‹ Œuvres (volume 3)Chapitre 181 sur 184 · SEPTIÈME FRAGMENT · texte numérisé non relu

SEPTIÈME FRAGMENT

20 septembre 1809.

ïls se sont donc évanouis pour jamais les rêves de la jeunesse! Je cherche au-dedans de moi les traces fugitives des douces impressions que j'éprouvais naguère ; mais elles m'échappent incessamment, et bientôt il ne m'en restera que le souvenir confus.

Ainsi lorsque nous avons entendu une musique agréable, nous nous recueillons en nous-mêmes pour ne pas laisser échapper le plaisir que nous venons d'avoir : notre oreille séduite croit, pendant quelques instants, sentir toujours les harmonieuses vibrations de l'air; mais enfin il faut renoncer à cette dernière ressource de nos sens abusés. Le concert a cessé ; la douce émotion qu'il avait fait naître s'efface peu-à-peu , et finit par s'éteindre tout-à-fait.

Voyez cette rose superbe , image charmante de la beauté : à l'instant même où nous admirons le plus son éclat et sa fraîcheur, elle commence à se flétrir.

/4.j4 FRAGMENTS.

Elle a déjà perdu ce qui faisait tout-«i-r heure le charme de nos yeux; nous ne nous en apercevons pas encore , et Todeur suave qu'elle continue de répandre autour d'elle sert à prolonger une erreur qui nous plaît. Mais un moment de plus, et nous chercherons en vain la reine des fleurs.

O combien sont insensés les projets de Thomme! et combien sont misérables ses espérances! Combien est vrai ce que disait autrefois le vieux Jacob au premier des Pharaons : « L'homme né de la '< femme ne vit que peu de jours, et ces jours sont »< remplis d'amertume. Sa vie est comme un souffle ^< qui passe, comme une ombre qui disparaît. »

Montrez-moi celui qui a pu arriver à trente ans sans être détrompé. Montrez-le-moi, ce mortel priviléjifié : son imagination a tenu toutes ses promesses; l'amour Ta conduit par la main; heureux époux, père plus heureux encore , il n'a acheté par aucun tourment le charme des affections du cœur; il a connu les agréments de la société sans ignorer les plaisirs de la solitude; il n'a rencontré sur sa route que des hommes bons et généreux ; et lui-même n'a jamais vu au fond de son ame que des pensées douces et calmes qu'il s'est plu à entretenir ; il a joui de ses souvenirs comme il avait joui de ses espérances; il a trouvé dans le passé le gage de l'avenir : montrez-le-moi!

Vous riez en gémissant ! Vous ne savez où trouver cette créature exceptée de la commune loi; c'est qu'en effet elle n'existe point, elle n'a jamais existé. Un déluge de maux couvre la terre: une arche flotte au-dessus des eaux, comme jadis celle qui portait la famille du juste; mais cette arche-ci est demeurée vide, nul n'a été jugé digne d'y entrer.

Si le repos ne fuyait que les hautes conditions de la société; si les hommes élevés par leur génie, par leur rang , par leurs richesses , au-dessus des autres hommes , étaient seuls malheureux , sans doute on s'y accoutumerait. On croirait alors que les avantages dont ils jouissent ne sauraient être assez chèrement achetés; on leur laisserait avec joie et les persécutions de l'envie , et les tourments de l'ambition, et le supplice des espérances trompées. Du moins le reste des humains aurait de quoi se consoler de l'état obscur où il aurait été placé par le destin : on pourrait mépriser à son aise le pouvoir, la gloire , la renommée , et la somptuosité de la table, et le luxe des vêtements, et la magnificence des palais. Mais il n'en est pas ainsi. La douleur est partout : le fils de la femme gémit sous le chaume et sous les lambris dorés ; l'hounne de bien a ses inquiétudes, le coupable a ses remords; le riche est indigent comme le pauvre.

Philosophes, vous me faites pitié avec vos mépris

/\ç)G FRAGMENTS.

superbes! Eh! puisqu'un état obscur ne nous met pas à l'abri des chagrins, qu'a-t-il donc (jui doive nous le faire préférer à tout autre? Vous seniblez dédaigner et la gloire et la fortune; ce n'est pas cela seulement qu'il faut dédaigner, c'est la condition humaine qu'il faut plaindre. Le bonheur ou le malheur ne consiste pas dans les choses extérieures , mais dans les choses intérieures et intimes ; il est indépendant de l'éclat ou de l'obscurité de notre vie. Quanta vous, dépouillez-vous, si vous pouvez, de votre orgueil , car voilà pour vous la plaie secrète que vous nous cachez.

Maintenant donc, puisque tout enchantement est détruit, que me restc-t-il à faire sur ce grain de sable qu'on appelle la terre? 11 me reste à me confier doucement aux promesses unmortelles qui sont faites à rhomme, et qui doivent s'acconjplir au-delà du tombeau.

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