LIVRE II
mauvaise encore. Le coupable est ainsi précipité de crime pn crime jusqu'au dernier degré de la perversité. Etéocle et Polynice ont osé s'élever contre leur malheureux père ; ils ont osé tirer au sort sa couronne; ils ont osé l'enfermer dans une prison; et , à présent , ils veulent le bannir : car ils en sont venus à craindre que cette tête dévouée aux Dieux infernaux n'attire de nouveaux malheurs et sur eux et sur leur empire. Ils ignorent que c'est à leur détestable ambition qu'ils devront les calamités dont ils sont encore menacés. Le sort désigne Etéocle pour régner le premier ; et Polynice consent à s'éloigner. Les deux frères , avant de se séparer, hélas ! c'est pour la dernière fois qu'ils seront d'accord entre eux, prennent la résolution impie de faire sortir leur père de sa prison , et de le chasser hors de Thébes.
« OEdipe alors sent renaître en lui tous les mouvements divers qui l'ont agité : aux combats de l'orgueil contre l'inflexible nécessité succède l'abattement du malheur. Tantôt son courage n'est qu'un affreux désespoir ; tantôt il cherche à retrouver dans le fond de son cœur quelque sentiment de la nature. Mais la fureur l'emporte: «Ainsi, dit-il, le « courroux des Dieux n'est pas épuisé ! Malheur ! «malheur à moi! Périsse le jour où la faim des '< bêtes féroces fut déçue! Mais pourquoi serais-je
(jo ANTIGONE.
«seul à plaindre? Mes fils, par leur conduite bar- «bare, ne sont-ils pas dignes de tout leur oppro- « brc? Dieux vcn{^eurs, (jui écoutez les malédictions « des pères, écoutez les miennes! Vous pouvez mètre «favorables aujourd'hui ; je ne vous demande que « d'au fomenter mes douleurs! Vous avez vengé sur « moi le meurtre de Laïus, vengez sur mes fils mes « propres outrages! Que le fer décide entre eux de « la triste royauté de léniguie! » Puis il ajoute, avec un sourire amer : « Oui , je leur jette ma fatale cou- «ronne, comme, dans une orgie, un homme ivre « jette à terre des os à demi rongés , pour jouir du « plaisir ridicule de voir des chiens affamés se dis- « puter cette vile pâture! »
«Antigone, rpii n'avait point quitté son père, Antigone se précipite avec effroi aux genoux d'OEdipe : «Mon père, dit-elle, oh! par tous les maux « (|ue vous avez soufferts, par vos deux filles que '< vous n'avez point cessé d'aimer, par ce sein mal- " heureux dont vous déplorez la fécondité, n'acca- « blez pas mes frères du poids de vos malédictions. »
«Ma fille, répond OEdipe, est-ce ta douce voix « qui a frappé mes oreilles? suis-je bien éveillé? Ne ' suis-je point le jouet de quelque songe affreux? «Quoi! tu aurais entendu des paroles qui maudis- « saient tes frères: je les ai entendues aussi. Ce n'é- « taient point mes paroles; non, je n'ai pas maudit