LIVRE IV
pensait aussi aux lonj<jues infortunes qui l'accablèrent durant ses premières années; il pensait surtout à ces tendres caresses d'une mère, qui sont comme limage des rapides félicités de la vie, et dont jamais il ne put jouir. Hélas! en effet, sa mère, la touchante Eurydice, était morte en lui donnant le jour. « La femme, disait Hémon en lui- «même, la femme est un être secourable accordé « par les Dieux à Tliomme ; elle est destinée à en- « chanter tous ses jours, à le consoler dans le mal- " heur, à apaiser ses souffrances. Moi seul, entre 'f tous les mortels, serais-je donc privé de cet appui? u Ah! si jamais une mère ne m'a fait connaître le " charme de son sourire, qu'une épouse, du moins, i< une épouse chérie partage ma bonne et ma raau- «< vaise fortune! et que je ne sois pas toujours isolé i( sur la terre ! »
« Ensuite, s'adressant à Antigone : « Fille magnait nime d'OEdipe, dit-il avec une voix timide, cet « instant me rappelle quelques uns des instants si « fugitifs de ma première jeunesse. Il m'en sou- « vient, lorsque, au sein des forêts, sur les bords « des torrents, parmi les sites les plus âpres, je me « livrais à de douces rêveries , la pensée d'une « vierge innocente s'emparait de mon cœur ; je la « voyais toute remplie de grâces pures et naïves , et " animée des sentiments les plus élevés et les plus
'< {^érirrcux. .le cherchais , oui , je chcrchi.is clans ma « pensée celle (jue je devais aimer plus que luoi- " même, .le desirais, je Tavoue, quelle ne fût pas « tout-à-fait sans quelque expérience de la douleur, «.le voulais qu'elle fût disposée aux sacrifices les « plus pénibles, aux plus nobles dévouements ; mais "j'aurais voulu en même temps les lui épar[;ner «tous; elle m'aurait consacré son existence, la « mienne n'eût été que pour elle. Mon avenir, mes « espérances, mon courage, mes vertus, mon bon- « heur, j'aurais voulu tout lui devoir. Tels furent « les songes de ma première jeunesse. Fille d'OE- « dipe, je trouve en vous cet être que je croyais sans « réalité, et que je me plaisais à orner de mille périt fections. Cependant je vous voyais alors; vous vous « embellissiez chaque jour sous les yeux de vos pa- «« rents : mais que j étais loin de soupçonner tous «les trésors de votre amc! c'est votre infortune, « Antigone, qui me les a fait connaître. " Et, après un moment de silence : « Oui , dit-il , je suis digne « de vous; j'ai partagé toutes vos douleurs. »
«Prince, répond Antigone avec émotion, pour- « quoi me dites-vous ces choses? Toutes les paroles « d'une vierge doivent être proférées en présence « de la pudeur, .le n'ai pas un père pour diriger '< ma volonté; je n'ai point de mère (jui ])uisse ré- " pondre pour moi. »