LIVRE VI
années de son enfance sont venues , depuis , se retracer dans ma mémoire, j'ai bien compris que les Dieux avaient pris soin eux-mêmes de parer d'avance cette noble et touchante victime. Heureux encore les peuples de la Béotie, s'ils voulaient ne pas rendre inutile une telle rançon! Il te souvient, Daphné, des jours où Antigone, distinguée entre toutes ses compagnes, répétait, avec une voix si pure et si naïve, l'hymne à la Beauté, qu'une tradition ancienne attribue aux Muses.
« Jadis, vous le savez, les Muses ne dédaignaient pas la société des faibles mortels. Plusieurs fois on les vit descendre des sommets du Parnasse, ou sortir des bois sacrés de l'Hélicon, pour venir dans les demeures de nos ancêtres. C'est ainsi qu'accompagnées des Grâces décentes , elles assistèrent aux noces d'Hermione et de Cadmus. Elles y chantèrent l'épithalame des deux époux. L'hymne à la Beauté, que redisait Antigone, est tout ce qui nous est resté de ces accents merveilleux dont la mémoire se lie pour nous à tant de prodiges. Oh ! qu'il retentisse encore une fois à mon oreille cet hymne si célèbre parmi les filles de l'Aonie! Et vous, mes nobles hôtes, vous aimerez sans doute à fentendre aussi. Daphné, donne à ton vieux père le soulagement de le transporter, pour un instant, au milieu des riantes solennités du Parnasse, parmi les chœurs
des vierfjcs de I'Iu-Ijcs, iiiêlres aux vicr(yes de la Phocidc! et, s'il se peut, imj)rimc à ta voix la douce ma{jie de la voix d Aiiti{;one! '-
IjC vieillard finissait à peine, et dcja Dapiiiic prenait sa Ivre; car elle ne sut jamais se refuser aux désirs de son j)èrc. D'abord, ses doigts l('(^ersse pi<>menant comme au hasard sur rinstrumeiit mélodieux , le frémissement des cordes sonores produisit une musique aérienne <pii endormait rima|;ination dans loubli des soins de la vie; ensuite, sélevant à un ton plus régulier, plus solennel, sa voix se maria aux sons de sa lyre. Elle s'était emparée peu à peu des pensées de ses auditeurs; bientôt elle devint maîtresse de Icui* ame tout entière. Le front du devin aveugle s'était épanoui à cette harmonie touchante qui lui retraçait si bien la patrie. La famille de Priam partageait le ravissement du vieillard. Tous, le cou tendu, lœil immobile, plongés dans le silence le plus profond, étaient, pour ainsi dire, suspendus à la bouche de la prêtresse d'Apollon. Elle-même, comme absorbée dans linqiression (pielle ])roduisait, semblait eu chercher la cause avec étonnement. Léchant de Daphné, ainsi (pie celui dont la plaintive Philomèle fait résonner les échos pendant les belles soirées âii |iiini(iiip>, se conqwsait d une suite d iiii;i(;es aimables et sévères, groupées, ;ivec une grac»' iiiliiiie. ;iii(<tiir dune