LIVRE VI
seule idée, que ramenait, à des temps égaux, le retour de la même mesure.
« Parole de l'homme, comment dirais-tu le charme »< et la puissance de la beauté? comment dirais-tu « ce qu il y a en elle de si vague et de si positif, de si w faible et en même temps de si fort? Saurais-tu déi« finir cet attrait victorieux qui subjugue les sens, «qui captive le cœur, qui entraîne Timagination , « qui ôte toute liberté à la pensée? Si tu ne peux « peindre ni le regard, ni le son de la voix, ni lex- « pression de la figure , ni ces reflets de lame qui brii- « lent dans tous les traits, qui donnent la vie à tous les u contours, à tous les mouvements; parole de l'hom- « me, pourrais-tu dire le charme et la puissance de la « beauté? Timide, pleinede délicatesse et de douceur, « elle paraît faite pour recevoir des lois ; et c'est elle « qui en donne : elle maîtrise à Tégal de la nécessité; « souvent elle fait la destinée des hommes, et même « des empires : devant elle, toute force cède, et de- « vient faiblesse. Mais si toutes les choses merveil- « leuses qui font la joie et lorgueil des mortels n'ont «que la durée d'un instant, combien cet instant « est fugitif pour la plus merveilleuse de toutes! Sa « présence nous plonge dans une rêverie ravissante; " et, lorsque nous sortons de cette rêverie, la beauté « n'est plus ; elle a passé comme une ombre ; elle '< s'est évanouie comme le souvenir confus d'un
246 ANTIOONE.
« son{jc plein d enchantement. Ce rpii reste en nous '«ressemble, liélas! à la trop faible trace que laisse «« dans notre oreille le son inspirateur détacbé d'une ««lyre d'or. On éprouve donc un sentiment à-la-foi.s «amer et doux, aimable et triste, dans la contem- '< plalion de la beauté, ce fra{;ilc chef-d'œuvre des i' Dieux immortels, sur lequel ils ont laissé tondier •< un rayon, mais un seul rayon de leur {yloire. Pa- « rôle de l'homme, comment dirais- tu le charme " et la puissance de la beauté? "
Telles étaient les ima^jcs retracées dans les chants mélodieux de Daphné; mais ces ima.^es étaient revêtues de tout ce que les Muses ont jamais inspiré de plus tendre et de plus doucement {ifracieux. Le mouvement uniforme de la musicpie cl la cadence répétée du rhvthme ajoutaient encore à la mélancolie que de pareilles idées faisaient naître. Daphné avait cessé, qu'on écoutait encore. «Vous venez « d'entendre, reprit Tirésias, vous venez d'entendre « l'hymne de l'Aonie , que chantait Antiçone en « conduisant les brillantes théories qui allaient de " Thébes à Delphes. Personne alors ne voyait eu «elle une victime parée pour le sacrifice. Un sou- " rire de la Divinité seudîlait se reposer sur la jeune « vier{;e, et lui promettre le j)lus riant avenir. Seu- «« lement il y avait un contraste inattendu entre ce «calme parliiit de linnocence et ces objets aima-