LIVRE VI
« blés , mais fugitifs , dont elle faisait la sensible « peinture. On éprouvait je ne sais quelle surprise « de la voir en même temps si belle et si pleine de « candeur, et de l'entendre chanter ainsi le charme « et la puissance d'un attrait qu'elle ignorait en elle. «Sa voix contenait quelque chose de la plainte, et " l'éclat de ses regards modestes était tempéré par « de longues paupières qui déjà cachaient des lar- « mes. Sans doute, à son insu , les Muses lui avaient « découvert les mystères sérieux de la vie , et lui «avaient donné, dans ses songes, le pressentiment « de toutes les douleurs dont son ame devait être « accablée. Elle ne tardera pas , en effet , à être fou- « lée aux pieds par le malheur ; et bientôt le souffle « glacé de la mort achèvera de la détruire avant le « temps. »
Pendant que Tirésias parlait, Daphné pleurait au souvenir de la fille d'OEdipe. Hécube et ses nobles filles pleuraient aussi. Hélène avait abaissé son voile pour dérober aux autres sa vive émotion ; la pensée toujours présente de sa faute faisait qu'elle osait à peine pleurer les infortunes de la vertu.
Après un moment de silence, Tirésias se décida enfin à achever son récit. 11 le continua en ces mots :
«La ville de Gadmus est délivrée, mais à quel
■2.\i^ ANTIGONE.
jn'ix, Dieux imniortels! Les Aqjiens avaient fui ; ils avaient abandoiiiK- t(His leurs eanips, excepté celui (J Achaste, au pied du mont Teuniesse, où ils s'étaient retranchés. Les tauiilles de Tliébes, sortiint des ri inparts, se ré])andaient dans les campa^rncs. Oh! (pii pourrait peindre l'aspect de ces champs couverts de cadavres? Qui pourrait peindre ces femmes, ces enfants, ces vieillards parmi ces vastes moissons de la mort , et cherchant à reconnaître leurs parents, leurs amis? Qui pouriait peindre la douleur de ces mères lorstpi'elles retrouvent leurs fils privés de vie, de ces jeunes t^pouses arrosant de leurs larmes ceux avec qui elles se promettaient de si heureux jours? Qui pourrait peindre encore la stupeur de ces jjuerriers se reposant avec inijuié"tude sur leurs armes, et tout épouvantés de leurs triomphes sanglants, de leur jjloire funeste? ()h ! combien je me félicite de n'avoir point vu de telles scènes de deuil!
« Cependant Créon, proclamé roi par le sénat de Thêbes, ordonne de ma[;niFi(pics funérailles pour les héros morts en défendant la j)atrie. Devant chaque porte de la ville on construit d iunueuses bûchers. L'eau des lustrations })urifie les seuils inondés de san{;. liCs corps sont choisis avec soin , |m>iii livrer aux llammes ceux des Thébains , et abaud(»iiii(:r aux oiseaux du ckI cl aux cliicns dcxoianls