LIVRE vr
connaitre son frère; mais elle ne cloute pas que ce ne soit lui-même. Polynice lui paraît seulement endormi; puis elle croit le voir se réveiller doucement, se lever et marchera sa rencontre. Il a une taille plus haute qu'à lordinaire; son air est calme et solennel; et il salue sa sœur d'un geste amical. Alors elle s'arrête et pousse un g^rand cri ; mais elle ne tarde pas de reconnaître son erreur : elle voit que le malheureux est resté couché dans la poussière. Elle fait un effort sur elle-même, et elle continue de s'avancer, quoique ses genoux défaillants se dérobent sous elle. Hélas! rien ne favorisait le pieux dessein de la vierge timide. Il n'y avait aucun bosquet où elle pût se cacher pour épier le moment favorable ; aucun nuage ne troublait la sérénité d'un ciel étoile. Cependant elle s'approche, toujours à pas lents, et la tête baissée, car ses yeux ne peuvent regarder autour d'elle sans voir de grandes ombres qui se traînent sur les rives des fleuves et le long des fontaines. Elle prie les Dieux immortels de la pardonner si son action renferme quelque chose de répréhensible. Elle tremble de frayeur au milieu de ces campagnes désolées; et son oreille épouvantée entend de longs et sourds gémissements ({ui sortent du sein de ce morne et vaste silence : « Terre de deuil , dit-elle en elle-même , tu "gémis! 51 De temps en temps, les bêtes féroces.
26o ANTIGONIv
réveillées par l'odeur du caruapfe, se lèvent à nK)iti<' dans leurs tanières, et poussent d'affreux ruf;issenients qui retentissent dans la profondeur des i(>rêts'.Déja elles se sont rassasiées de cadavres; mais elles voudraient sen rassasier encore. La nuit n'est pas assez avancée; elles attendent le moment où elles ont coutume de tromper la vi{]ilance des chiens et de surprendre plus facilement les troupeaux dans le parc du berfjer qui a succombé au sommeil.
« liCS (gardes allaient et venaient auprès du corps de Polynice; et, lorsqu'ils se rencontraient, ils s'arrêtaient un instant pour vouer le proscrit à la colère des Dieux infernaux. Antif^one se présente à eux: «Soldats, leur dit-elle avec douleur, pour- '< quoi outra^T^ez-vous ainsi ce corps sans défense? «Ah! c'était lorsque la voix de Polynice pouvait « se faire entendre, lorsque son front attendait le « bandeau royal , qu'il fiiUait lui prodiguer vos «menaces! Maintenant où est le courafje?"
«Jeune fille, répond un des soldats, vous qui «errez ainsi, pendant la nuit, au sein de ces ter- « ribles solitudes, qui étes-vous? Qui ètes-vous, « pour venir nous interrof^cr et nous blâmer de ce «que nous exécutons les ordres sévères qui nous « ont été donnés? "
' Je ne vous blâme point, réplique Antigone en « pleurant, je ne vous blâme point de ce que vous
« exécutez les ordres qui vous sont donnés ; mais je « vous blâme d'outrager un mort. Il fut le fils de <« votre roi ; il devait être un jour votre maître. «Quant à moi, infortunée! je suis la sœur du " proscrit. Du moins vous me permettrez de ras- « sasier ma douleur par la vue de ce corps ina- " nimé. »
"A ces mots, sans attendre la réponse des gaides, et, profitant de l'étonnement dont ils sont frappés , elle s élance auprès du cadavre. En même temps elle détache à la hâte le long voile qui couvre sa n jble figure, et jette ce voile pudique sur le corps de son frère. Puis , s inclinant sur le visage de ce frère chéri , Antigone le baigne de larmes , et lui adresse de touchantes paroles , qui eussent ému l'ame la plus farouiche. "O mon frère! disait-elle «ensuite à voix basse, non ta sœur ne souffrira « pas que tu sois exilé des royaumes sombres , « comme tu Tas été de ta patrie et du trône de tes « pères ! " En parlant ainsi , elle avait pris , à la dérobée , une poignée de poussière dont elle parsemait le corps dePolynice. Les gardes veulent la retenir, mais ils n'osent porter la main sur la fille des rois. D'ailleurs un respect religieux pour le devoir qu'elle accomplit en cet instant les contient comme malgré eux. Le souvenir des vertus d' Antigone, de son dévouement pour son père, leur inspire aussi un
sentiiiieiK d uliiiiralioii i|iii les fuit hésiter sur ce «[ii'ils ont à i'aiie. Kiiliri ils la conjurent Javoir pitié (JCIle-niêinc, et de ne j)(jint sexjwser a la nioil.
" l'.lle, j)en(lant (jue les {jarcles délibèrent entre eux, va puiser un peu d'eau à une fontiiinc qui coulait non loin de la. J'.lle lave la Messure de l'oKniee, place une boucle de ses cheveux sur la j)oitrine de 1 infortuné, et, sur son Iront, une Heur de lotos, syndjole de la vie iuture. KUe jette encore une seconde et une troisième ])oi{;née de terre autour du corps, et lui crie un dernier adieu. Maintenant elle est satisfaite; la cérémonie expiatoire est accomplie, les mânes plaintifs de son frère sont apaisés. Au moment où elle allait se retirer, deux des {gardes se placent à ses côtés pour la conduire dans la ville, et de là au palais de (Iréon. L^Ue marchait sans crainte entre les deux soldats: le visage de la vierge magnanime était à découvert, car elle avait laissé son voile sur le corps de Polynice.
« Le sort d Antigone iw. fut pas long à être décidé. Klle habite <piel(pies instants encore la prison où elle avait déjà été enfermée pour soigner la dure captivité de son père. I^lle sait <pi elle n a j)oinl de grâce à attendre. \i\\c commence à se familiariser avec les idées de la mort, llelas! la vie n'a\ai( eu jamais aucun cliarnit; pour clic: cl iicauiuoius i-llc