‹ ŒuvresChapitre 39 sur 175 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

voir convertir la poésie en histoire, lorsque, par exemple, ils cherchent à expliquer le conseil des Amphictyons et l'Oracle de Delphes.

Il est évident que Virgile a voulu consacrer par la poésie les origines romaines; mais il a trouvé d'autres origines antérieures. Il dut être arrêté surtout par l'antiquité des traditions de l'Étrurie, traditions dont l'esprit était peut-être mal connu de son temps, qui fut celui où la philosophie épicurienne et incrédule commençait ses ravages ; et n'oublions pas qu'il avait à-la-fois pour secours et pour obstacle les ouvrages de celui qu'on a peutêtre trop exalté en le désignant sous le nom du prince des archéologues, de Varron, réputé, quoi qu'il en soit, le plus savant des Romains. Les poètes qui ont eu à consacrer les origines grecques n'ont pas éprouvé le même embarras, car ils ne songeaient point à arranger un plan, à faire un livre, à concilier des traditions entre elles. Ils disaient à la muse de chanter. Le temps de ces traditions arrangées, qui même quelquefois méritaient plutôt le nom de pseudo-traditions, a commencé sur-tout aux poètes alexandrins. Virgile, sous ce rapport, peut être dit notre contemporain; il choisit dans les faits et les traditions , il les ordonne dans sa pensée; enfin il dispose, il exécute un travail très beau , il est vrai, mais c'est une production de l'art.

96 PALÏNGÉNÉSIE SOCIALE.

Il nous reste une preuve des difficultés que rencontra ce grand poëte pour la construction d'une fable, qui ne s'offrait pas à lui toute faite. Dans une lettre qu'il écrivait, à ce sujet, à Auguste, il avoue qu'il craignait d'en devenir fou : Vitio mentis laborare mi In videor. Telle fut sans doute la cause qui , au moment de sa mort, lui fit désirer que l'Enéide fût livrée aux flammes. Quoi qu'il en soit, j'ai encore dû prendre mon parti à cet égard , et le Palladium enlevé à Troie, le feu sacré de Vesta, Numa , la nymphe Égérie , les livres sibyllins , tout cet ensemble a suffi pour motiver une filiation de traditions, que j'ai ensuite prise, comme tant d'autres objets, pour un fait, pour mon point d'appui, pour mon dieu Terme.

Les Romains, qui ont eu si tard des poètes, ont laissé leur histoire primitive en proie à des poètes grecs émigrés, ou plutôt à des poètes restés étrangers au mystère profond et incommunicable de la cité, car les patriciens, austères et jaloux gardiens de ce mystère, ne consentirent jamais à le divulguer; de plus, ils ne voulurent que très tard cultiver les lettres humaines; mais ces traditions, quoi qu'il en soit, étaient devenues nationales, et avaient été adoptées par le gouvernement même, puisqu'il y a des stipulations de traités qui en font foi, des inscriptions de colonnes, des monuments de diffé-

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