‹ Œuvres: poésiesChapitre 10 sur 37 · PILEUSE · texte numérisé non relu

PILEUSE

tA Hcury VcrnJji

15 1 E N rare de nos jours — et même un peu raillée

La fileuse à la quenouillée Que nous avons connue, enfants, à la veillée;

La iilcusc rustique et liLint par métier,

Sur un rameau de noisetier Qui peut-être berça des nids près du sentier,

: t sur son fuseau vif ronflant comme une mouche,

Le chanvre ou le lin que sa bouche Salivait et mordait d'un grand baiser farouche...

Nous l'aimions tant, notre fileuse, et ses chansons.

Soit en avril sous les buissons, Si lit en hiver quand tous dormaient, près des tisons 1

V 'h! surtout en hiver!... Que de belles histoires,

Roses parfois, souvent très noires, '.A qui de folles fleurs fleurissaient nos mémoires!

« Fileuse, un conte I un autre ! un autre encor ! toujours !

Le sommeil au pas de velours Hfflcur.iit cependant nos cils de baisers lourds;

Mais elle, la iileuse, allait, allait sans trêve.

Comme une fileuse de rêve.

Seule à trouver que la journée était trop brève. .

Pourquoi donc files-tu si tard ? » lui dis-je un soir. Alors, en me faisant asseoir A SCS pieds : « Curieux, qui voudrait tout savoir!

Puis, après un silence et d'une voix étrange :

« Il faut de la toile, pauvre ange, Beaucoup de toile dans la vie — et dès le lange!

« Je dois filer pour toi que ta mère veut beau,

Le dimanche, comme un flambeau, Et pour le pâtre dont la bise mord la peau;

« Je dois filer pour la nappe et pour la chemise.

Et pour la rude toile grise Q.ui fait au grand vaisseau des ailes dans la brise ;

« Je dois filer pour le berceau doux et tremblant.

Pour le nid de noce tout blanc.

Pour le cercueil où chacun va, rapide ou lent,

« Et pour les revenants qui, hors des Purgatoires,

En longs linceuls, par les nuits noires, Viennent se rappeler à nos faibles mémoires... »

Et de mon lit, — la peur faisant fuir le sommeil, —

Sombre sur le foyer vermeil Je la voyais filant d'un mouvement pareil

Longtemps... toujours... Et puis je la voyais encore,

Dans mes songes, jusqu'à l'aurore, Tordre et rouler son fil sur le fuseau sonore.

AUTOUR Dt LA MAISON 73

TLIEUSE

lEiLLE fille sans avoir, Elle manie au lavoir Tout le jour son lourd battoir, Et chante même, oublieuse De ïon métier de la nuit; Mais, dès que le soleil fuit, La lavandière est plieuse;

Plieuse du linge blanc Qu'elle rapporte en tremblant, Sur la tête ou sur le flanc, De la lointaine rivière ?

Non, mais plieuse des morts, Dont il faut coudre le corps Dans la chemise dernière...

L'Angélus tinte au clocher :

Les vivants vont se coucher; Le mort, qu'on n'ose toucher.

Dans sa rigide posture Attend une douce main Qui lui mette pour demain Son habit de sépulture.

La Plieuse sort sans bruit, Et, sous la lune qui luit.

Seule son ombre la suit...

Un chien vaguement aboie...

Elle monte chez le Mon Que déjà travaille et mord Le vers éclos de sa proie.

Puis, sous le pâle reflet

Qui traverse le volet

Et qui fait un peu moins l.iiJ

Le pauvre cadavre blême, La Plieuse, sans dégoût.

Lave, arrange, drape, coud Son habit, pour tous le môme...

« Plieuse, va doucement 1 Que j'aie encore un moment Mon blondin au front charmant.

Voilà de la toile fine; Fais-lui son nid bien douillet, Afin que s'il s'éveillait Il se crût sur ma poitrine. »

« Plieuse, c'est mon amant Dont tu couds le vêtement; Mets-y pour tout ornement La marguerite flétrie Qu'à mon corsage il piqua Le premier soir qu'il risqua Son aveu dans la prairie... »

« Plieuse, c'est mon époux!

11 fut fort, vaillant et doux, Mais une mauvaise toux

L'a ployé comme une gerbe.

Mettons-lui des habits lourds, De la laine et du velours :

Il doit faire froid sous l'herbe!... »

« Plieuse, c'est mon orgueil Que tu couches au cercueil; Et je mourrais de mon deuil Si celle qui m'est ravie IZn me léguant quatre enfants Ne m'eût dit : « Je te défends « De leur dérober ta vie 1 »

« Mais avant de recouvrir

Ce front où j'ai vu fleurir

Tant d'espérance et mourir

La gaieté de ma demeure.

Laisse mes quatre blondins,

En baisant ces yeux éteints,

Apprendre qu'il faut qu'on meure... »

Plieuse, aux vieux v.igabonds, Qiie tes soins aussi soient bons !

Ils couchèrent sous les ponts, Ou même à la belle étoile :

Que leurs pauvres corps rouilles Une fois soient habillés D'une chemise de toile 1

Et si je ferme les yeux D-ins le lit de mes aïeux, Viens à pas silencieux, Plieuse, ma vieille amie, Qui m'as quelquefois bercé, Mettre sur mon front glacé Et ma paupière endormie

Le drap blanc, si doux à voir.

Que tes bras nus, au lavoir.

Ont battu d'un lourd battoir.

Dans l'eau vive et la lumière.

Puis, par un joyeux matin, Séché sur les fleurs de thym.

De genêt et de bruyère.

COMTL^mjE 70 U% ^'N.GÉLIQUE

^ Henri 'Bousqtut.

JVloRTE enfin, la pauvre Angélique 1 Morte, la voiturière épique Dont, au Ségala, les chemins Connaissaient tous les coiffes blanches; Mortel et des pleurs tremblent aux branches Des buissons qui piquaient «^'"^ '"'■"«=.

Le gros châtaignier, sur la route, Songe, et probablement écoute S'il n'entend ni fouet ni grelots.

Ni vils jurons dans l'air sonore Où l'alouette hésite encore A saluer le jour éclos;

l:t dans les fermes isolées,

Des paysannes affublées

De leurs beaux atours, près du feu.

S'étonnent que la voix connue

N'appelle point de l'avenue.

Car c'est la foire du chef-lieu...

Mais non, la forte voix s'est tue;

La robuste fille, abattue

Comme un arbre sec sous l'autan,

A quatre-vingt-trois ans dételle.

Et sa rustique clientèle

Bien en vain désormais l'attend.

Plus jamais sur la route grise.

Par le froid, la neige ou la bise,

Son char-fantôme au lent roulis

Ne passera dans les vacarmes

Des troupeaux, des chiens en alarmes

lit des bouviers quittant leurs lits.

Plus jamais écoliers espiègles, Quand les épis poussent aux seigles, Que Pâques sonne ses congés ; Plus jamais soldats qu'on libère, Ou conscrits qui pleurent leur mère, N'y seront à l'étroit rangés ;

Et plus jamais, dans l'ombre douce.

Lorsque les sources sur la mousse Font tinter leurs colliers joyeux, Des couples, allant faire emplette De la nuptiale toilette.

N'y passeront rêvant des cieux.

A moins que Dieu, doux aux manies Des simples plus que des génies, — Dieu qui livre son ciel changeant Aux anciens pâtres, à l'automne, Pour qu'à leurs yeux toujours moutonne Quelque vaste troupeau d'argent, —

Ne donne à l'âme d'Angélique Quelque charroi mélancolique, A travers châtaigniers et houx, Au trot d'une jument de rêve, Lorsque le vent d'autan se lève Ht fait au bois hurler les loups I...

AUTOUR DE LA MAISON 8l

En attendant, la mort l'a prise, Non sous la haute bâche grise D"où souvent elle avait roulé, Non sous la roue et dans l'ornière Où mainte rude poulinière Avait meurtri son front hâlé :

Non, la mort s'est faite câline Pour elle. Au bas de la colline, Angélique avait un jardin, Dont le ruisseau fuit la ceinture, Une poutrelle la clôture. Avec pont-levis de rondin.

Or, par cette tiède soirée.

L'eau grise, où la feuille dorée Tombait comme un oiseau blessé, Disait, par ses petites vagues, Des choses très douces, très vagues :

Le pied d'Angélique a glissé...

Elle dort sous l'herbe flétrie;

Et la cloche pour elle prie

Dans le petit clos d'où s'entend

Le bruit des chars qui, sur la route.

Passent en joyeuse déroute.

Grelots en fête et fouet battant...

Repose en paix, grande lutteuse, Ame aimante et bouche grondeuse.

Ronce portant des fleurs de miel ; Le chœur de nos tantes rustiques A dû chanter ses beaux cantiques Pour te faire accueil dans le ciel!

LE TUEUTl T>E LOUTS

xA Louis Oury.

IVloRT aussi le tueur de loups,

Le vieux braconnier solitaire,

— Pataud, — qui n'aima de la terre

Que les bois hérissés de houx.

Le grand vent dans les arbres fous,

L'atfùt, la nuit et le mystère...

On dit qu'à force de marcher Dans l'ombre épaisse des futaies, Comme les ducs et les effraies, A minuit il eût, sans broncher Ni se piquer, pu dénicher Des roitelets aux creux des haies I

Vieux garçon boiteux, déjeté,

Sec et rugueux comme une souche,

Silencieux, un peu farouche

Et d'indépendance entêté.

En plein hiver, en plein été,

Il se levait quand on se couche.

Sentiers sinistres, mauvais pas, Carrefours où des croix branlantes Voient passer des bétes hurlantes Qui vont, sans doute, à des sabbats, En est-il un seul qu'il n'eût pas Foulé de ses semelles lentes ?

Où ne s'était-il pas terré.

Fauve guettant un autre fauve, Avec des ronces pour alcôve, Et dans l'herbe humide vautré, Tandis qu'à l'horizon nacré Montait la lune blanche et chauve ?.

On dit les loups dans le canton, 11 faut qu'on nous en débarrasse!

Pataud déteste cette race, Bien qu'il n'ait pas un seul mouton :

11 part courbé sur son bâton, Fusil au dos, l'œil sur la trace:

Il marche, il rampe, il guette, il tend Son oreille au bruit, au silence...

Une ombre devant lui s'élance :

Il vise et tire, — et l'on entend La béte qui râle un instant; Puis tout reprend sa somnolence.

Pataud, par le chemin pierreux, Clopin-clopant dans la nuit noire, En sifflant un air de victoire Rentre fourbu, mais bien heureux :

Moins fier, sans doute, un ancien preux Ayant travaillé pour l'histoire 1

Pourtant quatre-vingts ans passés Avaient usé le rude athlète; Borgne, il ajustait mal la bête, Perclus, il roulait aux fossés; Il se traînait, les reins cassés, Vaincu qui geint et qui halète.

L'autre soir, d'un suprême eflfort,

Il alla jusqu'à la clairière,

Y fit peut-être une prière

Au grand bois que l'hiver endort,

Rentra, sentant venir la mort

Sous forme d'un loup — par derrière.

Il se coucha dans son taudis,

Les genoux aux dents, sur la paille,

l:t mourut, face à la muraille...

Dites tous un De Profundis

Pour que sa pauvre âme s'en aille

Chasser sans fin au Paradis.

AUTOUR nu LA MAISON 87

LE SO'U.'K.EUTi

J E suis le sonneur I Trente ans j'ai sonné Mes deux cloches d'or, Jeannette et Marie; Je les sonne encor pour mon fils aîné... Je suis le sonneur ! Mon fils se marie : Jamais d'un tel cœur je n'aurai sonné.

Allons Marion, allons Jeanne, alerte, Et cabriolons, les battants en l'air 1 L'église est fleurie et la forêt verte; Lancez vos chansons au fond du ciel clair 1 Allons Marion, allons Jeanne, alerte I

Ma grosse Marie, à toi de chanter Le superbe brun qui tiendra ma place... A toi, Jeanncton, de la bien vanter Celle dont le bras à son bras s'enlace; Jeannette et Marie, à vous de chanter!

N'est-ce pas qu'il est droit comme nos hêtres ? Que ses poings sont durs comme vos battants ? Que parmi nos gars il n'a point de maîtres, Et qu'on n'en fait plus de tels dès longtemps. Dans notre pays d'hommes et de hêtres ?

N'est-ce pas qu'Elle a de grands yeux couleur De nos champs de lin, et que sur sa joue Le rosier sauvage a mis une fleur Fraîche comme celle où le vent se joue ? Qui donc a des yeux de cette couleur?

Marion, dis bien qu'il a fait la guerre

A coups de fusil, à coups de canon,

Mais qu'il est très doux, qu'il aime la Terre,

Et veut des marmots qui portent son nom,

Et qui quelque jour aillent à la guerre.

Jeannette, raconte à nos .ilentours Combien la mignonne est adroite et forte Aux rudes travaux comme aux fins atours. Et la riche dot que son cœur apporte Au gars le meilleur de nos alentours.

Que souhaitons-nous, Jeannette et Marie, Aux deux épousés ? Un fils, dans dix mois, Qui tette en goulu, qui piaille et qui crie Et sur mes genoux chevauche à ma voix... Faites-leur vos vœux. Jeannette et Marie.

« Que ton fils longtemps reste droit et beau ! Qu'il garde à la fois la grâce et la force ! Le pivert souvent troue un fin bouleau : Qu'aucun ver jamais ne perce l'écorce Du chêne qui doit couvrir ton tombeau !

— Que ta blonde bru soit mère vaillante I Que de son bon cœur s'épanche un bon lait ! Et qu'en sa maison, de marmots grouillante, Aucun deuil jamais ne ferme un volet I Que ta blonde bru soit mère vaillante! »

C'est fort bien sonné, mes cloches, merci!... Comme il faut pourtant, tôt ou tard, qu'on pleure, Que sur chaque toit fleurisse un souci. Sous peu de ma mort arrivera l'heure : Vous me pleurerez, mes cloches, merci!

Vous serez aux mains de mon fils, j'espère. Moi, dans le cercueil, raide, sourd, glacé; Comme je sonnai jadis pour mon père.

Lorsque près de lui l'on m'aura placé.

Mon fils sonnera pour moi, je l'espère!

90 VERSLAMAISON

Mais trêve aux pensers de mort et de deuil 1 La noce déjà sort du porche; alerte, Jeanne et Marion, cloches mon orgueil I Suivons les époux par la plaine verte Et bénissons-les jusqu'à mon vieux seuil!

VEILLE T>E "IsLOËL

kA ma Fille.

1 ES jours naïfs sont révolus, Mon enfant; la nuit de Matines, Le bon vieux Noël ne vient plus Mettre un jouet dans tes bottines.

C'était très doux, je le sais bien.

Et nul plus que moi ne déplore Ce vain savoir qui n'apprend rien.

Et par qui le cœur se déflore.

Etre savant, quel rêve fou !

Quelle désolante chimère I...

O vieilles images d'un sou, Saintes légendes de ma mère I

Vision de l'étable où sur Un peu de paille, entre deux bêtes, Vagit, descendu de l'azur, L'Enfant promis par les prophètes;

Hommages naïfs des bergers A ce futur pasteur des âmes ; Rois se hâtant vers lui, chargés D'or, de myrrhes et de cinnames;

Massacre horrible d'Innocents, Fuite vers l'Egypte lointaine, Sur le pauvre âne aux pas pesants, — Avec la halte à la fontaine I...

Tu crus à tout cela jadis;

Tu crus, sur la foi des images,

Que ce soir, loin du Paradis

Où sont les bergers et les mages,

Jésus venait voir, dans leurs lits Plus chauds et plus doux que sa crèche, Les enfants purs comme les lys Éclos au bord d'une onde fraîche.

Et qu'il chargeait un beau vieillard A la grande barbe givrée, Vêtu de neige et de brouillard, Mais bonhomme sous sa livrée,

D'aller, la hotte sur le dos.

Sous les plus pauvres cheminées, Et de déposer des cadeaux Dans les sabots des maisonnées...

Tu n'y crois plus, hélas ! pourquoi ?

Si Xoël ne vient plus lui-même, Ta mère le remplace, ou moi.

Et c'est toujours quelqu'un qui t'aime.

O ma fille I garde en ton cœur, A l'abri du savoir sceptique, A l'abri du rire moqueur, Une petite fleur m^-stique.

Trace autour d'elle un frais jardin Où ne souffle aucun vent de doute; Cela te vaudra le dédain Des sots qui passent sur la route;

Mais quand la commune douleur S'en viendra frapper à ta porte, Tu respireras l'humble fleur, Et ton .Ime en sera plus forte.

'B^F^4%Tf^GES T>^']SiS LES "BOIS

Tour mes 'Hfveux.

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