‹ Œuvres: poésiesChapitre 9 sur 37 · SCIERIE · texte numérisé non relu

SCIERIE

^i 'Paul %isson.

Clle monte et descend et remoiiu-, ci >.iii> in.\c Redescend sur le bois et rebondit dans l'air, Avec un grincement joyeux, un rire clair, lit la sciure blonde au vent, moite de sève, L'eau qui fuit en grondant et le meunier qui rôve...

Les arbres des coteaux y roulent par tronçons, Revitus de lichens, de mousse verte ou blanche, De nœuds saignants d'où la hache amputa la branche Qui sous le vent d'avril avait de longs frissons, Et berçait dans les cieux des nids et des chansons.

AUTOUR DE LA MAISON 6l

ils approchent : la scie en cadence se dresse, Égratigne leurs flancs avec un bruit moqueur, Lève une tranche, une autre, enfonce jusqu'au cœur Ses crocs aigus et recourbés en dents d'ogresse, ■ t le tronc disparaît dans un air d'allégresse.

Un autre suit... un autre... Elle dévorerait La plus noble futaie et ne serait point lasse; Une lame émoussée, une autre la remplace, Car la lime ou la meule, en un éclair, d'un trait L'aiguisent... et malheur à la vieille forêt I...

t pourtant c'est la joie au creux de nos vallées, '-^est le labeur humain au fond des bois perdus. Que l'agreste machine aux gestes éperdus Qui pousse sur les fûts ses lames dentelées; C'est la sœur du moulin et leurs voix sont mêlées.

C'est l'écluse où l'eau dort comme un profond miroir Que troue un saut de truite en chasse de phalènes ; C'est la chute écumante aux grandes cantilènes Qui fait bondir la roue agile et tout mouvoir, Ht sur qui l'arc-en-ciel vient se poser le soir.

La scie et le moulin, — dents d'acier, dents de pierre, — Sous la même poussée, en un double refrain. Côte à côte fendant l'arbre et broyant le grain. N'est-ce donc pas la vie agreste tout entière : Du pain, une chanson, et du bois pour la bière?

62 VERSLA MAISON

MOULI'K.S ET 'BETICE.ÂUX

JLe Moulin en bas, en haut le Berceau, Et tic tac partout, et farine blonde, Berceuses sans fin et chansons de l'onde, Sur le berceau blanc, sous la meule ronde, Par la mère et par le ruisseau...

A l'aube, tous deux s'éveillent et jasent, Moulin et berceau ; tous deux ont grand'faim Le poupon goulu réclame le sein ; Les meules, avec le bruit d'un essaim, Le seigle roux qu'elles écrasent.

Alerte, meunière! A ton nourrisson Donne ton lait pur et mainte caresse; Puis cours à la meule, et verse à l'ogresse Qui dans son cachot bondit, en détresse, Le blond trésor de la moisson...

Remonte là-haut voir le poupon rose Qui suce son pouce et rit, sans savoir, Parce qu'un rayon doré vient le voir Au fond de son nid, et qu'il veut l'avoir Captif en sa menotte close.

Puis retourne encore au moulin... Tu dois Vider le bluttoir, emplir la trémie.

Ta progéniture, une heure endormie, Va te rappeler... Meunière ma mie.

Fais aller tes pieds et tes doigts...

Enfin le soleil remonte la côte.

Comme le bouvier au pas lent des bœufs ; Moulin et berceau s'apaisent tous deux; Et le ruisseau fuit sous les bois douteux, Comme un serpent dans l'herbe haute.

Dors aussi, nourrice aux traits amaigris, Meunière aux jarrets rompus de fatigue.

Pendant ton sommeil la source prodigue Remplira l'étang jusqu'à fleur de digue Et ta poitrine aux seins meurtris.

Afin que demain tu verses encore Le lait au petit, la farine au grand; Car au point du jour le tic tac reprend Moulin et Berceau, berceuse et torrent, Chantent et peinent dès l'aurore.

A V l U U R DU LA M A I S O N

LES LOUVETIE%S

c/4 Louis Lcloir.

« Oainte ViergeI Les Louvetiers !

Je les ai vus dans les sentiers Que bordent les grands noisetiers; Menant leurs bétes à la corde, Ils guettaient de regards méchants L'heure où nos hommes sont aux champs.

Ils vont venir, miséricorde !

:n dialecte d'oc, meneurs de lotips.

« Ils conduisent deux maigres loups Aussi hérissés que des houx...

Si j'allais pousser les verrous?...

Trop tard : ils ont ouvert la porte... « Tracasse et Ravageuse, allons, « Asseyez-vous sur vos ulons, « Au seuil, afin que nul ne sorte;

« lit chantez un peu, beaux ^.io^.ic.x. / Lors, dressant les poils sur les os Et tendant leurs maigres museaux Vers la femme qui s'épouvante.

Ils poussent de rauques abois Tels que ceux qui sortent des bois En hiver, la nuit, quand il vente.

« Bourgeoise, il faudra nous donner

Vin et jambon à déjeuner.

Et de rien ne vous étonner.

Car nous sommes, nous et nos bétcs,

Quoi qu'on dise, de braves gens;

Les Louvetiers sont indigents,

Mais je les garantis honnêtes.

« — Braves gens, je n'ai plus de vin

lit mon jambon touche h sa fin;

Mon pain est dur... — Nous avons faim.

Et nos bêtes aussi!... Tracasse, Va prendre dans la basse-cour Le gros coq perché sur le four; Nous voulons qu'on nous le fricassel

« — Mon vieux coq?... De grâce, buvez, Mangez 1 — Bourgeoise, vous avez De beaux moutons, qu'on a trouvés Paissant le serpolet, en plaine ; Donnez-nous donc quelques toisons Pour en habiller nos garçons...

— Braves gens, j'ai vendu ma laine.

« — Ravageuse, cours au troupeau.

Choisis le bélier le plus beau, Arrache la laine et la peau, Mords, éventre, disperse, pille!...

— Pour Dieu ! ne vous emportez pas !

J'ai de la laine... pour mes bas...

Prenez... — La Bourgeoise est gentille...

« — Oui; ses yeux sont couleur de jour..

— Sa taille est ferme et faite au tour...

— Après boire, il faut de l'amour :

Ça, la Bourgeoise, une caresse!

« — Une caresse? à vous? Plutôt Me planter au cœur ce couteau!... »

Rav.igeuse entend et se dresse.

« La Bourgeoise fait des façons,

Ravageuse ; mais ses garçons,

Qui gardaient là-bas les oisons

Ont la peau rose et la chair tendre :

Va déjeuner, ma vieille, cours 1

— Mes fils! au secours I au secours!...

Si nos hommes pouvaient m'entcndre!.

Les hommes n'ont pas entendu.

Baiser donné, baiser rendu.

Les Louvetiers ayant leur dû

Se disposent à la retraite.

« Bourgeoise, sans rancune, au moins!

Ces murs sont de discrets témoins;

A votre tour soyez discrète.

« Nos loups ont l'ouïe et le flair; Le moindre mot traversant l'air.

Us le saisissent vite et clair...

Si donc vous tenez à vos granges, A vos bergers, à vos troupeaux, A vos garçons joufflus et beaux Comme les pommes et les anges,

« Ne dites pas qu'ils sont venus Des bois noirs ou des monts chenus, Les Louvetiers qui vont pieds nus

Sur les routes, portant besace.

Nous dénoncer n'est pas prudent :

Tout propos vaut un coup de dent De Ravageuse ou de Tracasse... »

Les Louvetiers s'en sont allés, Par les genêts et par les blés.

Traînant leurs maigres loups pelés, Evitant bourgade et village.

La fermière pleure tout bas Son vin, la laine de ses bas l:t sa lèvre mise au pillage.

Dieu vous garde des Louvetiers!

Q.ùand vous verrez, dans les sentiers Qu'ombragent les grands noisetiers, — Menant leurs bêtes à la corde, — Ces sorciers aux regards méchants, Si tous vos hommes sont aux champs, Criez au ciel : Miséricorde 1

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