‹ Œuvres: poésiesChapitre 18 sur 37 · ALLER · texte numérisé non relu

ALLER

v^ u I , j'ai, depuis six ou sept ans, Repris la très chère habitude D'aller saluer le printemps Dans mon Rouergue pauvre et rude.

Et les hivers ont beau neiger Sur mes cheveux et sur ses cimes, Des cœurs mourir, d'autres changer, Même parmi les plus intimes.

Toujours, dès que renaît avril,

— Pauvre oiseau lassé de sa cage, —

Sous le soleil ou le grésil,

Je refais le pèlerinage.

Jeudi-Saint. — Sous son rocher noir, Capdenac me rouvre sa porte.

Terrible à qui s'en va, le soir, Au gré du destin qui l'emporte,

Mais douce et pleine de clarté Quand — fùt-cc pour une semaine — Au Rouergue un jour déserté Notre étoile enfin nous ramène 1

Bords du Lot aux frais peupliers Dont les pousses tendres verdissent ; Pays noir, enfers familiers Où les enclumes retentissent;

Marcillac aux coteaux fleuris D'amandiers blancs, de pêchers roses.

Causses aux plateaux encor gris Qu'illustrent des dolmens moroses;

l60 PAR LES VIEUX CHEMINS

Enfin, là-haut, sur un rocher, Au bout de la route en spirale, Rodez érigeant son clocher Au-dessus de sa cathédrale !

Rodez 1 la halte, les amis.

Cœurs qui battent, mains qui s'étreigncnt ;

Mille souvenirs endormis

Qui, dans ces murs, chantent ou saignent!

« Rappelle-toi I rappelle-toi! »

Disent les pierres d'un air tendre; Et l'on retrouve un peu de foi A remuer beaucoup de cendre.

On s'attarde à faire le tour Des vieux remparts à giroflées D'où se sont, hélas! envolées Nos pures chimères d'un jour!...

A TRAVERS LLS SAISONS l6l

Puis, en route! Des voix connues M'appellent vers mon Ségala, Derrière les cimes chenues Où mon enfance s'écoula...

La Mouline 1... châtaigneraie Où je dénichais de vieux ducs Avant ce bruit qui les effraie De trains sur les clairs viaducs;

La Primaubel nom de lumière, D'où l'on dévale si galment, Au trot de quelque poulinière Vers le Viaur froid et fumant;

Bonnecombe, déshonorée Depuis vingt ans par les maçons, Mais jadis ruine sacrée Sous ses ronces... Muse, passons!

Bois mutilés par des 'Vandales,

Et si beaux quand j'étais enfant ;

Rocs d'apparences féodales,

De leurs créneaux vous poursuivant ;

l62 PAR LES VIEUX CHEMINS

Grandfuel et ses antiques arches Où personne ne passe plus; Puis des châtaigniers patriarches Et des chênes aux flancs velus;

Salmiech dans sa gorge abritée Où toujours jase le Céor... Et puis de nouveau la montée Parmi des châtaigniers encor!...

Croupes du Bas-Lagast, beaux hêtres, Fiers et svcltcs piliers des cieux, Dont les pères à nos ancêtres Faisaient le cœur religieux;

Ilaut-Lagast sur lequel tournoie L'hiver morne dix mois de l'an, Et toujours quelque oiseau de proie, Lourde buse ou maigre milan,

Salut ! — Certes, je te préfère Roupcyrac plus clair cl plus doux, Dont le silence est moins sévère.

Dont plus d*oiseaux peuplent les houx;

Mais j'aime ton sommet sauvage Planté sur notre Ségala.

Comme une tour sur le rivage Rappelant ceux qu'on exila...

Et tout à coup l'horizon s'ouvre :

« Les Cévennes ! le Canigou ! »

Dit l'étranger... Moi, je découvre Mon petit clocher dans un trou...

La route à travers les bruyères Zigzague, et l'on reprend le trot.

Voici les landes familières Où je fus un temps bergerot.

Le petit bois où déjà niche Le merle, précoce amoureux ; Une alouette de la friche Monte et dit son salut heureux.

Les prés dans les combes verdissent.

Les guérets fument au soleil, Et des sonnailles retentissent Dans l'air calme du grand réveil.

Fournols, Crassous... Les fermes rient Au milieu des pruniers en fleurs; Des geais passent qui se marient, Énamourés ou querelleurs.

Les cloches ont fini leurs jeûnes Et carillonnent doucement; Paysannes vieilles et jeunes Vont à confesse lentement.

Plus d'une sans doute est la fille De celles que j'aimais jadis; Sous leur front clair leur regard brille, Tous deux francs sans être hardis...

Voici le nouveau cimetière :

Il se peuple un peu chaque jour.

On y fait des tombeaux de pierre Pour nos pauvres gens de labour...

Le cimetière ancien incline Dans l'herbe tristement ses croix, Au pied d'une grande ruine Qui fut un donjon autrefois.

Et toujours l'humble clocher sonne...

Et ma maison m'a reconnu!...

Ma maison ? 11 n'en sort personne :

— Pourquoi donc suis-jc revenu ?

TELETII'M^GE

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