RETOUR
I-T pourtant malgré les tristesses Qui me guettaient sur ce vieux sol D'où tant d'âmes ont pris leur vol Qui m'ont nourri de leurs tendresses;
Malgré les vides douloureux
Parmi les choses et les êtres,
— Coupes d'arbres et morts d'ancêtres,
Et mes deuils toujours plus nombreux;
l66 PAR LES VIEUX CHEMINS
A l'heure où Paris me rappelle, J'éprouve comme en moins de rien Mon cœur redevenu terrien Au nouvel exil est rebelle.
Pasquettesl — De frais carillons Dans l'air tiède et clair s'éparpillent; Partout les alouettes trillent Dans l'azur ou sur les sillons.
Il faut partir, — au moment même Où peut-être avec la forôt Le poète reverdirait, Replanté sur le sol qu'il aime.
Partir I gravir péniblement La côte galment descendue ; Sentir croître, avec l'étendue, La douleur de l'arrachement ;
Malgré soi retourner la tête Pour regarder le clocher bleu S'enfoncer encor peu à peu Dans le fond du vallon en fête!...
Le I.agast, sombre l'autre jour, Sourit aussi par ironie, Et s'emplit de claire harmonie, Car ses oiseaux sont de retour.
El plus je vais, et plus la route Se borde de gazons en fleurs; Les sources jasent, et les pleurs Sourdent de mon cœur en déroute.
Et plus je souffre de tourments.
Et plus autour de moi tout chante, O terre adorée et méchante Qui martyrises tes amants 1
Salmiech, sous la neige odorante Des pommiers, brille et disparaît.
Ce serait un si doux arrêt Au bord de l'eau toujours courante I
l68 PAR LES VIEUX CHEMINS
Mais non, marche toujours, vieux fou.
Vers la Ville inhospitalière!...
Dans les bois de la Grifoulière J'entends le merle et le coucou.
Saint-Sauveur là-bas se profile Parmi ses arbres noirs de gui ; Son clocher dans l'air alangui Déroule un pieux cantabile
Auquel, dans le ravin profond, En usant le roc qui l'entrave.
Le Viaur de sa basse grave Religieusement répond...
Et Bonnecombe est dépassée, Les bois finis... Le Ségala — Le mien — ne va pas au delà :
Reste ici, mon âme blessée I
Et Rodez surgit, mais sa tour N'est vraiment grande et vraiment belle Que qu.and son geste nous rappelle; Un clocher n'est doux qu'au retour.
Puis, des adieux, des mains serrées.
Des « Au revoir 1 » Peut-être aussi Un regard de pleurs obscurci Sous des paupières adorées.
Puis la gare, le train, la nuit, Quelques sanglots que l'on refoule, Et l'impression que l'on roule Sur une mer d'encre et de bruit.
Que m'importe le paysage, D'ailleurs? Plus il est jeune et frais, Plus amers seraient mes regrets De le voir fuir sur mon passage.
Non, cher pays, reste caché 1 Sois longue, ô nuit qui me le voiles, Et sois sans lune et sans étoiles...
— Foyer perdu, soleil couché!
lyo PAR LES vieux; CHEMINS
CO'MGTIES TOU% LES ^i'BEILLES
V>'est en Rouerguc qu'il se lient; La nouvelle qui m'en parvient Fait comme un bruissement d'ailes; Et j'imagine, s'il l'entend, Que le doux Virgile est content Sur la prairie aux asphodèles.
Oui, mais ce congrès rouergat
Original et délicat,
Amis, quel est donc son programme?.
— Vers nos ruchers silencieux
Rappeler les essaims joyeux
Qui de nos vergers étaient l'âme ?
Retrouver les secrets perdus
De les voir, en juin, suspendus
Aux vieux poiriers par grappes grises ;
De les attirer en chantant
Vers la ruche qui les attend
Sous le mur à l'abri des bises?
D'avoir encore, en la saison,
La cire et le miel à foison,
Ainsi que du temps du grand-père,
Et de faire que le passant,
A voir le rucher florissant
Dise : « La maison est prospère 1 »
En ce cas, je suis avec vous.
Puisque de ce passé si doux
Où de plus en plus je m'enferme
Je voudrais revoir le décor,
Tout au moins... et l'abeille encor
Butiner autour de la ferme.
Mais quoi ? vous êtes des savants :
Ce que nous racontaient, enfants, Nos aïeules sur les avettes Vous ferait sourire tout bas.
Au milieu des doctes débats D'où seront exclus les poètes.
Vous traiteriez de conte bleu
Que l'abeille est fille de Dieu,
Qu'il faut la donner, non la vendre,
Et qu'elle quitte le rucher,
Pour un creux d'arbre ou de rocher.
Dès qu'on ne sait plus la comprendre;
Qu'elle fuit les cœurs fiers et durs, Les paresseux et les impurs.
Celui qui sacre et qui blasphème; Que pour avoir beaucoup d'essaims Il faut brûler la cire aux saints Ht donner du miel... à qui Taime.
Qu'elle prospère chez les gens Comme elle fins et diligents Et d'âme pieuse et sereine; Qu'elle aime les doux et les forts, La ferme où l'homme est roi dehors, Mais où, dedans, la femme est reine.
Qu'elle veut qu'on aille souvent La cajoler comme une enfant.
Et qu'à l'abri de sa muraille.
Une heure, le dimanche au soir.
Près des ruches vienne s'asseoir La fermière avec sa marmaille;
Et que l'aïeule aussi parfois
Y psalmodie à demi-voix.
Ses patenôtres ingénues.
Dût-elle, aux doux parfums du miel,
S'endormir en rêvant du ciel.
D'où les abeilles sont venues...
C'est avec ces contes pourtant Que près du vieux rucher chantant Nous ont bercés nos tendres mères :
Ahl bons savants, nous rendrez-vous.
Avec leur sourire si doux, Nos abeilles et nos chimères?