VIEUX D^CU
J 'ÉTAIS le p<.ui «...uiior en blouse Qui s'en va musant le long du vieux mur, Regarde feuiller avril, et jalouse L'oiseau qui le raille et fuit dans l'azur.
Le vieux mur était tapissé de mousses Et criblé de trous pleins de nids joyeux. Là-haut les lilas, sous leurs jeunes pousses Abritaient des fronts aux cheveux soyeux.
]c voyais partir et rentrer, sans trêve, Los moineaux aux nids emplis d'oisillons; Mais je n'allais pas encore, en mon rêve, Jusqu'aux frais lilas dans les cheveux blonds.
Roméo naïf prompt aux escalades Des nids, je grimpais le long du rocher; Des rires là-haut perlaient en roulades : Je lichais la branche et m'allais cacher.
Aujourd'hui, songeur à la tempe grise, Parfois en ces lieux je repasse encor; Les lilas en fleurs embaument la brise, Ht le mur est là comme un vieux décor.
Ht d'autres moineaux y couvent sans doute Dans des nids pareils à ceux de jadis; Mais ce n'est plus eux qu'à présent j'écoute : Mes yeux et mon cœur se sont enhardis.
Qui donc sur le mur sourit et se penche? Dans quels fins cheveux fleuris-tu, lilas? Où sont à présent les yeux de pervenche? Où les rires frais aux railleurs éclats?
Hélas 1 ces cheveux coiffent les grand'mères D'autres écoliers naïfs et mutins :
Los yeux bleus, pleurant de belles chimères, Ont pâli, s.ins doute, ou se sont éteints,
Et les rires clairs des bouches vermeilles Se sont envolés... Demandez aux vents Voleurs de parfums, de fredons d'abeilles, De chansons d'oiseaux et de vœux d'enfants !
LES CHÊ'N.ES
Ils ont bien sept ou huit cents ans, ces quatre chênes Groupés sur le chemin du bois, seuls survivants De tant d'autres fauchés par la hache ou les vents, — Derniers anneaux des deux mystérieuses chaînes Qui liaient la forêt, pour les cœurs et les yeux, Aux toits de chaume des aïeux.
Les générations ont passé sous leurs branches Couvertes d'émeraude ou d'or, ou de frimas; Et tous les rustres en sabots, sortant du mas Pour aller prendre au bois des poutres ou des planche- Ont imprimé les clous protégeant leurs orteils Sur ceux des chênes, tout pareils.
Mais sous les bras tendus de ces bons patriarches La fourmilière humaine a pu sans fin couler Comme les eaux d'un fleuve, et sans même ébranler Par son geste ou son cri les verdoyantes arches, Plus que les oisillons qui s'y posaient chantant. Et repartaient dans un instant...
A la longue pourtant ils faiblissent sous l'âge, Les chênes ! L'un d'entre eux — l'alné, sans doute — est Amputé de ses bras; le printemps revenu Ne lui rend même pas un lambeau de feuillage Dont il puisse cacher les brèches et les trous Où viennent nicher les hiboux.
Ses cadets ont aussi des moignons et des rides, Et, tous les ans plus rare, en plus faibles élans La sève au renouveau vient réchauffer leurs flancs Sans par\enir à couronner leurs fronts arides Des rameaux frissonnants qui faisaient autrefois Leurs beaux diadèmes de rois.
l-i tous les ans perdant un peu de leurs ramures, Quelques essaims et quelques nids, ces mutilés Du sombre bûcheron le Temps — plus accablés Que des soldats dont on arracha les armures — Lèvent sinistrement dans le ciel qui sourit Leur corps qui sèche ou qui pourrit.
Et je vous vois en eux, penseurs, chanteurs, artistes, Dont chaque hiver un peu refroidit le cerveau, Et qui faites effort pourtant, au renouveau, Pour retrouver un jour de génie ; et — plus tristes A voir les maigres fruits de séniles essors — Sans mourir ressemblez aux morts!
l 'cintre fourbu qui peins toujours les mêmes arbres Et n'en fais guère plus que de maigres balais, Ou les mêmes bourgeois toujours un peu plus laids ; Statuaire impuissant qui profanes les marbres Et les glaises, ainsi qu'un vieillard libertin Sous ses doigts des chairs de satin ;
Doux illusionné qui, voyant tout renaître Dans les champs et les bois, crois pouvoir refleurir. Et laisses à l'amour ton âme se rouvrir, Alors que les hivers t'ont fait un front d'ancêtre. Sombre et nu, sur lequel sourire ni baiser Jamais plus n'iront se poser;
l8o PAR LES VIEUX CHEMINS
Pauvres fous 1 Quand la Muse à qui va votre hommage
— Ou la femme — serait indulgente pour vous; Q.uand elle vous verrait sans rire à ses genoux, Est-il d'un galant homme et d'un artiste sage, D'offrir un cerveau vide, un cœur froid et désert
Comme un moulin longtemps ouvert?
Allez, allez donc voir décliner les grands chênes !
— Quand le printemps ramène à leurs mornes cimier? Enamourés et roucoulants deux beaux ramiers Qui, se ravisant, vont vers des cimes prochaines, — Ils souffrent d'être vieux, certes, et dédaignés,
Mais ils se taisent, résignés.
A TRAVERS LES SAISONS l8l
L'^SCE'MSIOlsi
Cn un jour pareil, voilà deux mille ans Qu'au soleil de mai, par les blés tremblants Jésus s'en allait, très doux, à pas lents,
Vêtu de lumière, Vers le mont sacré d'où bientôt aux cieux 11 prendrait son vol, sous l'œil anxieux De ses disciples en prière.
l82 PAR LES VIEUX CHEMINS
Il allait, frôlant l'épi fraternel
Qui l'incarnerait demain sur l'autel,
Parlait de son père et d'un bonheur tel
Que les âmes douces Se fondaient en des élans infinis, Pleines de concerts, ainsi que des nids, Et de parfums, comme les mousses...
Comme tout départ est triste pourtant.
Même pour celui que le ciel attend, Jésus s'arrêtait parfois en montant
Vers les cimes saintes':
Il avait longtemps souffert ici-bas Et ne pouvait point détacher ses pas De leurs douloureuses empreintes.
D'ailleurs, devant lui, le long des chemins Tous s'agenouillaient et tendaient les mains, Et disaient, songeant aux noirs lendemains :
« Doux Maître, demeure I Toi qui nous rendis l'amour et la foi, Que deviendrons-nous encore sans toi?
Veux-tu donc que ton œuvre meure? »
Et Marie, cncor pile des effrois Et dc^ pleurs versés au pied de la Croix, Défaillait, et par les sentiers étroits, Sur Jean appuyée.
Suivait son fils-Dieu de ce long regard Que nos mères ont pour notre départ, D'un regard de crucifiée.
Et ceux qu'il guérit ou qu'il rappela De la tombe avec Lazare étaient là; Ht la blonde du bourg de Magdala,
— Hier pécheresse, — Le cœur réveillé de son rêve humain, Pleurait, sans oser joncher le chemin De l'or odorant de sa tresse.
Et les lins fleuris ondulant au vent Enchaînaient ses pieds d'un tapis vivant; Et les oiselets aussi le suivant
Le suppliaient : o Maître, Ne nous quitte pas, toi qui fais fleurir Et qui fais chanter 1 Garde de périr Ce que ton amour a fait naître I »
Les troupeaux bêlaient et, vers les hauteurs. Pêle-mêle avec leurs doux conducteurs.
Ils accompagnaient le Roi des pasteurs;
Et les brebis mères — Leurs agneaux pendus à leurs pis gonflés Oubliaient de paître aux marges des blés, Et poussaient des plaintes amères...
Cependant Jésus toujours s'en allait Vers la gloire où son Père l'appelait, Et sa douce voix toujours consolait,
Versait la tendresse...
Tout à coup l'azur sur son front s'ouvrit, Et se refermant en hâte, le prit A l'universelle détresse...
Ahl l'ascension de Jésus aux cieux!
Je n'ai jamais pu me sentir joyeux
Dans ce jour de fête ; et toujours mes yeux
Aux cimes lointaines Vont redemandant le pasteur divin Dont l'humain troupeau réclame sans fin L'herbe odorante et les fontaines.
A 1 R A V E K b LES