‹ Œuvres: poésiesChapitre 22 sur 37 · LE %^T>^L · texte numérisé non relu

LE %^T>^L

■La Saint-Jean, la Saint-Jean d'été 1 — Encore une fête superbe, Fête des foins et de la gerbe, Du feu père de la clarté!...

La Saint Jean, la Saint-Jean d'été I

Mais c'est une féie abolie Chez nos laboureurs, oublieux Des coutumes de leurs aïeux.

Et de la chaîne qui les lie A la race, en eux abolie.

C'est, en Rouergue, le nom du fen de la Sain(»Jean.

Aussi ce soir, quand descendra Des monts d'alentour la nuit claire, Ni sur le foirai ni sur l'aire Nul radal ne s'embrasera, Ce soir quand la nuit descendra.

Le radal I — Dis, ma vieille amie, Quand tu l'entends encor parfois Ce mot de notre cher patois, Sens-tu dans ton âme endormie Ce qu'il disait, ma vieille amie?

Sens-tu revivre nos douze ans?

Nous revois-tu sur la colline Chantant, dans le soir qui décline, La Saint-Jean de nos paysans, Avec les vachers de douze ans?

Mie, écoute... « Saint-Jean s'approche;

Ma Mie, il nous faut séparer,

Car tu vas au loin demeurer... »

Et le val, le bois et la roche

Nous répétaient : « Saint-Jean s'.ipproche 1

Et d'autres voix montaient ailleurs Disant : « Lorsque les pois fleurissent Et que les cerises mûrissent, Il faut quitter les pois en fleurs, Et cueillir la cerise ailleurs... »

D'autres : « Ma fermière est jolie Comme la fleur du lin nouveau, Mais trop avare du chanteau; La regretter serait folie, Elle est plus dure que jolie...

« — Mon maître est noir comme son pain,

Il est bruul, il me bat même.

Je restais pour celui que j'aime;

Tu pars, je m'en irai demain...

Mon maître est noir comme son pain...

« — Sonne, sonne, horloge cruelle, Soleil, soleil, abaisse-toi I Mon amour s'en va loin de moi Jusques à la saison nouvelle :

Sonne, horloge, l'heure cruelle I... »

Te souvient-il de tout cela.

Ma douce amie aux tempes grises?

Parmi les chansons désapprises Que nous savions en ce temps-là, Te souvient-il de ccUc-li?

Et des rodais, par la nuit douce Sous les étoiles s'allumant, Ainsi qu'un autre firmament Répétant le ciel dans la mousse?

Ohl les rodais par la nuit douce I

En vois-tu sur nos horizons,

Ce soir? Pas un seuil — Pauvre amie,

Ainsi, dans notre âme endormie

Se sont éteints tous les tisons ;

Froids les cœurs, noirs les horizons !

Et pourtant la Saint-Jean s'approche,

Celle du grand départ final...

Le vieil air du pays natal

A nos cer^'eaux lassés s'accroche :

« Ma Mie, hélas 1 Saint-Jean s'approche! »

V^C^i%I^GE xusTioun

Jean, — dit Jeantou, — le fils atné de Jean EstÙN Et le plus fier garçon de tout le Ségala, Épouse, avant les foins, celle dont chacun rôvc, La Régine du mas d'Arbrcfcuillc...

Voili Trois ans que les deux beaux amoureux se courtisent, En revenant du bourg par les chemins flcuii> Où les chênes feuillus leur font de noirs abri^. Où les oiseaux bavards répètent ce qu'ils discm ;

Ips les foires, où Jean achète et vend des bœufs, ia Régine, ses pondeuses et ses œufs... fchacun leur sourit au passage et les aime lies voir tant s'aimer; — hormis leurs parents même, r leurs pères sont ennemis : l'un orgueilleux He ses moissons et de ses fauves attelages,

l'autre de ses prés, bois, landes et pacages v>à ses trois cents moutons broutent le gazon dru. Et tous les deux ont accueilli d'un ton bourru Les amoureux quand ils leur ont ouvert leur âme. Mais, comme un vent plus fort fait plus forte la flamme, I j, colère des vieux a grandi leur amour ; Et les pères ont du céder, fixer le jour '• la noce.

Puis tous sont partis pour la ville, Sur un beau char-à-bancs étroitement rangés. Au trot pesant d'une poulinière docile, :heter les atours par la mode exigés, j chapeau blanc, la robe bleue, et des merveilles, De lourdes bagues d'or et des pendants d'oreilles, Et la chaîne faisant le tour du col trois fois... — Et l'on revient, la nuit, ravis, à travers bois, Au chant du rossignol, à la voix claire et douce Des sources d'argent fin qui glissent dans la mousse ; Les amoureux muets entrelaçant leurs doigts Et s'effleurant la joue à la moindre secousse; Les deux garçons d'honneur taquinant à mi-voix Deux cousines de la promise qui, simplettes. Rêvent de mariage aussi, — pour les toilettes, —

Et, lorsque leurs voisins s'émancipent un peu, Baissent leurs longs cils sur leurs yeux de violettes Et boudent, la main prompte et le visage en feu... Cependant le tailleur — le plaisant philosophe Q.ue Jean prit avec lui pour le choix de l'étoffe Et qui, courtier adroit, rapporte du chef-lieu De quoi se faire un bel habit marron ou bleu — Amuse de bons mots et d'histoires joyeuses Deux tantes, à la fois gauloises et pieuses. Chaperons souriants de ces fraîches amours Que le vieux curé va bénir dans quinze jours.

Une noce rustique, en juin, vers le viilage Dévalant au milieu des seigles déjà blonds Où maint souffle furtif dessine un mol sillage, Et par les prés vibrants de milliers de grillons, Et les bois où les nids jasent sous le feuillage, Merveille I enchantement !

— Oui, sonne, sonne clair, Ma cloche maternelle, 6 vieille cloche émue Qui nous a tous vus naître et de nous tous connue,

I( revivre en nos cœurs tout ce qui nous fut cher ! ine joyeusement, et que là-haut, dans l'air, voix se mariant au chant de l'alouette les deux épousés mette le ciel en fête!... le chemin bordé de grands sureaux fleuris arrivent, muets, chastement attendris, Des choses et des gens salués au passage. Ils se donnent la main, selon l'antique usage, Tandis que doucement les chênes, amoureux Aussi, laissent pleuvoir leurs diamants sur eux. Et le cortège suit, sans nul ordre ni règle, Bruyant, bariolé, reluisant de soleil Ou taché d'ombre; et tel chale rouge est pareil Aux grands coquelicots qui saignent dans le seigle, Tels chapeaux aux bleuets, et tels autres, mouvants Au-dessus des buissons où rit le merle espiègle, Aux tournesols dorés qui dansent dans les vents... L'église est pleine. On a quitté cognée et pioches, Le four et le moulin, la forge et le lavoir. Aux coups de pistolet, aux carillons des cloches, Chacun est accouru bien vite pour les voir. Car tous les aiment, les beaux «ot'/s * d'Arbrefeuille ; Tous aiment leurs anciens que l'on sait obligeants, — Riches, mais jamais fiers avec les pauvres gens; Ht c'est le cœur dans tous les yeux qu'on les accueille. Les mains qui vers les vieux se tendirent p.arfois, L'hiver, pour demander une miche ou du bois,

* Les épouses.

I9H l'AR LES VIEUX CHEMINS

Se joignent, priant Dieu qu'il donne en Jours prospèrtgÉ Aux enfants tous les biens qu'ils ont reçus des pères... î

Le bon curé qui les baptisa les unit, ,

Après un beau discours plein d'images champêtres, Leur souhaitant des fils tout pareils aux ancêtres, Et que leur maison soit bruyante comme un nid... Son œil se mouille et sa main tremble ; il les bénit, Et de partout, des champs de blé, des bois de hêtres, Des coteaux recouverts de genêts d'or, des prés, Des jardins, de l'enclos même où dorment, serrés Sous l'herbe en fleurs, les morts de la paroisse entière (Heureuse église d'où l'on voit le cimetière I) Arrivent des parfums, des chants, des bruits très doux Qui bénissent aussi les rustiques époux...

La noce, maintenant attablée en la grange, Mange et boit, s'ébaudit, et boit encore et mange. Tous, — de l'ancêtre dont le poing, en soulevant Le verre, tremble ainsi qu'un chardon dans le vent, Jusqu'au frais nourrisson qui souvent se dérange Du sein de sa nourrice et, par elle excité,

jit de vin le lait à sa lèvre resté, — ms, lentement, avec la complaisance extrême Pestomacs pour lesquels tout l'an n'est qu'un carême, rofitent de l'aubaine, et songent, attendris. Reconnaissants et, vers le soir, tous un peu gris, Au bonheur des époux, à quelque prompt baptême, — Et d'un garçon s'entend, à qui feront retour Plus tard les deux plus beaux domaines d'alentour...

Puis la chanson d'ouvrir son aile, tendre ou vive, l-,i;rillarde parfois, mais plus souvent plaintive. Un français, en patois, en majeur, en mineur, A plein gosier toujours !... — Puis un adroit convive, Déjouant les efforts des deux garçons d'honneur, Dérobe le soulier mignon de l'épousée, l't des rires, des cris, l'équipe improvisée De cordonniers avec, pour filer le ligncul Dont ils vont recousant quelque savate usée, L'ne horrible Clotho drapée en un linceul 1...

Mais tout à coup, dressant, arrachant à la table Les jeunes et les vieux, éclate triomphant L'air attendu, l'air de bourrée inévitable Que scande le meunier de son talon savant. Lt par deux, et par quatre, et par six, et par bandes, Avançant, reculant, virant, claquant des doigts, Irappant du pied, jetant au ciel un cri parfois (lui va se perdre au fond des forêts et des landes 1-t réveiller les coqs qui donnent de la voix,

PAR LES VIEUX C H t MI N S

Ils danseront, boiront et danseront encore,

— Suants, hallucinés, heureux, — jusqu'à l'aurore.

Pourtant les épousés à qui pèse le bruit

Et qu'appellent l'amour, les parfums de la nuit,

Et le nid qu'on leur a d'avance, en grand mystère,

Préparé quelque part, dans un mas solitaire

Où nul n'ira troubler ces baisers sanglotants

Dont ils se souviendront encor dans cinquante ans.

Songent à s'échapper, furtifs, de la fournaise.

Jeantou peut enjamber la fenêtre à son aise,

Mais Régine? — Régine a le cœur qui lui fend

De quitter sa maison, tout son passé d'enfant

Dont pas une journée encor ne fut mauvaise,

Sa chambrette, son lit où le soleil levant

L'éveillait d'un baiser d'ami sur la paupière,

Puis nimbait d'or son front penché pour la prière ;

Les bètes et les gens de la ferme, qui tous

La chérissaient et la suivaient d'un œil si doux ;

Son père qui, pour elle attendrissant sa force,

La portait comme un chènc une fleur sur l'ccorce ;

Et sa mère, sa mère adorée, et dont rien

I saurait remplacer près d'elle le soutien ; nère !... Ah ! comme il faut, jeune homme, qu'elle t'aime, lu'elle croie en ton amour égal au sien, vierge qui consent à cette heure suprême lénouer ces bras pour se suspendre au tien!...

Conduis-la doucement par les sentiers où tremble Comme elle l'ombre des rameaux entre-croisés Tendant leur dais obscur sur vos premiers baisers, Où mainte source vive à ses yeux bleus ressemble. Où gazouillent, en vous voyant passer ensemble, Les rossignols surpris près de leurs nids posés. Soutiens-la de ton bras caressant et robuste Pour franchir les ruisseaux, les clôtures; dis-lui Qu'il en sera demain, toujours comme aujourd'hui, Que tu resteras bon pour elle, tendre et juste. Et qu'elle aura toujours en ton cœur son appui 1 Marchez extasiés par ces chemins de ferme, Si doux aux pieds ce soir, si durs à certains jours, Où marchaient vos aïeux d'un pas pesant et ferme. Après avoir goûté de pareilles amours.

En se signant aux croix de bois des carrefours !

L^ ^COISSO'H.

v> o u R o N N A N T les sommcts OU drapant les cotc.i D'une auréole d'or ou d'opulents manteaux, Ou par drus bataillons alignés dans la plaine, Les seigles et les blés sous leur fardeau d'épis Dorment, dans le soleil de juillet assoupis, Attendant que le soir leur fasse, à son haleine, Dire une fois encor leur douce cantiline.

Il mois, sous les frimas, la pluie ou le soleil, lOuissant les yeux, ou troublant le sommeil paysan dont ils sont la vie et le rêve, ont pris à la terre, au ciel, à tous les vents, la cendre des morts, aux sueurs des vivants ' la glèbe courbés en des labeurs sans trêve, que leur grain sacré va nous rendre de sève. la voici, la fête auguste des moissons ! Sur les coteaux, ce soir, courent de longs frissons ; Est-ce un pressentiment de la mort, une plainte Des épis que l'on va coucher dans les sillons? Au village, là-bas, chantent des carillons; Les blés mûrs, c'est la joie ; et la cloche qui tinte Vingt fois éloigna d'eux l'orage à sa voix sainte.

I:t les blés résignés savent qu'il faut mourir; Que les derniers bleuets qui viennent de s'ouvrir Sont comme de doux yeux pleurant sur leur supplice ; le le son clair montant des combes vers l'azur, est le bruit des marteaux avivant l'acier dur. Afin que, dès l'aurore, à leur base se glisse La£uix bleuâtre, — et que leur destin s'accomplisse.

Et les blés chantent... Écoutez!

« Nous sommes l'orgueil des étés; Nourris de sève et de clartés, Sur la colline ou dans la plaine, Nous dressons sous le vaste ciel Nos beaux épis couleur de miel Que Dieu gonfla de son haleine.

a Nous avons lentement grandi, Bravant le nord et le midi, Le pied profond, le jet hardi, Pointant vers le soleil qu'il aime, Jusqu'au jour où le poids des grains Nous fit ployer, comme les reins Du paysan qui pioche ou sème.

« Nous sommes lourds, nous sommes roux,

Tous les yeux se tournent vers nous,

L'aïeule se met à genoux

En nous contemplant le dimanche ;

Et du plus petit au plus grand,

Chacun nous vénère et comprend

Que nous sommes la miche blanche.

A TRAVERS LES SAISO^fS

« Et le pain bis et le pain noir, Aigre et lourd, mais si doux à voir Clependant au retour, le soir, Du rude labeur agricole; Et que l'on trouve encor plus beau.

Quand on a suivi le troupeau, Ou qu'on essaime de l'école !

« Le pain noir que va mendiant, De seuil en seuil s'agenouillant, Tel pauvre vieux psalmodiant Des Pater et des litanies; Le pain noir cher aux vagabonds, Autant que nos chaumes profonds Dans le coin des îrranîïes bénies!

et Et le pain qu'on fait sans levain.

Le pain exquis, le pain divin.

Celui dont les âmes ont faim.

Le pain mystique de l'Hostie, Q.ui sourit, sous le dais vermeil.

Aux blés que mûrit le soleil Dans la campagne appesantie ! »

2o6 PAR LES VIEUX CHEMINS

Ainsi, sur les coteaux flambants de pourpre et d'or. Chantent leur dernier chant les blcs on messidor.

Mais l'aube naft ; des chocs de faux et de faucilles

Montent du creux du vieux chemin ; Voix rudes d'hommes, voix fraîches de jeunes filles.

Le râteau de frêne à la main.

Et, dans le champ soudain envahi par la troupe,

Eclairs de l'acier vrombissant, Cheminement de gens courbés et dont la croupe

Tend et détend son arc puissant; E'pis, coquelicots, bleuets, tous péle-méle

En un clin d'œil secs et flétris; Perdrix ronges au foin fuyant à tire-d'aile

Et cherchant .au bois des abris; Bruissements stridents de criquets, de cigales,

De sauterelles aux vols fous; Et seigles et froments par javelles égales

S'alignant sur les chaumes roux...

de chansons I les gosiers secs boivent la flamme

Qui jaillit des flancs du coteau; comme le damné des paraboles clame

Vers la petite goutte d'eau, moissonneur parfois redressant avec peine

Ses pauvres reins mart^-risés, ses yeux las et demi-clos de béte humaine

Regarde les prés arrosés, bois ombreux, la ferme où la source s'épanche, Et le sentier par où viendra La miche sur la tête et la cruche à la hanche — La fermière qui sourira...

la sieste, — le dos ou le nez dans l'étcule, Avec le bras pour oreiller, cette heure torride où la cigale seule

A le courage de veiller...

is la reprise plus ardente et plus fiévreuse

De la bataille du matin itre le champ de blé, qui s'eflile et se creuse Comme la lune à son déclin...

>ut est fini... La plaine au loin étend sans borne Son chaume vague et déserté ; près des moissonneurs harassés et l'air morne. Maint char durement cahoté iporte au grand gerbier qui se dresse sur l'aire,

Plus haut que l'arbre et les maisons, :s gerbes d'or, orgueil de la ferme et salaire Du labeur de plusieurs saisons.

2o8 PAR Ll-S VIEUX CHEMINS

Ah 1 fermière, un bon coup de vin pur à ces hommes, Pour qu'il sorte un refrain de leurs gosiers brûlés 1 Car il ne convient pas que la fête des blés S'achève sur le son maigre des pauvres sommes Qu'on leur compte en disant : « Allez 1 »

Car un éclair déjà sur l'horizon frétille : L'orage va gronder, et la grêle et le vent S'acharner sur le chaume où fut le blé mouvant. Qu'ainsi que ton regard ce soir, le leur pétille. Heureux de l'effort triomphant 1

Que les gars, réveillés par la liqueur bénie Ht les airs de terroir, s'aperçoivent encor Que nos filles, ainsi que nos javelles d'or, Ont des yeux de bluets sous leur tresse brunie Des poussières de messidor...

Mais non, ne chantez pas, enfants!... La cloche tinte Si lamentable, au loinl L'orage accourt : priez, Afin que les épis sur l'étculc oubliés, Moisson du pauvre, hélas I échappent i l'atteinte Des gréions froids ci meurtriers.

ÎO9

;main, sous le soleil, les glaneuses sordides, - Pieds nus, les reins plies, très lentes, s'en viendront os glaner un par un, laissant choir de leur front .ne sueur de sang, sous laquelle, splendides, D'autres blés plus tard pousseront.

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