L^ CHOIX T>ES 'BLÉS
IVIa INTEN AN'T quc Ics blés fauclics, Mis en javelles, puis en gerbes, Montent l.\-bas en tours superbes Presque aussi haut que les clochers,
C'est une bien petite chose Que ces deux brins de noisetier Restés en croix près du sentier, Au coin d'un grand chaume morose.
Mais cette croix de bois bénit, Si pauvre, si mince et si frêle Qu'un traquet l'effleurant de l'aile La faisait pencher sur son nid;
Cette croix qu'un soir de dimanche Un paysan resté pieux Avec le geste des aïeux Tailla dans la fragile branche,
Puis enfonça dans le sillon Où ses blés épiaient à peine, Tandis que la cloche lointaine Carillonnait l'Ascension,
Et qui, maintenant, triste et seule.
Provoque le sourire épais D'un bourgeois bâtard de Ilomais Chassant des cailles par l'éteule ;
Cette fruste petite croix — Comme l'Autre sauva le monde A préservé la moisson blonde De la crêle et des derniers froids.
Les bleuets embaumaient sa tige.
Les épis, vers elle inclinés.
Murmuraient des chants alternés Au gré du souffle qui voltige...
Soudain le livide horizon S'illuminait d'éclairs d'orage, Et le tonnerre faisait rage, Mettant la ferme en oraison.
Mais la petite croix vaillante Que la rafale courbe et tord, Se redressait d'un souple effort Et tendait ses bras, suppliante.
Et l'ouragan vaincu fuyait ; Et le paysan, à l'aurore, Trouvait ses blés pleurant encore.
Mais que le soleil essuyait...
Chère petite croix d'écorce Oubliée au coin de ce champ, Devant ton symbole touchant D'amour, d'espérance et de force,
L'esprit demeure confondu; Une larme monte aux paupières :
Le froment pousse entre les pierres I*t la Voi dans ce coin perdu.
'•O'MCOUTi.S TfE L^'BOU%^GE
v-y f I, c'est un beau concours, une joute superbe, Qui n'a point pour objet l'orgueil d'un savoir vain, Mais l'art de remplacer la ronce par la gerbe Ht de forcer la pierre à devenir du painl
Plus de cent laboureurs, avec leurs attelages De grands bœufs fauves, sont descendus des coteaux, Montés des bois, venus des plus lointains villages Pour retourner la friche où paissent les troupeaux.
Leur pacifique armée a traîné par les routes, Dès l'aube, son luisant et pesant attirail, — Non de canons, souvent perdus dans les déroutes, Mais de socs aiguisés, beaux glaives du travail.
Et tous, dans leurs sarraux contemporains des Gaules, Chantant quelques vieux airs de leurs bêtes compris, Graves, leurs aiguillons appuyés aux épaules, Viennent des bons labeurs se disputer le prix.
La plaine rousse dort sous le soleil d'automne, Dans son cadre de bois jaunis et de blés verts. Sans autre bruit qu'une sonnaille monotone Ou les cris des corbeaux, noirs fourriers des hivers.
Cent coutres vont ouvrir de profondes enuilles Et faire sous le ciel fumer ce sol meurtri, Ainsi qu'il fumerait de sang dans les batailles, Mais ici sans douleur, sans blasphème et sans cri.
Et c'est à qui d'un poing solide et d'un œil juste Vers les chênes li-bas rangés, à l'horizon, Comme les juges d'un aréopage auguste Guidera sa charrue en chanunt sa chanson.
Les Fauvet, les Maurcl, les Caillol*, nobles races, Les cornes en avant, vont tirer haut et droit. Tandis que derrière eux les corneilles voraces Cueilleront des vers blancs dans le sillon étroit...
Iqui la palme? A toi, laboureur lent et grave :s Causses infinis, héritier des Romains, Qui n'as, lorsque la pierre ou la souche t'entrave, Qu'à peser sur le manche avec tes fortes mains?
Ou bien à toi, fils brun des verts pays de seigle. Maigre et vif, tout esprit et tout nerfs, qui bondis Quand s'arrêtent tes bœufs et, poussant des cris d'aigle, Piques rageusement leurs beaux flancs alourdis?
Non, mais à toi plutôt, chanteur, âme sereine, irde rustique à qui les vieux airs sont connus, v^ui n'as pas d'aiguillon à ta gaule de frêne Et dans le sillon frais marches doux et pieds nus.
Noms donnes aux bœufs en Rouergue.
2l6 PAR LES VIEUX CHEMINS
Et parles tendrement à tes bêtes pensives, Et trouves le refrain qui s'ajuste à leurs pas, Qui leur promets- le foin odorant, les eaux vives, Et l'étable profonde où les taons n'entrent pas.
C'est fini. — Les sillons tigrent la vaste plaine. Tous ont fait leur devoir. La nuit tombe sur eux; Les bœufs mugissent vers la ferme et la fontaine, Et ramènent, front bas, les araires terreux.
On donnera les prix dimanche, après la messe. Quels prix I Ah ! si du moins, comme aux anciens cnnri La France, qui parfois se compare à la Grèce, Offrait le rameau d'or à ses bons laboureurs I
Si ses poètes, vains chanteurs de courtisanes Ou des rêves brumeux de leurs veules cer>eaux, Célébraient en beaux vers ses gloires paysannes, Les bœufs et la charrue et leurs nobles travaux!
Si ses sculpteurs, au lieu d'humilier le marbre Jusqu'aux tristes bavards d'un forum ravalé, Campaient dans le granit, ou même en des troncs d'arb; Sur nos places, ceux-là qui font venir le blé.
Peut-itre ramenés aux besognes rustiques,
t solides vertus de nos simples aïeux, villages pourraient, mieux que les bourgs attiqucs, norer de héros dignes d'être des dieux, el qui meurt de faim dans la fange des villes Retournerait bien vite au labour déserté, Elèverait ses fils loin des métiers serviles Et mangerait du moins son pain en liberté !