LE CH^% "DU TT{,OGT{,ÈS
L>'axs un pays perdu, muet, la route dure. Sous ses arbres chargés de givre et de corbeaux, Va tout droit, à travers combes, bois et plateaux Poudrés de neige, — sans auberge, sans voiture Ni cavalier, sans même un piéton en sabots.
Tout à coup, d'un chemin profond venant des terres, — D'un vieux chemin de mas étroit et hasardeux Et que comme un serpent la route coupe en deux, — A débouché, grinçant, cahotant sur les pierres, Un char péniblement traîné par quatre bœufs;
Un char pareil à ceux de l'époque romaine, Simples, solides, lourds, auxquels nos paysans N'ont presque rien changé depuis dix-neuf cents an^ — L'humble char sur lequel aux fermes on ramèn;- Tout ce que les saisons leur offrent de présents.
Celui-ci porte un chêne entier qu'on vient d'abattt Pour faire un autre char, une cuve, un pressoir. Et faire aussi bouillir la marmite au flanc noir. Puis flamboyer jusqu'à minuit le feu dans l'itrc Où maîtres et valets fraternisent, le soir.
Or, tandis que les bœufs, le mufle au ras de terre, Le dos arqué, les pieds mordant le sol meurtri, Tirent, — que les bouviers par le geste et le cri, Et le coup d'aiguillon, hélas 1 de la colère Raniment leur effort à la longue appauvri,
« Teuf! Teuf ! » Un bruit poussif et grêle de trompette — Tel celui qu'un vacher d'une écorce, en avril, Fait jaillir — perce l'air d'un appel puéril ; L'automobile accourt, prompt comme la tempête, Corne encor... Les bouviers n'ont pas vu le péril...
Alors sur le vieux char qui lourdement chemine Traînant derrière lui de longs rameaux tremblants, La voiturette, frêle et folle en ses clans. Se jette... Un choc... des cris de femme en la ravine... El les bœufs vont toujours, impassibles et lents.
Ils reviendront, avant déchargé le vieux chêne,
Quérir le petit char du progrès fracassé
Et ses maîtres meurtris gisant dans le fossé,
Et les ramèneront à la ferme prochaine
Du même pas solide et lourd, jamais pressé.
Mais pourquoi donc troubler leur douce quiétude Et les nobles travaux qui leur sont dévolus? Ah! vous voulez aller vite, bourgeois perclus? Ne traversez donc pas l'austère solitude Où survit un passé qui ne vous séduit plusl
Où courez-vous, d'ailleurs ? quel désir vous affole ? Qu'espérez-vous trouver derrière le coteau? C'est quand il est très lent que le voyage est beau. Pourquoi vouloir lutter avec l'oiseau qui vole? Chacun toujours rencontre assez tôt son tombeau I