L'EXILÉE
i-rE seul coin de Paris où lût chez elle encore La Nature, qu'avec effroi nous en chassons Parce qu'elle reprend l'œuvre de nos maçons, En fait une ruine informe et la décore
D'arbres, de fleurs et de chansons;
Le seul endroit, dans la grande cité banale Où, levant leurs regards des noirs pavés boueux, Ses amis attristés pouvaient voir sous les cicux Sa flore printanière ou sa robe hivernale, En rêvant du champ des aïeux;
Le seul abri de ces milliers d'êtres fidèles, — Oiseaux de nuit, oiseaux de jour et papillons, — Qui vivaient là comme aux forêts, comme aux sillons. Mettant aux chapiteaux des frémissements d'ailes Et des nids aux trous des moellons;
Tout cela va crouler sous la pioche imbécile. Écrasant d'un seul coup le germe et les berceaux, Faisant fuir des essaims de mânes et d'oiseaux... Puis, sur ce sol meurtri d'où le rêve s'exile La fonte étendra ses arceaux.
Une gare superbe arrondira ses dômes Où chantaient dans l'azur les platanes hautains ; Et de là s'en iront, par les joyeux matins. Monsieur Prudhomme avec son épouse et ses mômes Vers des Choisy-lc-Roi lointains...
Et c'est logique 1 II faut que la grande Cybèle N'ait plus même un arpent dans le morne Paris; Ses fils dégénérés quittant ses flancs taris Accourent, renégats qui ne trouvent plus belle La mère qui les a nourris.
Qu'elle ne soit pas là, comme un vivant reproche A ce peuple de meurt-de-faim en habit noir! Va-t'en, Vieille, va-t'en I On ne veut plus te voirl A bas ces pans de mur où ta robe s'accroche ! Allons, Progrès, fais ton devoir!
Chasse cette importune encore trop vantée Par des peintres caducs et des rimeurs bêlants!... La Naturel Voyons, elle a cinq cent mille ans; Que peut-elle nous dire encor, cette édentée? Que pourraient enfanter ses flancs?...
Qu'elle s'en aille aux champs faire ses bucoliques Avec les laboureurs tout bottés de fumier!... Paris doit être propre et beau comme un damier; L'arbre n'a rien à voir sur ses places publiques. Ni les oiseaux dans son cimier!...
Pauvre Aïeule battue et sans pitié bannie De nos cœurs, de notre art, de nos quais nus et froids, De nos maigres jardins, chaque jour plus étroits, Et de tout ce qui fut jadis notre génie, Ne reprendras-tu pas tes droits?
Ne rentreras-tu pas dans la ville profane Par ta Seine gonflée en superbe torrent, Par l'assaut de ^es bois tout à coup accourant, Comme accouraient ceux de Birnam vers Dunsinane Pour accabler Macbeth mourant?
Ne reverrons-nous pas, sous l'afilux de tes sèves. S'écrouler brusquement ces murs improvisés, Le lierre grimpant aux chapiteaux brisés, ' t des roseaux chanteurs onduler sur tes grèves, Tout le long des flots apaisés?...
Si, si, tu reviendras, Nature douce et forte, — En dépit des maçons, des snobs et des savants, — Dans le bec des oiseaux ou sur l'aile des vents. Et dans le lourd fumier d'une Lutèce morte Sèmeras tes germes vivants.
Tu referas tes bois aux mouvantes ogives Par-dessus nos palais largement éventrés; Et nos places seront encor de vastes prés, D'où jailliront, comme autrefois, des sources vives. Miroirs des grands cieux azurés.
Des souffles frais et purs sous les hautes ramures Remplaceront l'ardente haleine des humains; Des troupeaux de fourmis noirciront les chemins
IOù le peuple d'hier mettait les grands murmures jjr De ses fêtes sans lendemains.
Et les fleurs pousseront où fleurirent tes femmes, Paris 1 — Lys glorieux, roses d'un jour, bluets Comme des yeux perdus au fond des blés muets, Coquelicots fardés, comme aux bouges infâmes, Celles que tu prostituais!
Et dans ces prés, et dans ces bois, et sur ce fleuve, — Ce fleuve désormais libre, pur et joyeux, — Tu rediras bien haut ton hosanna pieux. Nature, et, triomphante en ta parure neuve, Régneras sans fin sous nos cieuxl
DAN- s LE PASSE