‹ Œuvres: poésiesChapitre 33 sur 37 · I-t vieillir parmi les vieillesses vigoureuses · texte numérisé non relu

I-t vieillir parmi les vieillesses vigoureuses

Des terriens qui jadis furent vos compagnons 1

Venez avant d'avoir des âmes trop débiles, Des jambes d'impotents et des doigts d'inutiles. Vous ne reprendrez pas la faux ni l'aiguillon : NLiis peut-être, au contact de la glèbe natale, Surgira de vos fronts quelque œuvre géniale. Comme une gerbe d'or qui jaillit du sillon...

Tel qui peignait ici de la brume et du rêve, Des héros de mensonge ou des arbres sans sève, Dans les champs paternels verra clair, simple et vrai ; Tel abandonnera bourgeois et courtisanes, Pour réserver son marbre aux fraîches paysannes due des monts et des bois vers lui je conduirai...

Et quand vous aurez fait pour quelque humble chapelle, L'un un tableau naïf qui longtemps vous rappelle Au souvenir de ceux qui viendront y prier, L'autre, un vieux saint de bois, ainsi que maint vieux ma En sculptait, ou l'image en granit qu'on doit mettre Sur sa tombe où le houx remplace le laurier;

Quand j'aurai fait chanter quelque chanson de pâtre Par ceux que l'on acclame à cette heure au théâtre. Quand j'aurai fait descendre encore d'un degré Du Parnasse savant où la mode les gâte Tous les fervents de l'humble muse roucrgatc. Afin qu'ils soient compris du rustique illettré;

Lorsque j'aurai bercé — doucement fraternelle A qui revient au seuil natal ployer son aile — Vos fronts meurtris, vos cœurs saignants de vains regrt El réconcilié dans la glaise commune Ceux qui s'en sont allés au loin chercher fortune Et ceux qui sont restés plantés sur leurs guérets;

fe recommencerai peut-être ce voyage, Implorant des cadets qui dans votre sillage S'engageront sans doute et vous dépasseront, Une obole pareille, et la croix ou la palme Qu'on plantera sur votre cœur, enfin bien calme, Parmi les fleurs des champs où les essaims viendront.

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V oiLA comme on meurt h '»'■-' .

On y vient de là-bas, épris D'ambitions folles et vaines ; On lui donne des biens sans prix, Le meilleur du sang de ses veines, Des cœurs chauds, des cerveaux fleuris, — Cax il vit de cela, Paris.

Éparpillés dans la mêlée Chacun prend sa course affolée Vers le renom ou vers l'argent.

Chance séduite ou violée Par le fort ou l'intelligent, Qu'importe? Gagnée ou volée, La palme croît dans la mêlée...

De loin en loin en combattant On se reconnaît un instant :

« Bonjour, ami, compatriote !

— Bonjour, mon frère ! — L'on m'attend. Mais nous nous reverrons sans faute?

— Certe I » On prend la main qu'il nous tend. Ht l'on repart, en combattant.

Ah! la bataille est meurtrière :

Malheur à qui reste en arrière Pour donner une heure à son cœur Dans l'amour ou dans la prière 1 Il ne sortira pas vainqueur De la bataille meurtrière :

Malheur à qui reste en arrière 1

Et, frappant de taille et d'estoc, On va! Quelque jour sous le choc La Sésame de notre rêve S'ouvrira! — Manieurs de soc Gonflés de généreuse sève, Tout va plier sous notre choc :

Frappons dur de taille et d'estoc!

Pourtant parfois l'âme s'afflige; L'image du berceau voltige Sur les horizons attendris :

La fleur sent la terre à sa tige, Et l'exilé ses morts chéris...

L'image du berceau voltige Devant notre âme qui s'afflige.

Oui, nous vivons trop dispersés; Mais encore un ou deux fossés A franchir sur la route ardue, Et puis nous pourrons dire : Assez!

Et nous irons, la main tendue, Vers les traînards et les blessés Que la bataille a dispersés.

Maïs autant le vent en emporte 1 Le cœur se referme, et la porte Demeure close, et l'on vit seul. — Un jour la Mort est la plus forte Elle en roule un dans son linceul Et, devant une maigre escorte, Au champ banal elle l'emporte.

Et pas un des siens n'était là.

Son angoisse les appela.

Mais Paris est loin du village D'où notre orgueil nous exila...

Pour adoucir l'affreux passage Vers l'inquiétant au-delà Ni mère ni sœur n'étaient là...

Sa cloche, sa cloche bénie, N'annonça point son agonie.

Mettant le village à genoux Pour la dernière litanie; Le cimetière de chez nous N'aura point sa dépouille unie A mainte dépouille bénie.

C'est à peine si dans Paris

Les compatriotes surpris,

En se racontant la nouvelle

Auront quelques mots attendris...

Puis ils rentreront de plus belle

Dans la bataille qui l'a pris ;

— Voilà comme on meurt à Paris!

DANS LE PASSE l'Jl

LuA 'BO'U.IsLE D^OTiT

^^R Le vieux bûcheron énergique

^^» Pour qui nous avions craint toujours un sort tragique ; — Assisté de mes sœurs, il s'en alla vers Dieu, Un jour de février, par un ciel presque bleu.

Depuis deux ou trois mois ayant posé sa hache

Qu'il ne pouvait plus soulever, Il passait au logis les heures à rêver,

IA prier, à se dire : « Oui, j'ai fini ma tâche... Il s'agit de partir — et de n'être pas lâche. »

Certc, il aurait voulu voir encore une fois

Avril aux haleines si douces Au bord de son étang gonfler les jeunes pousses Des saules inclinés et des peupliers droits, Et verdir de nouveau les hêtres dans ses bois.

11 eût voulu — tandis que moulin et scierie

Bondiront sous les grandes eaux — Voir dans ses vieux poiriers les premiers nids d'oisea;. Tailler ses ruches, mettre au vert dans sa prairie Ses bœufs quand chanteront l'alouette et la trie *.

Il eût aussi voulu gagner Pâques encor,

Comme tout terrien honnête homme Qui, s'il s'oublie un soir ou deux par an, en somnv. Au cabaret, buvant trop sec, sacrant trop fort. Et — gaulois — se gaussant du prêtre et de la mort.

Sent pourtant qu'il convient, à la saison nouvelle,

— Passant sa blouse neuve un soir, — De s'en aller coûter ce que Dieu doit savoir Au bon curé, dans le recoin d'une chapelle, Afin d'être prêt quand Vallcluia l'appelle...

Mais le vieux bûcheron comprit qu'il n'irait pas

Jusqu'aux premières piquerettcs.

Il entendait, la nuit, comme des voix secrètes Q.ui d'un départ prochain l'avertissaient tout bas, Et ses jambes sous lui fondaient i chaque pas.

* La grosse grive.

Alors il s'alita, résigné, doux et tendre, Dans un lit d'où l'œil découvrait Son étang, son moulin, un coin de la forêt Où son « han 1 » jamais plus ne se ferait entendre, — Pour penser à la Mort- qui venait et l'attendre.

Elle vint lentement, sans ses avant-coureurs

Ordinaires, sans épouvantes.

Dans une vision où les cimes mouvantes Des arbres et les eaux mariant leurs rumeurs Berçaient le moribond de psaumes endormeurs.

Le petit crucifix, dans la dernière étreinte

De ses pauvres doigts déjetés.

S'agrandissait et rayonnait, sous les clartés Du cierge qu'on allume aux heures de la crainte. Tandis que chacun prie et que la cloche tinte.

t le vieux bûcheron à Celui qui jadis, Revêtu de l'humaine argile, Tailla le bois avant de semer l'Evangile, Et promit sa maison aux travailleurs hardis. S'en alla réclamer sa part de paradis...

Ainsi mouraient, en ce temps-là, nos bons rustiques,

— Surtout ceux qui ne lisaient pas, — Sans terreur folle, sans bravade et sans combats. Sereins, enveloppés de visions mystiques...

Comment mourront demain nos fils, les doux sceptiques ?

XÉVEILLOIsi

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