LE "BOUGE
Jl Ticrrc Va
Lie Bouge! C'est le nom de l'antre obscur et frais Où jamais le soleil ne hasarde ses rais,
L'arceau dont le moulin se troue, L'endroit mystérieux où dorment les secrets Du mouvement blotti sous l'aile de la roue.
' En dialecte d'oc on nomme ainsi l'endroit où sont les roues motrices des moulins et des scieries.
C'est le porche tout noir où tantôt en hurlant L'eau bouillonne, étincelle et bondit, affolant
La palette en bois qu'elle effleure ; Où tantôt, lorsque dort le petit moulin blanc, La naïade captive en gouttelettes pleure;
Un endroit formidable et propice aux effrois. Nourrissant des crapauds pustuleux, noirs et froids,
D'horribles anguilles rampantes.
Peut-être des serpents dans les trous des parois. Sous d'affreux végétaux aux feuilles retombantes.
Les petits écoliers, pour pêcher des goujons, S'aventurent parfois, en écartant les joncs.
Jusqu'en la caverne abhorrée; Mais aux moindres rumeurs suspectes, aux plongeons Des grenouilles trouant de cercles l'eau moirée.
Ils courent éperdus vers le jour radieux, Tremblant que le meunier malin, comme des cieux.
Ne fasse crouler sur leurs têtes Les torrents d'eau de son étang tumultueux, Qui vous poursuivent en grondant comme des bêtes.
Aussi quelle terreur pour tousl — hormis pour moi, F.imilier de ce lieu sombre et qui, sans émoi.
Pendant le sommeil de la meule, » ; estais longuement et m'y tenais bien coi, Malgré les cris et les appels de mon aïeule.
Je flattais de la main, de l'œil et de la voix La grande roue, — ainsi qu'à l'étable parfois
Mon père faisait de la Grise, Notre jument, — prêtant une âme à ce vieux bois Que j'avais vu virer comme feuille à la brise.
D'autres scènes, d'ailleurs, sollicitaient mes yeux : Un gros rat s'en venait boire, silencieux;
Une monstrueuse araignée.
Dont j'avais en entrant brisé le fil soyeux, Réparait le désastre à la hâte, — indignée.
Et l'eau, que l'on sentait captive en sa prison De pierre et de ciment, pesait sur la cloison
Et giclait des minces fissures, Avec un cliquetis pur comme la chanson De l'ondée en avril sur les jeunes verdures.
Ombre, fraîcheur, silence et repos, à côté De l'abîme dormant, par un mur arrêté
Et par un frêle bout de planche...
— Telle la vie, et tel le malheur irrité Qui sur l'homme soudain peut fondre en avalanche I