LE G^LET^AS
OiEN plus mystérieux encor le galetas, Le vaste galetas, là-haut, sous les toitures. Avec ses grains, ses bois, ses vieux outils en tas. Son jour vague filtrant d'étroites ouvertures, Ses coins où l'araignée a d'amples filatures;
Le galetas sous ses entrelacs de chevrons, Où la chauve-souris se trouve aussi chez elle. Où chevauchent les rats, comme des escadrons En déroute devant la terrible prunelle De la chatte qui, dans la nuit, fait sentinelle.
Enfant, il m'attirait et m'effrayait un peu Par son silence et par son bric-à-brac étrange, El par l'impression qu'en entrant dans ce lieu On entend se sauver quelque esprit qu'on dérange, Dans un bruit d'aile ou dans un glissement de frange...
Et puis, les nuits d'hiver, quels terribles sabbats Y font le vent d'autan ou la bise en rafales, S'efforçant de jeter l'humble toiture à bas, El les grêlons rebondissant comme des balles. Et les chats miaulant leurs amours infernales!
El c'est pourtant en ce retrait farouche et noir Qu'au jeu de cache-cache, un soir, après l'école, Doucement, tendrement, j'effleurai sans les voir Ta joue en fleur et ton oreille de corolle. Pauvre enfant sur qui pousse aujourd'hui l'herbe folle.
Chaste baiser dont rien n'égale la douceur Dans tout ce que la vie offre d'autres caresses ! Baiser que l'on pourrait donner presque à sa sœur, Et qui contient pourtant d'ineffables ivresses Et l'absolu rachat des futures détresses 1...
40 VERSLA MAISON
Je suis allé revoir,' le cher et triste lieu Où tu me Tas — non pas donné — mais laissé prendre, Ce baiser, humble amie à présent avec Dieu; Ton ombre revient-elle ici parfois m'attendre? Où donc te sera-t-il permis de me le rendre?
TOTi.T%^ITS T>E F^V\CILLE
v>OMME elle était remplie alors et bourdonnante,
Notre chère maison 1 — Des aïeuls encor verts,
Un parrain gai conteur, charme de nos hivers,
Notre père si vif à la voix claironnante.
Notre mère si douce, et dont, après seize ans,
Je sens encor sur moi les regards caressants;
Nous quatre — deux garçons et deux filles — espiègles
Lâchés dans la forêt, dans les prés, dans les seigles.
Joueurs et dénicheurs et pécheurs enragés
Et que longtemps après rien n'avait corrigés...
42 VERSLA MAISON
De plus, un grand valet de labour, la servante, Le vacher, — sans compter plus d'un oisif malin Qu'attirait la scierie en branle ou le moulin; Oh I que notre maison était pleine et vivante I
Je ne me souviens plus beaucoup de notre aïeul, Homme étrange, tantôt facétieux, bizarre, Capable d'égayer un mort dans son linceul ; Et d'autres fois de rire et de discours avare, — Un peu sorcier, un peu prophète, et parlant seul. J'avais six ans quand il mourut, et rien ne reste En moi de son esprit ni de sa mine agreste.
Mère-grand, qui lui survécut quinze ou seize ans, Mais ne revint jamais s'asseoir à notre table, M'apprenait des chansons cl des contes plaisants, Le soir, dans sa chambrctte, au-dessus de l'étable
D'où montaient des rumeurs et des souffles puissants. Elle se souvenait du Roi, de Robespierre, De la Feur, — temps affreux où seigneurs et curés Étaient traqués ainsi que loups par les fourrés, Tandis que les châteaux s'écroulaient pierre à pierre. Ou flambaient, éclairant les bois et la bruyère, Sous la torche ou le soc des gueux exaspérés... — Puis c'était Bonaparte et des guerres 1 des guerres I . . Tous les hommes partis pour Vienne ou pour Moscou, Sauf les infirmes et les vieillards — et les mères 1 Les mères à qui l'on annonçait tout à coup due leur fils était mort dans un jour de victoire, Ht qu'il fallait encor reprendre dans l'armoire Le grand voile de crêpe et l'ample mante noire... Ah! certes, ce n'est pas ta faute, Grand'Maman, je n'écris poème épique ni roman!
Voici l'oncle Joseph, le Gaulois, le poète,
' étourdissant conteur, le vieux garçon joyeux,
ae âme d'inventeur, un gosier d'alouette, lit tout le ciel et tout le rire dans ses yeux! Ah! comme il nous aimait! et comme l'allégresse Au seul son de sa voix entrait à la maison !
Comme on escaladait, pour avoir sa caresse, Son genou qui toujours rythmait quelque chanson ! Quels récits, quels exploits de pêches et de chasses, A nous tenir béants des heures! sans compter due son gousset tout large ouvert faisait tinter Toujours de beaux sous neufs sous nos ongles rapaces, Et sa montre, machine énorme où bien souvent Je crus voir la prison d'un animal vivant... — Ah 1 que sont devenus cette verve et ce rire ? Et ce que tu contais, que ne sais-je l'écrire!
Notre père, aussi gai que lui d'abord, comprit De bonne heure que c'est un luxe que l'esprit. Les farces, les bons mots, les chansons éternelles. Il prit la hache et, dans les forêts maternelles, — Si grêle et si petit pourtant, mais plus têtu due le pic rouge et vert dont le grand bec pointu Marquait les hêtres murs que l'on pouvait abattre, — II travailla pendant quarante ans pour nous quatre. Et des éclats de bois dur volant dans les houx Fit autant de morceaux de pain tendre pour nous... Et quelle activité nerveuse et trépidante. Dés avant l'aube, avec des rages contre ceux
Que retient le sommeil dans ses bras paresseux! Il allait, la voix forte, impérieuse, ardente, Distribuant à tous leur tâche au bois, aux prés. Faisant sonner le sol de ses sabots ferrés, Et par les vieux chemins monologuant sans trêve Et tout haut, comme pour faire sa part au rêve... Et je dus à ce grand labeur, moi, songe-creux. Les livres dont je fus de bonne heure amoureux; Je pris à ses forêts, avec un peu de sève, Les frais gazouillements des sources et des nids Et le rythme des vents dans les chênes jaunis. Un peu semblable au bruit des vagues sur la grève... Sois à jamais béni, mon pèrel Je te dois D'avoir appris à lire et de chérir nos bois.
Je t'aperçois aussi dans la maison muette, Toi qui, plus que les bois encor, me fis poète, O ma Mère! et je sens mes regards se mouiller, Et je voudrais en te nommant m'agenouiller ; Car je ne t'ai jamais assez aimée, ô sainte ! Je n'ai jamais assez compris, assez payé De tendresse et de soins ton cœur crucifié. Et je n'étais pas là lorsque tu t'es éteinte;
46 VERSLA MAISON
Je n'ai pu recueillir ni ton suprême vœu Ni ton dernier regard avant d'aller à Dieu. Que dis-je? Je n'ai pas même une pauvre image A mettre sur le mur où mon regard souvent Te cherche en vain entre mon père et mon enfant. Mais en moi, tout au fond de moi, toujours surnage Ta face auguste où l'âme était visible aux yeux, Comme en la source claire une lueur des cieux. Et je te vois partout, vivre comme l'abeille. Reine à la basse-cour le matin et le soir. Et meunière au moulin, et laveuse au lavoir, Et lîleuse au foyer durant la longue veille, Et le Dimanche, heureuse, en extase, à genoux Dans la petite église où tu priais pour nous... O mère à qui revient le meilleur de moi-même. Veille sur moi toujours et sur tous ceux que j'aime !
Et toi, qui de la rjice avais tout hérité, Sauf le rêve, esprit fait de joie et de clarté. Frère qui maniais la charrue et la hache. Ainsi que de tout temps avaient fait nos aïeux, Continuant au même endroit la même tâche, Et, plus expert, faisant plus vite et faisant mieux :
MAMAISON 47
T'élevant d'un degré par le sens et le verbe,
Conduisant ton village à des destins nouveaux,
Puis tombant tout à coup sous l'invisible faux
Qui couche les plus forts avant l'heure dans l'herbe,
Et met le moissonneur en croix sur une gerbe...
Elle est pleine de toi, notre vieille maison;
J'y retrouve partout ton rire et ta chanson
Et ta parole vive et ta main diligente;
— Et même, dans un coin de la chambre indigente
Où nous avions vécu, les cœurs à l'unisson.
Tant de jours radieux d'une enfance bénie.
Et d'où tu m'appelas en vain dans l'agonie, —
II me semble revoir ton profil dessiné
Par la lueur du cierge au mur badigeonné,
Ton fin profil, rigide et cependant fragile.
Tel qu'une heure la Mort le fixe en notre argile
Avant que le linceul dérobe sous ses plis
Nos p.auvres yeux éteints et nos traits abolis.
Quoi ! ce n'était donc pas assez dans ma demeure De ces pâles portraits de mes défunts aimés? Et fallait-il encor, sur ces murs enfumés, icer le tien, petite sœur en hâte, à l'heure
Où ce livre de Arers que je comptais t'ofiFrir
Allait avec nos bois s'animer et fleurir,
Pleurer et sangloter et, dans toutes ses pages.
Évoquer pour nous deux tant de chères images 1...
O ma douce martyre 1 Après quinze ans de croix,
De tourments sans répit, quelquefois sans mesure.
Quand l'air tiédit encor sur nos plateaux si froids,
Que le seigle verdit, que l'horizon s'azure.
Que tout renaît, que tout va d'un élan joyeux
Lancer V Alléluia pascal jusques aux cieux,
Tu livres au tombeau, — sillon d'où monte l'Ame
Vers Dieu qui nous la donne un temps, puis la réclame,
Ton pauvre corps usé par l'humaine douleur
Et qui ne peut plus rien que nourrir quelque fleur...
Et cependant, là-bas, dans son humble vallée, La maison paternelle un peu plus désolée Sent encor s'épaissir son silence et son deuil, La cendre à son foyer et la mousse à son seuil. Et moi qui t'y berçai jadis, quand dans tes langes Tu gazouillais — mignonne — et souriais aux anges ; Moi qui, malgré la vie amère et ses exils, Et tant d'hivers nous éloignant des clairs avrils Où notre toit chantait comme un nid de mésanges, Nourrissais l'espérance invincible qu'un soir Près de l'âtre désert nous irions nous asseoir, Et, dans le souvenir de ceux qui nous aimèrent, Rallumant le foyer que leurs mains allumèrent, Petits vieux grelottants, attristés, — mais unis, —
Nous vivrions près d'eux consolés et bénis, J'y retournerai seul désormais, pour une heure, — Aux jours las et voilés de l'arrière-saison, Furtif, quand le soleil décline à l'horizon. Que la feuille Jaunit au bois où l'autan pleuçe, Pleurer ma maisonnée, hélas 1 et ma maison I
oAutour de la oMaison
DiCOIsi UUTTiE M^ISO'N.
Jl l'tAbbé Hector '^cynaud.
NE ferme isolée au rebord d'un plateau, Par-dessus des bouquets de chênes et de hêtres, Des prés en tablier et des blés pour manteau, Un grand ennui baignant les choses et les êtres C'est la maison d'une moitié de mes ancêtres.
Ce fut aussi la mienne, avant d'être écolier, Pendant bien des saisons de douces flâneries A travers le logis antique et familier, La cour, la grange et les profondes écuries. Le fournil et le clos, les bois et les prairies.
O jours clairs et fleuris de la prime saison, Où tout m'enveloppait d'une chaude caresse, Où ma mère, sachant qu'en sa vieille maison Ses jeunes sœurs pour moi lutteraient de tendresse, M'y laissait vivre dans l'air pur et l'allégresse 1
Ai-je assez longuement musé sous les buissons Qui font aux chemins creux d'odorantes ogives! Assez guetté d'oiseaux, écouté de chansons, Et le bourdonnement des avettes actives. Et le clair gazouillis des ruisselets d'eaux vives 1
Ai-je assez taquiné le gros chien complaisant Qui, brusque, me léchait les mains et le visage! Ai-je assez fait jurer le vieux coq reluisant Qui m'envoyait souvent au diable en son langage. Et gonfler l'orgueilleux dindon au noir plumage !
Et caressé de mes doigts peureux les fanons Des grands bœufs sous le joug baissant leurs têtes mornes. Qui me suivaient des yeux quand je disais leurs noms, Et, pour être grattés sur le cou, près des cornes, Couraient à mon appel du fond des prés sans bornes ! . , .
Mais, l'hiver, la vieille maison, Fermant son lourd portail de chêne Aux loups qui rôdaient par la plaine, Devenait trois mois ma prison.
Le front contre les vitres closes.
Je regardais, silencieux.
Les flocons blancs tomber des cieux Et couvrir les grands bois moroses.
Les oncles braconnaient au loin Et revenaient, barbes givrées, Chargés de bêtes massacrées Qu'ils me dénommaient avec soin;
Puis vers la flamme, pêle-mêle, Chasseurs et chiens, fourbus, fumants.
Se séchaient poils et vêtements.
Le museau près de la semelle