VERS LA
De loin en loin des incidents :
Un soir, à l'heure où l'on se couche,
Arrivait un homme farouche
A qui les chiens montraient les dents.
C'était l'égorgeurl A l'aurore Il saignerait les deux porcs gras, — Tandis qu'enfoui dans mes draps.
Malgré moi j'entendrais encore...
Un autre jour le bon curé S'en venait bénir nos récoltes, Notre rucher plein de révoltes, Et goûter notre miel doré.
Confesser mère grand très fîère, Me glisser deux sous dans la main, Et reprendre le vieux chemin, En lisant tout haut son bréviaire...
Et puis les départs émouvants.
Les marchés vidant nos étables.
Aux cris des mères lamentables Pleurant longuement leurs enfants;
Et les retours, avec des bêtes Nouvelles, qui longtemps aussi Beuglaient par les prés leur souci, Leurs mufles tendus aux tempêtes!...
Ensuite la veillée et les contes sans fin
Du vieux pâtre tressant en son coin des corbeilles,
Et nous disant celui qui fut berger d'abeilles,
Ou celui qui gardait les lièvres dans le thym
Rien qu'avec un sifflet taillé dans une branche...
Ou comme quoi le Drac se fit cavale blanche
Pour emporter au bal quatre filles un soir,
Et, — lorsque sur son dos il les eut fait asseoir,
Et traversant le gué grossi par un orage.
S'allongea, s'amincit comme elles au corsage.
Et puis comme une guêpe, et puis soudain en deux
Se rompit, les jetant dans le torrent bourbeux.
Tandis que leurs galants se morfondaient en plaine.
Et ne voyaient venir vers eux Qu'un énorme bélier cornu, tout noir de laine. Qu'ils portaient sur le cou, plus lourd à chaque pas. De pierre, puis de plomb, qu'à la fin, hors d'haleine,
Ils jetaient en courant et criant : « Satanas 1 » Sans seulement oser regarder en arrière...
Alors on faisait la prière, — Dos et talons au feu, l'œil perdu dans le noir, — Avec défense de dormir ou de s'asseoir.
Ahl mes bonnes et chères tantes, J'entends encor vos voix pieuses et chantantes Sur les Pater et les Ave sans fin courir, S'élever et planer, et décroître et mourir, Comme un vent chaud sur les épis qu'il vient mûrir, duels doux songes ensuite en l'étroite couchette Où vos bras me portaient, à peu près endormi,
Près de votre grand lit amil Les anges et les saints y venaient en cachette,
Et, doucement, jusqu'au matin M'y souriaient, parlant patois, chanunt latin, M'emmenant à travers une v.iste prairie En fleurs où nous paissions les .agneaux do M.nic ' .
Chère maison ! Après celle où je vins au jour,
Aucune autre à ce point n'eut jamais mon amour !
Aucune autre n'évoque, en mon pèlerinage
Au pays natal, plus de bonheurs envolés,
De ces bonheurs d'enfants dont le charme surnage
Comme des rameaux verts sur des flots non troublés 1
C'est pourquoi je voudrais qu'en un coin de ce livre
Au foyer paternel humblement dédié,
Une page après moi quelques jours te fît vivre,
Toi, maison de ma mère, où je fus tant choyé!