plur. tviseuses, balivernes
niaiseries 108 750.
ivivre, givre (terme de blason) II,
324 28. Du lat. vipera.
Y placé après le verbe, comme ent,
53 3 {Et mettre y mon estude) ; 192
3365 {Sans mettre y vostre estudie)\
268 1679 {Ne pour mettre y travel
de corps).
TOM. m.
Deux notices de M. le baron Kervyn de Lettenhove sur la Cour de May et le Trésor amoureux (i).
LA COURT DE MAY
DITTIER AMOUREUX OFFERT A LA REINE d'ANGLETERRE.
Désirant compléter quelques notes réunies depuis un grand nombre d'années sur l'admirable historien des emprises et des aventures du XIV"^^ siècle, j'avais abordé récemment, à Bruxelles, de nouvelles recherches dans le double but de mieux connaître Jean Froissart et de mieux apprécier ses écrits. Rien ne rappelle plus ce palais de Caudemberghe où les heures se passaient si joyeusement en reviaulx et en eshattements, et où Froissart s'entretenait, néanmoins, des affaires de son temps avec son ami Richard Stury : mélanges de fêtes et d'études, de doux loisirs et de sérieuses enquêtes, qui explique à la fois et sa vie et ses ouvrages. C'est ailleurs qu'il faut chercher aujourd'hui les traces du
(i) Extraites du t. XXIV des Bulletins de l'Académie royale de Belgique. -— Les doutes que nous avons émis dans l'Introduction relativement à la composition, par Froissart, des deux poëmes la Cour de 7nay et le Trésor amoureux ne pouvant bien être appréciés qu'en connaissance des arguments présentés dans le sens contraire par M, le baron Kervyn, la loyauté nous faisait un devoir de reproduire ici les deux notices consacrées à ce sujet par l'académicien belge, d'autant plus que, perdues dans une grande collection, elles ont été peu répandues dans le public littéraire qui s'intéresse à ces questions.
A. ScH.
mouvement politique et littéraire de ces siùcles déjà éloignés du nôtre, et Froissart l'avait bien prévu quand il écrivait fust de soir ou de matin pour avoir la mémoire au temps à venir ^ car il n'est si juste retentive qiCescripture (1).
Je connaissais la richesse de nos dépôts publics , et je savais depuis longtemps que la mission des hommes éminents auxquels ils sont confiés est moins de les garder avec soin que de s'efforcer , par leur obligeance et leurs lumières, de les rendre accessibles à tous.
Aux Archives du royaume, les comptes de la prévôté de Binche firent revivre pour moi ces taverniers de Lestines qui prirent cinq cents francs à Froissart , taverniers d'assez bonne condition , puisqu'ils fournissaient du vin au duc Wenceslas, et que l'un d'eux , maître Colard , remplissait les honorables fonctions de maïeur (2). C'était aussi un gai compagnon que le prévôt Gérard Dobies, qui, selon le dit du Florin, faisait si peu de cas de l'argent : il avait fait agrandir la salle de Binche , et l'avait ornée de vitraux que protégaient des treillis de fer envoyés de Mons par le maître de l'artillerie du duc Aubert de Bavière, et c'était là que, sous des festons de verdure et de fleurs, il offrait aux chevaliers et aux ménestrels de délicieux festins. Jean Galoppin, receveur du duc Wenceslas, enregistre avec soin toutes les kemces de vin blanc ou vermeil qu'on buvait à Binche. Gérard Dobies était chargé de l'éducation de messire Jean, bâtard du duc de Brabant. Sans doute, il recourait aux conseils de Froissart ; car il acheta pour deux sous six deniers le moraliste favori du chroniqueur Dionysius Cato , qui n'était, toutefois, qu'un faux Caton; mais quand il conduisait le jeune homme à Lestines, c'était chez le tavernier Colard qu'il faisait préparer son logement , et là , en guise de leçon , il lui permettait de tendre ses filets pour nourrir ses cruels et avides faucons , qui parfois s'abattaient sur le colombier placé au haut des halles de Binche, au grand désespoir des bourgeois. Ainsi des comptes de dépenses et de recettes conservaient le côté joyeux des
(1) Chroniques, livre m, chap. 12.
(2) Ily a aux Archives de Lille une charte du 11 juin 1379, où le maïeur Colard, quoique tavernier, est cité comme témoin après Robert de Namur et Simon de Lalaing.
relations de Froissart et du prévôt de Binche. Il fallait remonter aux chroniques écrites à Lestines , dans le pays des bons taverniers , pour retrouver la part sérieuse de la biographie de Gérard Dobies, qui avait été. à la malheureuse journée de Bastweiler, l'un des quatre écuyers de grande volonté et vaillance, instruit de grands faits d'armes et bien taillé de servir un haut prince, dont Wenceslas écouta trop tard les conseils. Pendant longtemps, il fut son ami le plus dévoué , son confident le plus intime ; enfin , un jour vint où il s'ennuya de sa prévôté ; il alla , peut-être avec des lettres de Froissart, visiter le duc de Lancastre qui assiégeait Saint-Malo , et en reçut si grand accueil qu'on l'emprisonna , k Mons , l'année suivante , comme trop favorable aux Anglais.
A la Bibliothèque de Bourgogne , il s'agissait d'exhumer le roman de Méliador qui fut composé pour Wenceslas. Méliador , je regrette de le dire , a résisté à toutes mes investigations (1) ; mais j'ai retrouvé , parmi les manuscrits anonymes, un autre poëme de Froissart de plus de dix-sept cents vers et bien plus important , si je ne me trompe, que le recueil où étaient insérés, les uns à la suite des autres, les rondeaux et les virelais du duc de Brabant (2).
(1) Il serait plus exact de dire que je n'ai retrouvé ni le chevalier Méliador ni le roi Méliadus; car je suis convaincu que Froissart composa deux poëmes qu'il faut distinguer. Le premier, Méliador, qui comprenait les poésies de Wenceslas, et que celui-ci ne vit jamais, mais qui faisait partie de la bibhothèque du château de Blois; le second, emprunté au cycle de la Table ronde, qui était relié dès 1377, et que je trouve désigné ainsi dans les catalogues de la librairie des ducs de Bourgogne : « Ung grant viels livre couvert de cuir blanc : le livre du roy Méliadus. ■» Il était écrit en vers de six pieds, et, pour mieux permettre de le reconnaître, je donnerai un vers de Yexplicit :
Par tout ainsi s'en vont.
(2) No 10492 du catalogue des MSS. de la Bibliothèque de Bourgogne (noôOO de l'inventaire de Viglius). Cette copie paraît avoir été faite d'après un MS. en mauvais état ou difficile à lire. Certains mots ont été intercalés, d'autres corrigés. Il y a même des lacunes. Ainsi, on lit vers la fin (1682) :
Ung vallet vint qui m'aporta Ung drap d'argent De séir sus, disant : Prenez Place icy et vous ordenez, etc.
Il faut ajouter au second vers : et minvita.
N'oublions point que les manuscrits des poésies de Froissart sont fort rares. On n'en connaitque deux : les n»" 7214 et 7215 de la Bibliothèque impériale de Paris. Déjà Pasquier les signalait parmi les ouvrages les plus précieux de la bibliothèque du château de Fontainebleau, sous François 1", et ce qui, pour nous, en augmente le prix, ce sont les notes qui, sur les feuillets do garde de ces dittiés amoureux, rappellent les malheurs de Jacqueline de Bavière et la trahison du duc de Glocester.
Lorsque Froissart , au déclin de ses années , offrit à Richard II un beau volume couvert de velours vermeil à dix clous d'argent , le roi d'Angleterre lui demanda « de quoi il traitait. » — D'amour, repartit-il , et le malheureux prince fut tout réjoui de sa réponse.
Ce poème inédit traite, comme les autres , d'amour et de moralité (1), et l'un de ces mots explique trop bien l'autre pour que nous puissions les séparer. L'amour est un chaste et doux souvenir qu'embellissent tant d'autres souvenirs de la jeunesse qui s'y mêlent et s'y confondent; la moralité, un enseignement de toutes les heures, de tous les jours , de toutes les années , dusseat-elles être celles qui s'abaissent aux limites de l'horizon et se rapprochent davantage de la tombe. Être Adèle à son Dieu , à son épée et à sa dame , flétrir également celui qui trahit l'honneur comme celui qui trahit la beauté, braver l'orgueil et la force, protéger le malheur et la faiblesse, joindre au courage indomptable des camps la générosité et le dévouement d'une fraternité toute chrétienne, telles étaient les bases sur lesquelles reposait la chevalerie : il appartenait à Froissart, historien et poète de la chevalerie , de les exalter par ses vers comme par ses récits.
Le poème que nous analysons est un dittier amoureux sur la Court de May (2). L'auteur rapporte que souvent il a vu sourire autour de lui, et qu'on l'a interrogé sur son amour ; mais c'est un secret qu'il ne trahira jamais , et s'il le chante dans ses vers , ce sera
(1) C'est l'expression dont Froissart se sert dans sa chronique pour désigner ses poëmes, et elle se trouve répétée dans le titre des manuscrits de Paris.
(2) Tel est le titre que l'auteur donne lui-même à son poôme :
Tu appelleras Ce dittier-cy que parferas La Court de May par mon commaDt (v. 1321).
couvertement. Celle qui les inspira pourra seule les comprendre en y retrouvant cette flamme pleine de discrétion et de respect qui , pour tout autre, doit à. jamais rester ignorée :
Qui veut avoir, Nom de riens valoir ou savoir, Il convient telz maulx endurer Et employer tout son povoir A les soustenir main et soir, Ou l'amour ne pourroit durer.
Et si se fault asséurer En sa dame et par espérer Soy conforter pour mieulx valoir.
De même que dans le Buisson de Jonéce , le poète invoque Cognoissance, qui le soutient , parce qu'en lui rappelant les traits de sa dame, elle rend pour lui à la lumière ce qui appartient déjà aux ombres du passé ; c'est Cognoissance qui se plaît à l'exhorter et à le consoler :
J'ay bien souvenance
Comment ma dame Cognoissance
Jadis en son blanc pavillon
Me dist, quant je parti de France,
Que j'eusse d'accoustumance
Pour tous jours avoir bon renom,
Ainsi me venroit éur bon
Et toutes dames de bon nom
Vouldroient bien mon accointance.
Cognoissance était toute bonne et saige; elle disait :
Ayes léauté en couraige ;
Ayes vérité en langaige.
Vueilles à ces deux poins penser
Et pour toy de grâces parer,
Encore un point te vueil monstrer :
Ayes honnesté en usage.
Se ces trois poins tu veulx garder,
Tu te verras par tout amer
Plus que nul, tant ait haut lignage.
Et pour ce qu'en maints lieux iras (1) Où pas cognoistre ne pourras...
(Voy.vere 76-108.)
Nobles conseils donnés moins au poëte qu'au chroniqueur , qui devait raconter plus tard combien il eut de peine, combien il chercha de pays pour enqtierre la vérité en s'adressant à de >ages et vaillants hommes (2).
Cognoissance ajouta :
Tu veulx devenir amoureux :
C'est un nom trop plus éureux ,
Qu'aucun ne croiroient jamais.
Qui le dessert, il est de ceulx
Qui n'ont nul viilain vice en eulx,
Ains sont bons en dis et en fais.
Froissart, interrogé par Cognoissance, commence à son tour un récit dont le paysage, aussi bien que celui de ses autres poëmes, retrace les prés riants que l'Escaut arrose et que Valenciennes domine de ses tours crénelées.
Ce fut en avril xvi jours (3),
A l'issir d'une forteresse,
Devers ma dame par amours
Et lui disoie mes claraours, . .
Regardant sa belle jonesse,
Son gent corps, sa riant siinplesse,
Son très-doulx maintien, sa haultesse,
Son humble parler, ses doulçours,
Qui me donnent plus de léesse
Que seigneurir sur la richesse
De toutes les mondaines cours.
Elle estoit bien accompaignie
\\) Ne résulte-t-il pas de ce vers que, dès 1361, la reine d'Angleterre avait chargé Froissart d aller » à ses coustages chercher ce qui à chercher fait î ••
(2) Chroniques, liv. m, chap. 28.
(3j II ajoute que c'était un samedi. Or, ce samedi 16 avril doit être la veille du dimanche des Rameaux 1355 (v. st.). Cette date est importante, puisque Froissart dit ailleurs qu'il quitta alors Valenciennes, et elle se trouve confirmée par le prologue de ses chroniques où il rapporte qu'il s'est enquis, depuis 1356, du fait des guerres et des aventures.
Et avoit en sa compaignie Une dame très-gracieuse :
Si me mirent par courtoisie Entre elles deulx, à chière lie.
La place estoit moult déliteuse, Parée de fleurs, toute herbeuse.
Le rossignol, de voix joyeuse, Y chantoit dedens la feuillie Par fine plaisance amoureuse, Tant que sa voix armonieuse Garissoit de mérancolie.
Quelle était cette dame très-gracieuse , quoique sans doute elle fût moins belle que celle à qui Froissart adressait ses vers ? C'était, comme nous l'apprend VEspinette amoureuse, une de ses parentes qui faisait des vœux pour le succès des amours du jeune poète. Tout semblait lui permettre d'y croire, car sa dame s'attristait d'apprendre qu'il allait s'éloigner, et elle lui disait :
Quant de vous loingtaine seray Et que véir ne vous pourray.
J'envolerai Doulce Pensée
Qui vous dira et dira vray
Comment par vraye amour celée.
Je n'aray joyeuse journée
Jusqu'à tant que vous reverray (w. îi!08-16).
Froissart partit (1), et lorsque le printemps ramenait ce jour fortuné, une voix harmonieuse et tendre le réveillait. Doulce Pensée, l'aimable sœur de Souvenir, venait lui rappeler le doulœ congié de sa dame. Un songe mystérieux servait de cadre à ce message, et dès les premières lueurs de l'aube, Amour lui ordonnait
D'aler à ce beau jour aux champs Oyr des oyselès les chans,
• (1) Ainsi ce jour dessus nommé,
Morne, pensif et assommé, De ma dame me départi.
Pour recommencer ma léesse...
• Ce jour de may qui ne fu fait
Fors pour renouveler la joye Dont cueur amoureux se resjoye, Me resjoy et conforta Tant que sa joye me porta En lieu si paré de verdure, Qu'il y fait vert quant Thyver dure.
Et Dieux scet se les oyselés
Chantoient sur vers raincelés ,
Chascun le chant que raieulx savoit. ,
Encore aultre chose y avoit,
Car les amoureuses ileurettes
Indes, blanches et vermeillettes,
Rendoient si doulces odours
Que c'estoit pour revivre cueurs...
Et aussy est-ce le vergier Où Amours se vient herbergier Du jour de may jusqu'en la fin.
Il s'y tient tout ce mois , affin Que ceulx qui là le venront voir Puissent certainement savoir Que tout ce mois plaisant et doulx Il n'aront anuy, ne courroux.
Près de là, à l'extrémité d'un sentier à demi caché par l'herbe et les fleurs, jaillissait une fontaine aux eaux limpides gardée par une dame vêtue de drap d'or, qu'au premier moment le poète n'avait pas aperçue.
Soyôa le bien venu, lui dit-elle,
Il t'est huy grant bien advenu,
Et par moy viens-tu q^ endroit;
Tu es amoureux et as droit.
Je suis Léesse : si aras
Chapel de may que porteras.
Geste fontaine est en ma garde
Je m'y vien esbattre et la garde
Contre envieux et mesdisans...
N'y vis venir depuis dix ans
Si matin, servant qu'Amours ait
Que toy ; mais tu viens à souhait.
Je congnoy bien ta voulenté;
Si verras cy plus de planté,
Plus d'onneur et plus de largéce.
De biens mondains et de richesce,
Dedens ce vergier à la ronde
Que n'ont tous les roys de ce monde,
Quoy que tu as véu en cours,
Grans richesces en maintes cours (1).
Dans sa réponse, le poète proteste que, bien qu'il soit à cinquante lieues de sa dame, il est resté toujours Adèle à sa devise, et que depuis dix ans entiers, il porte
...La couronne bleue,
La couronne de loyauté (2).
Ces vers offrent, pour la biographie de Froissart, des données précieuses, surtout si on les rapproche de ce passage de VEspinette amoureuse, où Vénus lui annonce qu'à partir de l'âge de quatorze ans (3), il restera à son service pendant dix ans, c'est-àdire de 1351 à 1361. Ils déterminent la date du poème, qui appartient à l'année même où Froissart devint un des clercs de la chambre de la reine d'Angleterre (4).
(1) Dans un autre endroit du poëme, Courtoisie, engageant le poëte à se baigner dans le fleuve qui arrose le domaine du dieu d'Amour, lui dit :
..Quoi qu'en maints lieux viens et vas, De tèle eaue onques ne lavas.
Nous nous occuperons ailleurs des voyages de Froissart antérieurs à 1361.
(2) Couleur bleue signifie loyaulté. {Jehan de Saintré, édit. de M. Guichard, p. 272.)
(3) Espinette amoureuse, v. 605.
(4) Chroniques, liv. iv, chap. 68 et 82.
Doulce Pensée présente au poète le portrait de sa dame. Ce portrait était charmant, faut-il s'en étonner? Aussy y inist Amours la main.
Le jeune homme, dans un transport de reconnaissance et de bonheur, demande humblement à Léesse, à Souvenir et à Doulce Pensée, qu'il leur plaise de le conduire prés du dieu lui-même. Courtoisie l'introduit dans une tente brodée de perles et parsemée de diamants, dont le soleil rend l'éclat si vif que l'œil ne peut le soutenir. Qu'on ne s'étonne pas de ces richesses, car là régne un dieu auquel les princes les plus puissants offrent sans cesse leurs trésors en sacrifice :
C'est Amours qui, par sa maistrie, Tous les seigneurs mondains maistrie,.... (Voy. vers 703-739.)
Cet enseignement répondait ù. toutes les pensées du poëte. 11 supplia le dieu de l'instruire de plus en plus , et Amour , voulant lui montrer qu'il n'ignorait aucun sentiment de son cœur , lui rappela tour à tour le commencement et les progrès de sa passion. Ici encore nous rencontrons des vers pleins de grâce et d'élégance :
... Céléement pressay La belle et doulce à toy amer Et toy son seul amy clamer.
Joyeuse estoit vostre accointance, Sans déshonneur et sans vantance.
Vos deux cueure n'avoient ensemble Que une pensée, ce me semble ; Riches estiés de joyeux jours.
Cependant les ennemis de Froissart le calomnièrent (1). Il raconte
(1) Par la fausse envie
D'aucuns qui sont encore en vie, Qui te grevèrent quoyement, Blamans malicieusement Ta loyaulté, ton bon vouloir.
.. Elle estoit si court tenue Que toute sa mesavenue
ailleurs, il raconte également ici que sa dame l'oublia et le trahit, mais, loin de la maudire, il n'accuse que son absence et la fortune :
Jonèce la conduisoit Et Cuidier la seigneurisoit Pour sa beaulté qui fu requise Des plus puissans... (1) Et alors Constance vuida De son cueur...
Mais pourquoi Froissart s'était-il éloigné ? Il le dit sans rougir , pour mieulx valoir , pour quérir honneur par traveil (2) , et ceci nous rappelle ce beau passage des chroniques : « Je commençay jeune, dès l'âge de vingt ans , ma haulte et noble matière ; et tant comme je vivrai, je la continuerai. «
Aussi Amour , appréciant sa loyauté, lui fait-il espérer pour récompense, dans un temps à venir , un don qui relèvera au-dessus de tous , ce don de mieulx valoir et de quérir honneur par traveil^ dont nous parlions tout à l'heure : promesse heureusement accomplie, s'il en fut jamais, car en célébrant les gloires du XIV™« siècle, Froissart devait placer la sienne aussi haut que celle de ses héros.
...Je qui suy large donneur Te donray ung temps qui venra Le don qui sur tous te vaulra...
Tu mettras par livre ou par roUe Ce que tu m'os cy commander, Pour mes biens plus recommander, Et pour les bons faire meilleurs, Et avoir sentemens greigneurs
Vint le plus par toy eslongier, Et par un mauvais mensongier.
Qui te fist maint mal en recuoy, Quoy qu'il te rie et s'en taist cuoy.
Froissart s'exprime à peu près de même dans XEs'pinette amoureuse.
(1) Lacurne de Sainte-Palaye a déjà remarqué que la dame célébrée par Froissart paraît avoir occupé un rang assez élevé à Valenciennes.
(2) Il dit aussi dans YEspinette amoureuse, v. 2385, qu'il quitta son pays " pour mieulz valoir. »»
De parvenir à la croissance
De souveraine congnoissance,
Et pour montrer aux orguilleux ,
Qu'il n'est bien que d'estre amoureux (1).
Dans les vers suivants, nous retrouverons Froissart tel que nous le comprenons et tel qu'il s'est peint lui-môme dans ce poëme , humble, modeste, sincère, ayant appris, dès sa jeunesse, à ne pas se contier dans l'inconstante vanité des cours, et sachant déjà séparer l'orgueilleuse mollesse des grands séduits par leurs flatteurs, de la mâle vertu des chevaliers, qu'il devait peindre un jour - pour donner exemple aux preux d'eulx encourager en bien faisant (2). »
...Ne fay pas ainsi que font
Aucuns meschans qui se deffont,
Quant les mondains seigneurs leur rient,
Cuidans, pour ce qu'en eulx se fient,
Estre plus grant qu'ils ne souloient ;
Car tels maléureux foloient
Par l'orgueil qui les a sourpris...
(Suivent ici un grand nombre de fragments des enseignements du roi Amour, tirés de nos vers 1047 à 1286.)
A quelle noble et frisque dame qui perdit son bon nom, ces vers, assez obscurs, offrent-ils une allusion ? Nous l'ignorons, et nous nous bornons à repousser celle que l'on y voudrait voir à l'amour d'Edouard III pour la comtesse de Salisbury.
Courtoisie et Humilité avaient pris le poëte par la main et l'avaient conduit dans un préau tapissé de violettes et entouré d'une clôture de rosiers fleuris. Que ce séjour était délicieux, et comme il est aisé de comprendre que le poète s'écrie :
(1) Quand Amour ajoute :
Tu dois aussi liement vivre
Que tous ceulx dont on lit par livre,
je reconnais le poëte nourri de la lecture des romans de chevalerie.
(2) Prologue des chroniques.
Qu'en may chascun an m'y revoie !
...Es autres cours court envie
Sur les grans...
Les gens d'amour autrement font.
Car ils s'entrayment tous ensemble,
Eureux est qui les ressemble !
Mais es cours des mondains seigneurs,
Ore y a joye, ore douleurs,
Ore du gouvernement plaintes :
De teles cours en est-il maintes !
Pléust à Dieu que s'entraimassent
Les gens des cours !...
Je hanteroie court adonques
Plus voulentiers que ne fis onques (vv. 1351-68).
Là, sur un portique où se confondaient les rubis et les saphirs , on lisait ces paroles, gravées sur des tables d'or :
Fuyés, fuyés, fuyés de cy,
Mesdisans, félons, envieux,
Hardis menteurs, faulx orguilleux,
Parjureurs, déceveurs de dames ;
Mauvais estes de corps et d'âmes.
Amours vous fait commandement
Que n'aprouchiés aucunement
Ce plaisant et vertueux lieu (vv. 1440-47).
Le poète était tout entier à l'admiration, quand Courtoisie le harangua de nouveau :
Que t'est-il advis ?
Or me dis s'onques mais tu vis En France un aussi bel vergier, Ne lieu si bel pour herbergier.
Nennil, dis-je, n'en aultre marche...
Pléust à Dieu qu'en ce mois doulx Feussent icy aveques nous
NOTICK SLR LA COURT DE MAY. 451
Tels vint chevaliers que congnoy,
Et aussi d'escuiers autaht (1505-17).
Amour,
réplique Courtoisie,
...D'homme orguilleux quel qu'il soit ,
N'a cure s'il seignourisoit
Toute la terre deçà mer ,
Tant fait orguilleux à blâmer.
Orgueil ordist la renommée,
Si non quant Tomme a teste armée :
Là peut-il bien estre orgueilleux
Pai" grant emprise et courageux.
Là doit-il C'.iidier tant valoir
Que pour vaincre par hault valoir
Et courre sus tout au meilleur
Au plus redoubté batailleur,
Et tel orgueil est bien séant..
Orgueil resert d'aultre manière.
Quant dame est orguilleuse et fiére, Dès qu'on lui requiert villenie.
Qui tel orgueil blarae, je nie Qu'il soit mauvais, car bon le treuve ; Net cueur de dame, Honneur l'appreuve .
Ces deux orgueils aucunement Ont lieu selon mon sentement (1525-46).
Voici quelle est la doctrine d'Amour, telle que le poète l'expose et telle que le chroniqueur ne la désavouerait pas :
...Cuer de bonne voulentô Plus vit, plus est entalenté, D'aprendre que valent vertus.
. . . . Hault doit emprendre.
Et qui n'emprent à bonne entente, Soit en pavillon ou en tente,
En ville, en chastel, en manoir, Sans mal éur ne peut manoir.
Autrement honneur cesseroit.
Et bien faire ne vaulroit rien.
Pour ce te dy que toute emprise Qui n'est ajuste cause prise Et gouvernée léauraent Ne durera jà longuement.
Homme nul n'a séur demain.
Or tu te dis estre amoureux :
Si soyes donques vertueux.
Fay bien tant que tu as espace :
Vie est briefve et brief temps se passe.
Le poète se bornait à requérir Amour
Qu'il m'aprengne à dire si bien
Que ce soit exemple de bien,
Et que celle m'en sache gré
Qui de mon cueur scet le secré (1);
Car s'il lui plaist, je ne plain peine.
Ne traveil où mon cuer se peine (vv. 1622-28). II suffit de comparer ces vers à ceux de YEspinette amoureusey où il raconte qu'une dame qui le tenoit en son pays assez bien Vexamina et de lui adevina que fort estoit amoureux. Nous reconnaissons aussitôt sa noble protectrice, la bonne reine Philippe, qui tant aima les Hennuyers et ce doux et bon pays de Hainaut où elle était née. On sait que le jeune clerc de Valenciennes la servait de dittiés amoureux, chastes, naïfs et gracieux, comme celui que nous relisons aujourd'hui, cinq siècles après les fêtes d'Eltham et de Berkhamstead.
(i) Ces vers rappellent ceux de Ylncipit, et c'est sans doute à dessein que Froissart reproduit les mêmes rimes dans les deux passages les plus importants de son poëme. Le premier tenait lieu de titre, le second de dédicace. Rien n'est plus conforme aux usages des poëtes du XIY™« siècle.
LA COURT DE MAY. 435
La Court de May, riant tableau d'un st\jour où la poésie préside & des fêtes non interrompues et aux plus doux plaisirs, n'offraitelle pas à chaque page une allusion délicate à la cour d'Angleterre, alors la plus élégante et la plus lettrée do l'Europe ?
Cependant le poème s'achève. Froissart promet de ne jamais oublier les bienfaits d'Amour. S'il s'en rendait indigne, qu'il soit exclu des banquets de toute cour joyeuse. Peu lui importent les mensonges et les médisances des envieux.
...Pour ce qu'ils sont Dolens des biens qu'amoureux ont, Pour tant soient leurs corapaignies De toutes nobles gens banies, Et les léaux soient hauciez Es plus haulz lieux et avanciez.
Ces sentiments dont la métaphysique plaisait tant aux clercs comme aux chevaliers , parce qu'ils n'y voyaient , dit Lacurne de Sainte-Palaye , que l'honneur , la vertu et le désir de la perfection (1); cette forme où l'on sent déjà naître la langue littéraire nouvelle que Froissart, chroniqueur et poëte, léguera au duc d'Orléans, avant qu'elle passe à Chastelain et à Commines , tout permet de reconnaître une des créations les plus heureuses de son génie poétique. Si quelque doute (et nous ne croyons pas que la lecture de ces vers en ait pu laisser) subsistait encore, nous ferions remarquer que, non-seulement dans VEspinette amoureuse^ le poète re^ trace, de la même manière, la scène des adieux à sa dame, mais qu'il a pris soin d'y désigner assez clairement le poème qu'il lui offrit à son retour à Valenciennes :
...Elle parla, Soie merci, moult doucement Et si me demanda comment
(1) Froissart répète plusieurs fois dans ses chroniques que l'amour est l'une des vertus nécessaires aux chevaliers. C'est ainsi qu'il dit du sire d'Angle : « Il ot toutes les nobles vertus que chevalier doit avoir : il fut lié, loyal, amoureux, sage, secret, large, pieux, hardi, entreprenant et chevaleureux. »
TOM. m. 35
J'avoie fait en ce voyage.
Et je li di : « Ma dame, s'ai-je
« Pour vous eu maint souvenir (1). » (Ep. 3300.)
La dame baissa les yeux; elle sentait sans doute s'élever dans son cœur le remords de son inconstance. Pour mieux le cacher, elle s'adressa à son amie, qui ce jour-là aussi se trouvait près d'elle; mais celle-ci, impatiente d'entendre les vers du jeune poète, lui répondit vivement :
...Il faut que vous oés
Un virelay paisant et bel
Qu'il a fait de là (2) tout nouvel,
Dont vous estes matère et cause (3).
Lors mé requist sans mettre y pause
Que je li vosisse otroyer.
Je ne m'en fis gaires pryer,
Car j'avoie plaisance au dire.
Je li dis et bailiay pour lire.
Et elle m'en sot trop grant gré,
Tant saciés bien démon secré. {Ep. 3321-31.)
Ces deux derniers vers se rapportent évidemment à notre poème, dont voici Vincipit :
Aucuns me scevent mauvais gré, De taire envers eulx le secré.
(1) Froissart ajoute :
Je ne suis pas bien hardis De vous reraonstrer, dame chière.
Par quel art, ne par quel manière J'ai eu ce commencement De l'araouroux atouchement.
Ces vers répondent à ceux de la Court de May , où Amour dit au poëte :
Je te racompteray briefment.
L'entrée et le commencement De tes amours.
(2) Au-delà de la mer,. en Angleterre.
(3) Amour le lui avait ordonné :
Et vueil qu'en ce dittier présent,
Par toy lui en soit fait présent,
Si tost que véoir la pourras. {Court de May, 803-5.)