‹ Œuvres-poésies, publiéesChapitre 24 sur 26 · LA COURT DE UAY · texte numérisé non relu

LA COURT DE UAY

J'ajouterai que l'auteur nomme la Ckjurt de May un virelai, parce que les premiers feuillets olTrent des strophes de douze vers où la même rime se répète six fois; mais bientôt l'étendue de ce poôme l'engagea à préférer, comme il le dit lui-même, les rimes doublettes^ et il l'appelle ailleurs un dittier ou une ballade.

C'est ainsi qu'il dit en le terminant :

Coramençay en caste maniera Ce jour ma balade première.

Et ces vers, qui confirment la date que nous avons donnée à ce poôme, et qui nous autorisent à y retrouver le premier dittier amoureux qu'il offrit à la reine d'Angleterre, justifient tout le prix que nous y attachons comme à l'un des monuments les plus intéressants de l'histoire littéraire du XIV™" siècle.

Un dernier mot sur le manuscrit que nous avons sous les yeux. Il a été écrit dans la dernière moitié du XV"^« siècle, et comme le filigrane du papier en atteste l'origine anglaise, nous pouvons conclure du silence des inventaires de Charles le Hardi et d'une mention formelle dans celui de Viglius, qu'il fut apporté dans nos provinces par la duchesse de Bourgogne, Marguerite d'York, qui avait pu le faire copier à Londres sur le manuscrit original offert autrefois à sçn illustre aïeule , Madame Philippe de Hainaut.

Pendant les recherches auxquelles je me suis livré pour retrouver des œuvres inédites du célèbre chroniqueur de Valenciennes , j'avais placé à côté de la Court de May un autre manuscrit de la Bibliothèque de Bourgogne, comme méritant un examen non moins sérieux. Mon espoir n'a pas été déçu, et je puis me féliciter aujourd'hui d'avoir découvert un second poëme de Froissart, j'ajouterai même l'un des plus considérables que l'on doive à sa verve facile et féconde , car il renferme près de huit mille vers ; mais il appartient à une tout autre époque que la Court de May , écrite en 1361, et si je ne me trompe, ce fut trente-cinq ans plus tard , c'est-à-dire en 1396 , que Froissart dicta le poème que j'ai sous les yeux. Ainsi, la Bibliothèque de Bourgogne conservait parmi ses manuscrits inexplorés, les premiers vers tracés par Froissart, quand il aborda, jeune et plein d'illusions, en Angleterre, et les derniers qu'il ait composés dans sa vieillesse, alors qu'il ne lui restait plus qu'une obscure retraite à Chimay près de la veuve de son bon seigneur et maître messire Gui de Blois (1).

(1) Notre manuscrit offre avec les poëmes de Froissart conservés à Paris, les rapports les plus exacts, soit par l'orthographe de certains mots (eu, éureux, véoir, véu, séu, séur, séurement , court , etc.), soit par l'emploi de certaines formes (Je vous ay dit voir , à lie chière, se Diex me gard, par saint Remy, ainsi m'aïst saint Vincens, etc.). J'y rencontre onze fois les rimes roy et arroy, qui se trouvent neuf fois dans le volume édité par M. Buchon, cinq fois les rimes gard et regard, que je remarque quinze fois dans le même volume. Cette observation s'applique aux rimes may et esmay, belle et rebelle, âme et dame, cotnpagnie et acompagnie, ointures et pointures, las

Ce manuscrit de Froissart est intitule : le Trésor amoureux , et nous sommes porté à croire qu'il fut offert à Philippe le Hardi. Froissart parle dans le Dit du Florin de l'éclat de sa cour, aussi splendide que celle d'un roi. En 1394, un compte de Josset de Halle cite Thomas Froissart, médecin du duc de Bourgogne et du comte de Nevers. Nous y voyons une autre preuve des relations de Froissart avec ce prince qui aimait beaucoup les lettres. Il l'avait connu autrefois prisonnier à Londres avec son père le roi Jean : il prit sans doute plaisir à le revoir, quand il Ait devenu, par son mariage avec Marguerite de Maie , l'un des princes les plus puissants de la chrétienté.

et soulas , livre et délivre , vice et novice , resjoïr et conjoïr , souvent et conventy etc.

Parfois des vers entiers présentent les mômes rapprochements :

Mal du prestre dit-on

Qui blasme ses reliques. {Trésor amoureux, p. 94.)

Compains, compains, ce ne poet estre Que nullement voyés le prestre Qui jà jour ses reliques blasme :

Diex me défende de tel blasme !

{Buisson de Jonèce, v. 3410-13.)

Par un gracieux jour de may,

Pour mon cuer mettre hors d'esmay,

Me levay assez matinet. {Trésor amoureux, v. 3-5.)

Ce fu ou joli mois de may.

Je nos doubtance, ne esmay;..

Il estoit assez matinet, etc.

{Espinette amoureuse, v. 351-54.)

Quant aux personnages, ce sont ceux que nous retrouvons dans X Espinette amoureuse et dans le Buisson de Jbnècc.-Cognoissance, Manière, Humilité, Courtoisie, Loyauté, Attemprance, Paour, Hardement, Doulx-parler, etc.

Nous trouvons la date de ce poëme indiquée par quelques strophes relatives au schisme d'Avignon et par une allusion, trois ou quatre fois reproduite, & la croisade de Nicopolis :

Et puis tout ainsi commença

Pour plus honnourer la journée

Qui au Jourdin est ajournée :

C'est le jour de may gracieux (396-99).

Les barons et les chevaliers avaient été convoqués pour la croisade à Montbéliard, le 1" mai 1396.

Rien ne flattait davantage la vanité de Philippe le Hardi que le choix de son flls pour le commandement de cette expédition qui devait reconquérir Constantinople et affranchir les rives du Jourdain. M A ce s'inclinoit le duc de Bourgogne grandement , dit « Froissart dans ses chroniques , que son fils se fist chef de tous « les François et des nations nommées en lointaines marches le « Ponnent (1). » Froissart poète se plaît à lui rappeler ces vastes desseins, legs glorieux de Robert de Jérusalem et de Godefroi de Bouillon ; mais à ces images de la gloire réservée à son fils , il en mêle d'autres qui ne doivent pas moins lui plaire, car elles retracent la sagesse de son frère le roi Charles V, et le Trésor amoureux s'ouvre par une description du château de Beauté qu'il fonda et qu'il préférait à tout autre séjour :

Tant est de beauté pourvéu Que de tous doit estre nommé Beauté sans estre senrnommé; Car il siet en si beau regart .

Et si plaisant, se Dieux me gart.

Qu'on ne pourroit mieulx divisier, Combien qu'on y séust viser, Pour avoir lieu délicieux (2).

Selon un usage qui était en grande faveur près des lecteurs du XI V'"^ siècle, le poète s'endort et il croit voir le château de Beauté s'élever et s'agrandir à tel point que tout le parc de Vincennes semble enfermé dans ses hautes murailles (3). Devant ce palais on admire deux tentes magnifiques. Dans la première , nous trouvons

Quatre dames

Belles, bonnes de corps et drames.

(1) Chroniques^ liv. iv, ch. 47.

(2) L'empereur Charles IV logea, en 1378, au château de Beauté « et « disoit à ceux qui avec luy estoient que oncques mes en sa vie n'avoit veue « plus belle place, ne plus délitable lieu que il avoit léans. »» (Chroniques de Saint-Denis.)

(3) Notre manuscrit est orné de plusieurs jolies miniatures où l'on voit Froissart chevauchant aux bords de la Marne, puis endormi près du château de Beauté et s'entretenant avec Amour et Cognoissance.

Ce sont quatre sœurs, Cognoissance, Suffisance, Raison la bien doctrinée, et Loyauté.

Loyauté ne quittera jamais le poète :

\vec toy doraourra,

Ne jamais en toy ne mourra.

Quant à Cognoissance, ici comme dans tous les poèmes de Froissart, elle l'interroge et l'instruit. Elle lui apprend que la blancheur éclatante de son pavillon (1) signitie pureté et déyotion, et que les trois pommeaux d'or qui le couronnent représentent la sainte Trinité ; si sa hauteur est si merveilleuse et s'élôre du gazon foulé à nos pieds jusqu'aux nuages qui flottent sur nos têtes, qu'on ne s'en étonne pas : c'est le mystérieux symbole de la vie de l'homme qui commence sur la terre et s'achève dans le ciel.

La tente voisine, où se trouvent réunies toutes les richesses de ce monde (2), est occupée par un roi de nohle arroy. C'est Amour et il a près de lui sa compagne dame Nature.

Le sens de cette allégorie ne saurait être douteux, et il mérite qu'on s'y arrête. Car sous cette forme un peu monotone de métaphysique amoureuse qui remonte au Roman de la Rose et qui se maintint longtemps après le Trésor amoureux, on découvre une pensée profonde qui appartient bien à Froissart, puisqu'on ne la retrouve point chez les poètes qui l'ont précédé. Dame Nature donne à l'homme l'intelligence : Amour complétant ses leçons la rend plus élégante, plus gracieuse et plus vive ; mais en dehors de ses enseignements, il en est d'autres plus sérieux et plus utiles.

(1) Le Blanc pavillon de la Court de Mav»

(2) Du véoir estoit grand delis, Car plus blanche que fleur de lis Me sembloit et estoit de soye ; Mais tout ainsi que je pensoye A ceste belle vision,

Il me vint en advision Que je l'escrivoie en un livre Pour en avoir raieulx à délivre Remenissance ou retentive Par mémoire imagi native.

Comparez à ces vers les Chroniqtxes, liv. m, chap. 12.

Cognoissatice les réserve à quelques esprits d'élite , et ceux d'Amour ne doivent être écoutés que lorsqu'ils sont conformes aux siens.

Dans tous les poèmes de Froissart Amour et Cognoissance sont unis l'un à l'autre. Amour doit à Cognoissance sa doctrine chaste et pure ; Cognoissance à son tour lui emprunte ces couleurs riantes et tendres qui ornent, sans les voiler, les préceptes les plus sévères. Heureux est celui qui écoute également ces deux voix qui s'associent pour le charmer et l'éclairer ! Il pénétrera dans le somptueux palais qui s'élève près des tentes que nous avons décrites. Là se conserve le Trésor amoureux promis

A ceulx qui ont vouloir

En tous estas de mieulz valoir (i).

Sept tours protègent sa vaste enceinte. Elles sont gardées par sept dames qui se nomment : Bonté, Beauté, Honneur, Manière, Humilité , Attemprance et Courtoisie. Danger y est huissier ; Paour , concierge ; Grâce, trésorière ; Hardement, connétable ; Déduit, grand chambellan ; Espoir, amiral ; Franc-vouloir, maitre d'hôtel ; Sentiment, échanson; Octroi, chancelier : Bon-avis, grand écuyer; Bon-renom, chevalier d'amour. Le secrétaire se nomme Bienceler ,

Car bien scet nostre secré taire.

Pour compléter cette énumération déjà un peu trop longue , ajoutons que Souvenir remplit les fonctions de panetier, Doulxregard, celles de maître des arbalétriers, et Beau-parler, celles de maître des requêtes.

Après plusieurs discours assez diffus de Doulx-regard et de Loyauté, Amour reconnaît le poète :

Bien le congnois, car de son temps

A esté nos vertus sentans.

Il lui rappelle que :

Réthorique fait virelais,

Balades, chans royaulz et lais.

(1) Cette expression favorite de Froissart se retrouve dans tout ce qu'il a écrit, dans ses chroniques aussi bien que dans la Court de May ou dans \ Espinette amoureuse.

Et le poêt« obéissant à ses ordres commence des ballades où il parle

D'armes , d'amours et de moralité.

Tout ceci reproduit assez exactement le titre que Froissart parait avoir donné lui-même au manuscrit de Paris, où ses compositions poétiques se trouvent ainsi indiquées : « Dittiés ou traités - amoureux et de moralité, lais, chansons royales, balades et virelais. **

C'est bien Froissart qui a écrit les vers qui ouvrent ce recueil de ballades :

...Pour tous bons cuers esjoïr

Qui voulroient en honneur conjoïr

Les fais d'amours et d'armes noblement^

Faire vueil par ces deux poios proprement

De balades aucune quantité.

Pour y parler selon mon sentement

D'armes, d'amour et de moralité.

Et pour ce vueil aucune chose extraire De ce qu'Amours a en mon cuer enté, Que je puisse si bien dire et retraire Que toutes gens d'onneur m'en sachent gré.

C'est encore l'inspiration du génie de Froissart que nous aimons à reconnaître dans les vers suivants :

Parlons d'armes, des vaillans et des preux.

Qui venlt d'armes acquérir los et pris Il doit hanter les plus aventureux Et qui plus sont de hardement espris, Qui le plus ont de fais d'armes apris Et qui plus ont voyagié oultre mer.

Et il sgoute, trois feuillets plus loin :

... Pour avoir planté, Déduit, soûlas et glay, J'ay en mon cver planté

Fais d'armes dont j'aray Si tost que je pouriay, Honneur, soûlas et joie (1).

Un dialogue s'engage entre le poëte et un écuyer dont nous ignorons le nom, et il se prolonge sous des formes différentes, si bien qu'il remplit plus de deux mille vers.

Nous ne reproduirons pas, d'après le Trésor amoureux^ de nombreux épisodes empruntés à l'histoire et à la Fable, où nous rencontrons les noms de Socrate, de Boèce et d'Orphée :

... Le premier qui fu sentans D'armonie les divers sons.

Sans copier quelques centaines de vers consacrés à Adonis, à Phaéton et à la nymphe lo , nous nous bornerons à remarquer que Froissart cite Aristote et Virgile, et nous nous attacherons plutôt à chercher dans ce poëme tout ce qui y rappelle l'immortel chroniqueur du KIY^^^ siècle.

(1) Je citerai aussi quelques vers du Trésor amoureux sur les tournois :

... Pour congnoistre la lignie Des nobles, anciennement S'assembla une compaignie Qui establirent noblement En soûlas et en esbanoy La noble jouste et le tournoy.

Au tournoy doit estre prisie Chevalerie haulteraent ; A la jouste , là est brisie Mainte lance par sente ment De fine amour...

Pour les dames solacier Furent li tournoy ordené Et pour les nobles essaier Qui estoient nouvel armé En espérance d'estre amé.

Lors véoit-on au tournoier

Les preux espris de loyauté

Là véoit-on pour avoier

Tous amoureux, à grant plenté.

Dames et la fleur de beauté (p. 119).

LE TEÉSOR AKOmutUX. 443

Ce qui nous y frappe d'abord, c'est un sentiment profond de la décadence des institutions et des mœurs. Au moment où Froissart écrivait le Trésor amounmx, il était revenu depuis peu de son dernier voyage à Londres. On avait oublié, en Angleterre, les vaillants hommes et les grandes emprises, et les choses étaient bien changées depuis vingt-huit ans (I). 11 en était de même en France. La noblesse, épuisée par son faste et son orgueil, y était désormais impuissante à protéger le trône qu'occupait un roi insensé, ombre qui errait triste et désolée dans un palais désert où l'on attendait l'étranger. Certes , le découragement auquel Froissart ne pouvait se dérober, était sincère et légitime. Il voyait, disait-il, venir un nouveau siècle, siècle bien différent do cette époque héroïque dont il avait été le témoin et l'historien.

Toutes ces impressions se retrouvent dans le Trésor amoureux. Porte-t-il ses regards vers le siège pontifical ? l'Église, qui est divinement appelée à défendre les opprimés et les pauvres , a cessé d'être libre (2) , et les passions qu'elle devrait dominer la divisent et la déchirent :

Comment donc veuroit-on à chief

De ce monde mondifîer,

Qaant nous véons que son droit chief

Ne se veult pas pnrefier,

Et par ce point fortifier

De ses membres ne se pourront

Ceulz qui plus digne et noble sont

Ne jà n'y aront vray secours,

Se vérité n'y a son coura.

N'est ce pas grans ennoys

Qu^on voit des prélas varier Et le char d'or fin forvoier (3) ?

Les bons chevaliers ont aussi disparu. Où sont les Bertrand du Guesclin et les Jean de Saintré, les Chandos et les Mauny ? L'amour

(1) Chroniques, liv. m, chap. 62; liv. iv, chap. 40.

(2) Chroniques, Hv. iv, chap. 36.

(3) Diverses démarches furent tentées en 1395 et en 1396 pour obtenir la renonciation de Benoît XIII. Elles furent sans résultat. Comparez & ces vers les Chroniques, liv. m, chap. 27, et liv. iv, chap. 36.

même se corrompt comme la chevalerie. Plus de nobles dames pour encourager les preux, plus de preux pour mériter ces chastes promesses de loyauté et de douce merci.

Les dames de jadis Amoient en fais et en dis De leurs amis le bon renom ; Car lors ils avoient le nom D'estre preux et de grant emprise.

Hélas ! il n'en est plus de même , et si la dame dit au chevalier : Allez prendre le Soudan, qu'en France comme en Orient, il se garde des infidèles !

Toutes ces nobles inspirations d'honneur et de dévouement que le courage recevait de la beauté ne sont plus qu'un souvenir relégué dans les annales du passé :

On trouve en l'jstoire Que quant uns nobles homs amoit, Il en avoit plus de victoire.

Quel que fût l'enthousiasme de Froissart pour la chevalerie, il était trop sage , il avait une trop haute expérience pour s'aveugler sur les destinées qui lui étaient réservées. Plus on étudie son poëme , plus on y découvre la conviction intime et secrète que le temps de ces croisades , qu'il verrait se renouveler avec de si vives sympathies, est irrévocablement passé. La France n'a-t-elle pas d'autres ennemis à repousser ? Les journées de Crécy et de Poitiers ne présagent-elles pas celle d'Azincourt ?

Ne pourroit un homme conquerre

En armes, loz, pris et honneur

Sans aler en estrange terre ?

Que quiert un homme de valeur

Mieulz qu'à son naturel seigneur

Servir, crémir et foy porter.

Ses gens et son païs gai'der

Encontre tous ses ennemis ?

A ces poins doit-on regarder

Pour acquerre honneur et amis.

Par un retour imprévu sur lui-même, l'auteur vient à se deman-

der 06 qu*6st ce droit de la conquête , qui n*68t, & son origine , que le droit de la force. Bien peu d'années se sont écoulées depuis que les laboureurs d'Essex et de Kent revendiquèrent audacieusement ce droit contre le roi , les chevaliers et les clercs ; car ils étaient plus robustes et ils se plaignaient de ce que les grands se réservant l'oisiveté et les plaisirs, ne leur laissaient que la peine et le travail. Tout ceci se retrouve dans le Trésor amoureiuc ; le poète feint que, dans les temps les plus reculés, alors que tout était encore commun entre les hommes . les chevaliers , les clercs et les laboureurs se partagèrent les trois parties du monde. L'Asie, source inépuisable des grandes migrations de races, échut aux laboureurs, qui étaient les plus nombreux; l'Afrique, depuis Memphis jusqu'à Carthage, flit gouvernée parles chevaliers. Les clercs eurent l'Europe ; car, seuls sans doute, ils étaient dignes de régner sur ces rives du Céphise et du Tibre, où devaient s'élever les écoles d'Athènes et de Rome :

J'en prens à tesraoing l'Escripture Qu'il fu un temps qu'il n'estoit rien Qu'on peut dire : Cecy est mien ; Car toute chose estoit commune Comme le soleil et la lune, Jusques au temps qu'en trois parties Furent les terres départies, C'est assavoir Europe, Aufrique Et Aise qui fu la moins frique.

En la part d'Europe là mis Furent tous les clercs, et commis A conseillier les autres deux Parties, les chevalereux Et les laboureurs, quant mestiers En seroit ; et les chevaliers Qui eurent Aufrique en leur part Dévoient aussi d'autre part Garder les clercs séurement Et les laboureurs chierement

(1) Comparei les Chroniques, liv. m, chap. 27.

Qui de la part d'Ayse parti

Furent adonc en tel parti

Qu'il les convenoit labourer.

Pour les autres pars gouverner,

Les clercs et la chevalerie

Introduis de bachelerie.

Celle ordenance dura tant

Que les laboureurs en estant

Se dreciérent et regardèrent

En leur fait et considérèrent

Que leur temps si bien emploie

Avoient que mouteplié

Estoient xx contre un et plus

Que les autres, et au seurplus

Disent aucuns : « Chacun se paine

De nous, et si n'avons que paine,

Et si sommes partis le pis

De tous les biens. » Dont sur leur pis

Mirent leurs mains, faisant serment

Que ce ne povoit longuement

Durer. Lors pristrent de Ijon

Fierté, car de rébellion

Furent si à celle heure point

Que ce fu le temps et le point

Que la conqueste commença (vv. 1422-65).

La conquête s'ennoblit depuis, quand de grands rois y eurent recours pour établir et pour accroître leur puissance et quand elle eut les bons clercs pour historiens :

Souviengne-vous comment on prise

Alixandre, César, Artus,

Et pluseurs qui ont leurs vertus

Esprouvées à assembler

Par conqueste et pour resembler

Les conquérans que j'ay nommé

Et maint autre bien renommé (vv. 1472-78).

Cependant , il est d'autres triomphes que ceux de la terreur , d'autres succès que ceux delà force :

Eq amours ne faut nul César,

Alixandre, ne nul Artu ;

Car grâce y a plu3 de vertu.

Cette loi aimable et douce plaisait au poète. Il promit à Amour de le servir loyalement, et sollicita le titre de greffier du Trésor amoureux. Il le méritait sans doute, car Cognoissance lui disait :

Tu es bien délité En parler d'amours (1).

Amourle lui accorda ; de plus , il chargea son connétable Hardement et ses maréchaux Désir et Penser de l'accompagner désormais:

Pour plus sôurement passer

Tous les pas où tu passeras.

Froissart songeait donc encore à poursuivre ses voyages , et Amour ajoutait :

... Nostre maistre des requestes , Beau-parler fera tes enqu estes.

Trente-quatre ans s'étaient écoulés depuis que la bonne reine d'Angleterre l'avait exhorté à commencer ses enquêtes : il devait les poursuivre jusqu'à la fin de sa vie : Beau-parler n'était-il pas là pour les rédiger ?

Mais ce n'est pas dans cette activité curieuse et un peu inquiète, dans ce style souple et facile que résident les qualités les plus précieuses du chroniqueur. A quoi lui servirait d'apprendre ce que son intérêt le porterait à déguiser , et faudrait-il louer l'élégance du style, si ce n'était qu'un voile destiné à nous tromper sur ce qu'il dérobe à nos regards ? - Je ne vueil parler fors que de vérité, n dit Froissart dans ses Chroniques , et c'est l'expression de ce noble sentiment que nous aimons à retrouver dans tout ce qu'il a écrit , même au milieu de ses traités de métaphysique amoureuse.

Cognoissance , qui tant est bonne et sage^ paraît ici de nouveau :

Congnoissance fait concevoir Qu'est amour de loyal ami.

(1) Comparez le Buisson de Jonèce, éd. Buchon, p. 329, et le prologue du liv. IV des Chroniques.

Congnoifisance fait percevoir Fière hayne d'ennemi.

Congnoissance à homme endormi Fait esveillier son sentement.

Congnoissance fait clèrement Congnoistre tous obscurcis fais, Tant que par bon entendement Congnoissance met tout à pais.

Cognoissance avait fait un brillant éloge de la vérité qu'elle compare à l'ivoire , dont on admire la blancheur éclatante, mais elle n'avait pas caché à l'auteur qu'elle sert peu à ceux qui aspirent à s'élever au plus haut degré des gloires de ce monde : Advise-toy que par deux poins, beaulz filz, D'autrui blasmer ne te dois mettre en paine :

Or est ainsi que tu sces que j'ay yeulx

Pour tout véir, c'est bien chose certaine,

Et oreilles pour oïr en tous lieux

Tout ce qu'on dit et congnois le demaine

En tous estas de créature humaine,

Et si me fault souvent dissimuler.

Mais le poète répliquait que jamais on ne peut taire la vérité, dûtelle conduire au martyre : c'était aU moment solennel où allaient s'achever ses Chroniques qu'il sentait le besoin de protester plus haut que jamais de son respect pour la dignité et l'impartialité de l'histoire :

Dont qui voulra glorieuse couronne

Avoir en fin, il lui faut maintenir

Vérité, car Dieulx en gloire couronne

Ceulz qui pour lui la veulent soustenir ;... (L'auteur intercale ici des citations de la ballade 44 (p. 254), et des vv. 2401-81 qui suivent.)

Ainsi Froissart ressentait vivement cette généreuse indignation que les âmes honnêtes éprouvent en flétrissant tout haut le crime et la honte, et il l'avait bien prouvé quand il avait osé raconter l'odieuse avidité du duc d'Anjou épiant le dernier soupir de Charles V pour s'emparer de ses trésors ; mais on sait aussi que le duc d'Anjou donna l'ordre de saisir ses Chroniques, et si depuis il

arriva parfois à Froissart, non pas d'excuser les fautes des grands, mais de ne pas les flétrir avec assez d'énergie» le discours de Cognoissance explique le silence que lui imposèrent les périls et les passions des temps agités qu'il traversa et la vie môme qu'il menait au milieu des cours.

Cognoissance a déjà averti le poète que la vérité est exilée du palais des grands qui n'écoutent plus que leurs marmousets (I) » et cet aveu en précède un autre que présageait assez tout ce que nous avons lu sur la décadence des mœurs à la lin du XI V"»» siècle. Amour, qui, dans la Court de May, appelait la vérité son amie, la repousse aussi. Il rompt le pacte si noble, si recommandable qui le liait à Cognoissance , et prescrivant désormais une obéissance aveugle à ses lois , il s'irrite contre ceux qui , guidés par de bons conseils, se souviennent du passé, considèrent le temps présent et prévoient l'avenir. Toi-même, dit Cognoissance à l'auteur : Pour mestre

En temps passé lui as voulu,

Mais il ne t'a guères valu (v. 2526).

Non-seulement elle l'exhorte à ne jamais oublier ses sages préceptes , mais elle prend aussi sa défense dans un discours qu'elle adresse à Amour :

Se je donne à vostre servant

Aucun conseil en vous servant

Qui viengne de Raison, ma seur.

Il n'y a que bien et honneur. ...

Je ne lui ay administré

Conseil que toutli plus lettré

Ne dësissent bien que j'ay droit.

(Suivent ici encore divers ^fragments tirés des w. 2711-20, 2738-45, 2755-67, 2833-60, 2871-77.)

Les poésies de Froissart offrent peu de vers qui résument mieux sa biographie : s'il célébra dans ses vers Amour plutôt que Cognoissance, Cognoissance seule lui flt connaître Amour.

Cependant l'auteur perd son titre de greffier du Trésor amoureux, mais Cognoissance , sa Adèle compagne , le console et lui

(1) Chroniques, liv. m, chap. 27.

promet que ni elle , ni ses sœurs Raison , Loyauté et Suffisance , ne l'abandonneront jamais. Elle est si éloquente, ses préceptes sont si nobles qu'Amour lui-même finit par lui tendre la main. Un traité est signé. Sans pousser plus loin leurs débats, ils laissent aux hommes le soin de les résoudre : il y en aura toujours qui écouteront Amour, mais d'autres, de même que l'auteur, lui préféreront Cognoissance.

Froissart avait près de soixante ans quand il abjurait ainsi le culte de sa jeunesse. Ces fictions n'allaient plus à son âge, et c'était en vain que son esprit fécond et ingénieux qui, depuis près d'un demi-siècle, n'avait jamais connu un instant de repos, s'était efforcé de les renouveler une dernière fois. On ne trouve plus dans le Trésor amoureux cette chaleur naturelle qui confond si heureusement l'élégance et la naïveté, cette fraîcheur d'images empruntées aux plus doux souvenirs de ses premières années, cette heureuse abondance de l'imagination que Froissart mettait au-dessus de toutes les qualités du chroniqueur et du poète , parce qu'il y comprenait d'une part, tout ce qui l'inspire, de l'autre, tout ce qui la règle et la modère. La pensée devient diffuse et pénible, et le vers, enjambant régulièrement sur le vers qui le suit, offre le reflet du même travail et de la même fatigue.

Amour , dieu des poètes , abandonnait Froissart ; mais Cognoissance que nous appellerions volontiers la Muse de l'histoire, lui révélait tous ses secrets et l'initiait de plus en plus à ses enseignements prophétiques. Elle ne l'avait que trop bien inspiré dans ces vers où il laissait s'échapper le timide aveu de ses craintes sur l'avenir réservé à la croisade. Le poème était à peine achevé quand le fidèle chancelier du bon roi Pierre de Chypre, Philippe de Mézières , crut voir , un jour qu'il priait dans la chapelle des Célestins de Paris, apparaître devant lui son ami Jean de Blaisy ; mais il pouvait à peine le reconnaître, tant sa face était pâle, tant ses vêtements étaient souillés d'un sang épais (1) : Jean de Blaisy avait

(1) Lors soudainement lui fut advis qu'il véoit devant luy un homme la face pâle, les pieds nus, un bourdon en sa main et au côté sénestre avoit une grande plaie de laquelle le sang couloit à grands ruisseaux: « Je suis, dit-il, l'infortuné Jean de Blaisy... {Espitre lamentable sur la desconfiture de Nicopoli par un solitaire du monastère des Célestins de Paris). Ce manuscrit, que M. Buchon a examiné sans en déterminer l'auteur, est incontestablement de Philippe de Mézières.

péri par le fer des intidùles en serrant la banniôre de Bourgogne dans ses bras ; il était descendu, du ciel, disait-il, pour annoncer À l'éloquent apologiste des guerres saintes le désastre do Nicopoli. Froissart ne s'était pas trompé davantage quand il donnait pour résidence à Amour le domaine de Beauté ; car moins d'un demi-siècle après sa mort, un roi de France disposa du beau château où était mort le sage roi Charles V, en faveur d'une femme qui, dans l'histoire, porte à plus d'un titre le nom de Dame de Beauté.

ADDENDA AUX NOTES ET RECTIFICATIONS (i).

53, 13. Il faut une virgule à la fin du vers. 159, 2451. Au départir représente un simple refrain du couplet, et n'a pas de liaison syntaxique avec les mots qui précèdent. 351, 98. Lisez m'an p. man ( = m'a on).

18, 576. Les deux mss. ont &o^. Si ce n'est pas une faute des copistes, il faut interpréter boire par éprouver, cp. p. 133, v. 4494, et 1. 1, 331, V. 3558.

31, 1057. Les deux mss. portent esdos; si la leçon est bonne, je ne m'explique le mot que comme un subst. verbal d'un verbe esdosser, pris dans le sens d'enlever la couverture ou la selle du dos d'un cheval. En tout cas, il faudra aussi joindre les mots tout à esdos à la phrase suivante.

43, 1464. Le ms. 831 a en effet carolles^ comme j'ai mis; mais 830 B.parolles.

50, 1709. Lisez oc p. oi; cette forme, concurrente avec Oî,est parfaitement correcte et conforme aux mss.

57, 1919. Lisez là p. la.

69, 2368. Les mss. ont nuls.

89, 3000. Lisez veûe p. vue.

(i) La plupart de ces additions ont été provoquées par la collation avec les mss. de quelques passages restés douteux ; collation faite longtemps après le tirage et grâce au rétablissement de l'ordre à Paris, par mon obligeant ami, M. Michelant. (Voy. Introd.,^. Lxxii,^ett. II, p. 429, note.) .^ ..,, .*j

Page 1