‹ Œuvres-poésies, publiéesChapitre 3 sur 26 · DE HAT. S · texte numérisé non relu

DE HAT. S

Aux parecftux esveil envoie Et les fait courageux en voie.

Briefmont, il donne tant d'eûr Que qui Taime et sert soit seUr, 735 S'il y est à droit adreciez.

Qu'ils herra tous mortelz pechiés, Mauvaises gens et villains vices.

Trop grans aises, trop grans délices Et toute laide renommée.

740 Soit doncques sa haultesse améo De tous cculx qui veulent valoir.

Qui bon cueur ont et hault vouloir.

Car se seigneurs donnent richesccs, Grans estas, terres, forteresses,

745 A leurs servans aucunement, Hz leur ostent en un moment Souvent par un mauvais raport :

Ainsi pert on à coup le port Où on est venu pas à pas.

750 Amours ainsi ne le fait pas ;

Car dès qu'on entre en son service.

Il aprent à haïr tout vice.

Il donne richesces durables :

Ce sont vertus moult prouffitables,

755 Qui durent jusques à la mort ; Et jamais Amours ne s'amort A ester ce qu'il a donné ; Tant a ses dons bien ordonné Adès prouffite qui le sert,

760 Car à vrai servant il désert Son service eiireusement.

Ainsi qu'estoie plaisanment Regardant tout ce que dit ay ,

LA COLR

Courtoisie à part appcllay,

765 Lui priant que la compaignie Entour Amours accompaignie Me nommast, et chascun par non.

« Tu n'en peus valoir se mieulx non », Dist elle. « A ce dextre costd

770 « Peus veïr Honneur, Lojaultcî. ))... — « Vo court est de tous biens remplie, « Nul de vos gens au vent n'y plje ; « Tant sont bien condicionnés « Qu'à toute honneur se sont donnés.

775 « Et pour ce, qui veult parvenir « A valoir, il y fault venir ; « Et j'y suis venus, vo mercy, « Dont très humblement vous mercy « Quant vostre humilité tant deigne

780 « S'encliner qu'à vo court apreigne (( Ce que nul, tant sache comprendre, « Ne me saroit jamais aprendre.

« Et pour ce, sire et puissant Dieu, « Deigniés moy aprendre en ce lieu

785 « Chose dont la grâce me viengne, « Qu'à ma dame de moy souviengne « A ce jour que j'en suy loingtains, « De s'amour ardamment attains.

« Si voirement que je dy voir,

790 (( Vous plaise lui faire savoir « Et moy ottroyer ce bien là. »

Lors Amours doulcement parla, Disant : « Je t'ay bien entendu (( Et sçay à quoi tu as tendu, 795 « Et toy et ceulx qui se sont mis « En peine d'avoir noms d'amis ; « Et affin que tu l'apperçoives

Itl. MAY. 25

« Et qu'en servant no te déçoives,

« Je te raconteray briefment 800 « L'entrée et le commencement

« De tes amours, comment tu fis,

« Ta dame et toy, soies en fis,

« Et vueil qu'en ce dittier présent

« Par toy lui en soit fait présent 805 « Si tost que veoir le porras ;

« Point ne sera quant tu voulras,

« Mais ce sera briefment, espoir,

« Et tu dois vivre en tel espoir.

« Or entens cy ; c'est ung grant bien 810 « Pour toy, se tu le retiens bien.

« Tu offris pieça cuer et corps

« A celle dont tu fais recors

({ Et dont tu parles maintenant,

« Et la servis en maintenant 815 « Ta loyaulté, comme bien scay.

« Par quoy celëement pressay

« La belle et doulcc à toy amer

« Et toy son seul amy clamer.

« Joyeuse estoit vostre accointance, 820 « Sans deshonneur et sans vantance.

« Tous deux, tendans à bonne fin,

t Passiés temps liement, afiîn

« Que tousjours ton nom amendast,

« Et aussi qu'elle commandast 825 « Sur toy ce que mieulx luy plaisoit.

« Riens pour lors ne vous desplaisoit ;

« Vos deux cueurs n'avoient ensemble

« Que une pensée, ce me semble :

« Riches estiés de joyeux jours.

830 a Et en ces gracieux séjours,

« Que chascun de vous deux tendoit

« A moy craindre, et no contendoit

(( A décevoir aucunement,

u Fors à vivre amoureusement,

835 « Tu t'esloingnas ce temps durant « Un petit d'elle, en endurant « Maint celé mal, se le t'acorde, « Non pas qu'il y eûst discorde « Entre vous deux, ne faulte aucune.

840 « Or te fu contraire Fortune

« Par ta demeure ou négligence,

« Que, à dire vray, tu mespris en ce.

« Dont ta dame t'entroublia,

« Quoi qu'en ton cueur pou d'oubly a ;

845 « Mais jounece la conduisoit , « Et cuidier la seigneurissoit « Pour sa beaulté, qui fu requise « Des plus puissans et souvent quise, « Tant qu'un petit s'outrecuida.

850 (( Et alors constance wida

« De son cuer et changa proupos, « Tant que pourveïr je n'y pos a Lors pour toy, par la faulsse envie « D'aucuns qui sont encore en vie,

855 « Qui te grevèrent quoyement, « Blamans malicieusement « Ta loyaulté, ton bon vouloir, « Quant tu tendoies à valoir « Et quérir honneur par traveil,

860 « Dont en aucun cas me merveil.

« Mais elle estoit si court tenue « Que toute sa mesavenue « Vint le plus par toy eslongier, « Et par un mauvais mensongier,

865 « Qui te fist maint mal en recuoy, « Quoi qu'il te rie et s'en taist cuoy.

1)1, MAV.

a Nonpourquant elle no t'a t'ait

0 Nesun faulx tour en dit n'en fait .

0 Ainçois t'a souvent regreté

870 « Basset , quant seulette a esté ;

« Et tu , d'aultro part , t'es complaint « Vers moy faisant maint celé plaint , (( ¥À en as maint péril eu , « Tant qu'assez bien l'ay congneû ,

875 a Dont je t'ay veû presque mort.

« Mais quant un bon cueur a remort « De moy tousjours servir et craindre, « Et je l'os piteusement plaindre , (( S'il s'est leaument maintenu ,

880 « Je me suy trop envis tenu « De le secourir au besoing.

« Et pour la longueur de ton soing , « Et que ta foy lui as gardée , « J'ai ta leauté regardée ,

885 « Et m'a pieu que tu venissos « Où elle estoit » et la veïsses , « En avril , il n'a pas gramment , « Sans blâme , et pour moustrer comment , « Quant je vueil mes gens secourir ,

890 0 Nul ne saroit si tost courir

« Que j'acours pour leur bicnvucillance « Et pour les ester de dueillance ; « Car j'ay soudainement enté {( En deux cuers une voulenté ,

895 « Et conforte en un seul moment

« Ceulx qui font mon commandement , « Si doulcement et à telo heure « Que je fay rire cueur qui pleure , « Et pour douleur et amertume

900 « Rens joye aux bons , c'est ma coustume. M Et tu vois bien , par esprouver ,

« Que quant cueur se veult bien prouvtr « Et me obéir sans clecevance, « Tout soudainement je l'avance.

905 « Se tu as longtemps atendu ,

« Pour ce qu'à bien faire as tendu , « As tu veû le bel accueil « De ta bêle et le doulx recueil « Qu'elle t'a fait de leal cueur ;

910 « J'y ai ouvré comme seigneur.

« Elle n'a fait riens qui n'alïiere « Encontre ta manière fiere , (( Si ne te dois plus esbahir, « Ne jamais la belle haïr ,

915 « Puisqu'elle a gardé son honneur.

« Et je qui suy large donneur , « Te donray , ung temps qui venra , « Le don qui sur tous te vaulra ; « Je le te promés et afferme ,

920 « Se tu te tiens leal et ferme « Et ton cueur ne se change point « De la servir bien et à point.

« Et se tu as fait longue attente , « Si a ce esté tousjours m'entente

925 « De ton service remerir ,

« Pour plus ma puissance avenir.

(( Et aussi je t'ay assené , « Aussi bien que nul qui soit né , « A toute belle et bien aprise ,

930 « Tant que chascun lonneure et prise « Pour ses vertus , pour sa bonté , « Pour sa gracieuse beaulté , « Pour son bon sens, pour sa noblece , « Pour sa débonnaire simplece ,

935 « Pour sa jounesce belle et douce. « En tant qu'on trouve en elle tout ce

(( Dont damo peut estre honnourée

« Et do tout bon cueur désirée ,

« Que te fault il domandor plus ?

940 « Quant je vueil ton bien au surplus ,

M Tu dois aussi lieiucnt vivre

« Que tous cculx dont on list par livre

« Firent onque, puis que je vueil

« Parler à toy d'amoureux vueil.

945 « Car sache de vray que je seulx

« Ay povoir par dessus tous cculx

« Qui seignourissent par la terre :

« Nul ne pourroit souifrir ma guerre,

« Quant de mon povoir vueil user.

950 « De ce ne doit nul abuser :

« Je maistrie les plus divers ,

« Et par esté et par yvers ;

« Je fay roy devenir servant ,

(( Quant il me plaist , en moy servant , 955 « Et fay les plus soubtils veiller,

« S'il me plaisoit les travciller

« Par ung de mes gens ou par deux;

« Nuls ne se pourroit garder d'culx ,

« Quant de par moy je les envoie , 960 « En forteresse, en champ n'en voie.

« Mais de tant que j'ay seignourie

« Qui ne pourroit estre amenrie,

« Et qu'après Dieu je puis sur tous ,

a Vueil je que tu soies plus doulx 965 « Et que tu ayes de vertu

« Plus que devant. Pour ce que tu

« Parles à moy de bouche ainsy,

« La cause est pour ce que j'ains sy

« La leaulté de tous bons cuers.

970 « Je vous rempliray de doulceurs ;

a Tant qu'à leaulté penserez ,

« Tous deux joyeusement serez ; « Mais dès que l'un de vous tendra ({ A faulsser , mal lui avendra ,

975 « Peine , angoisse et divers tourmens , « Car, moy , nulle fois je ne mens.

« Et, d'aultre part, de ce jour d'uy « Te souviengne bien où je suy , « Et en tel estât que seras ,

980 « D'amer ta dame penseras , « Et elle toy , sans décevoir ; « Ainssi le vueil je percevoir.

« Uamour de vous deux je conforme « A tousjours mais , sans plus long terme ;

985 « Et se vous faites mes commans , « Sachiez qu'onques leauls amans « N'orent bien à plus grant foison ; « Jà soit ce qu'aucune fois on a Sent des maux qui ne s'entrevoit ,

990 « Mais tantost ma grâce y pourvoit. « Car quant un noble cuer se sent « Amé bien fort , il se consent « A endurer que l'eure viengne , « Si à point que blâme n aviengne

995 « A sa partie de le voir.

« Ce doit tout noble cuer savoir , « Et qui ne s'accorde à ce point , « Saches de vray qu'il n'ayme point.

« Je congnois ton cuer et le sien ,

1000 « Et pour ce vueil je vostre bien ; « Je le te moustre clerement « Et plus que familièrement , « Quant je te tiens tant de parole.

« Tu mettras par livre ou parolle

1005 « Ce que tu m'os cy commander ,

« Pour mes biens plus recommander ,

DE MAY. Si

« Et pour les bons faire meilleurs ,

« Et avoir sontemons greigneurs

« De parvenir & la croissance 1010 « De souveraine congnoissanco ,

« Et pour moustror aux orguilleux

« Qu'il n'est bien que d'estre amoureux ,

« Et qu onques homine n'ot hault los

« Sans moy servir , bien dire l'os ; 1015 « Car je suy le commencement

« De vaillance et d'avancement ,

« Et qui voudra prouece aquerre ,

« La manière à moy viengne querre.

« Qui veult belle vie mener 1020 « Devers moy se face amener ,

« Hante ma court , voye là sai ge,

« Il devenra courtois et saige ,

« Suive mes gens , ayme leurs meurs ,

« Car ils sont de vertus ameurs.

1025 tt Et pour ce que tu es venu

« Icy , t'est grant bien advenu.

« Souviengne toy du jour de may ,

a A tousjours en ton cuer le may ;

« Car c'est la meilleure journée 1030 (( Qui pour toy soit onc ajournée ,

« Quant tu me vois cy face à face.

« Et affin que tout lié te face ,

a Saches que ta dame en ce jour

« Me voit huy en ce bel séjour , 1035 « Et toy devant moy proprement,

a Par ma puissance seulement ;

« Ainsy haulte que tu la vois ,

a Et si ot la belle ma voix

« Et ce que je t'ensengne et dis 1040 0 Pour ton prouffit en plaisans dis.

« Mais ne t'en outrecuide pas.

« Car tu feroics trop faulx pas , (( Se tu prcnoies quelque orgueil « En ce que tant humblement vueil

1045 « Parler à toy et deviser ;

« Pour ce te vueilles adviser.

(( Et ne fay pas ainsi que font

« Aucuns meschans , qui se deffont ,

« Quant les mondains seigneurs leur rient ,

1050 « Guidons, pour ce qu'en eulx se fient, « Estre plus grans qu'il ne souloient ; (( Car tel maleûreux foloient (( Par Torgueil qui les a souspris, « Tant qu'à la fin s'en voient pris,

1055 « Ou tant appressé de péril , « Que souvent sont mis en exil « Par chetive descongnoissance, « Et perdent corps , biens et puissance {( Par orgueil , qui ne peut laissier

lOGO (( Cuer vers humilité baissier.

« Mais tandis qu'en court seignourissent « Et que pluiseurs leur obéissent « Pour leur puissant gouvernement « Et qu'ils ont le commandement

10G5 « Dessus autres officiers ,

« Se lors estoient si pou fiers « Et tant parez d'umilité , « De congnoissance et de pité , « Qu'ilz deservissent estre amez ,

1070 « Point ne seroient diffamez

« Quand court faulra , qu'ilz seront hors ; « Car pou doubtez seront alors « Quant leur seigneur aront perdu ; « Hors de court seront esperdus

1075 « Ou , espoir , on n'en tenra compte, « Et feust ore le filz d'un conte.

« Donques , qui vcult en court régner ,

a Telement s'y doit {gouverner

« Quo , quant court faulra , tant soit chiore, 1080 a Chascun lui face bonne chiere.

<( Tel homme de court congnoist bien

« Qu'en court il n'y a nul seur bien ,

« Fors qu'en paradis , court des cours ,

« Là est joye durable en cours.

1085 « Mais ôs mondaines cours souvent ,

« Promesses y volent au vent ;

« Vaine gloire y est grant maistresse

« Et Convoitise y est princesse ;

« Envie y enfelist les cueurs 1090 a Et les fait languir en douleurs,

({ Jà soit ce que souvent advient

« Qu'en court maint homme à honneur vient,

« Quant il veult de vertus user ,

« Et se congnoist sans s'abuser, 1095 « Car de bonnes gens y ara

tt Es cours , tant que court durera.

0 Tu es de court dès ta joinesce ,

« Si t'en souviengne, et si ne cesse

« De toy faire amer tant que peus , 1100 « Se seurement y vivre veulx :

« Il n'est richesce qu'estre amé ,

« Et feust on ore roy clamé.

« Retien bien ce que je t'aprens ,

« Laisse la paille , le grain prens.

1105 « Telement , quant tu te verras

« En compagnies où seras ,

« Se tu vois amoureux en plains ,

« Par fort amer de douleur plains

« Et qui se sentent en angoisses , 1110 « Jà soit ce que ne les congnoisses ,

« Plaing leurs douleurs celéement TOM. ni. 3

« Sans les moquer aucunement ; « Et s'ilz te requièrent conseil « Parle à eulx , je le te conseil ,

1115 « Et nayes pas si grant oultraige « Que de penser en ton couraige « Quilz ne soyent dignes d'avoir « Autelz biens , en faisant devoir , « Comme toy , selon leurs dessertes.

1120 « Conseille les à bonnes certes , « S'ilz t'en prient courtoisement , « Se feras gracieusement « A l'onneur de moy et des dames.

« Tant qu'ilz ne deservent nulz blasmes ,

1125 « Tu leur pourras donner, espoir, « Seùrté de joyeux espoir , « Ou leur oster ce qui leur nuit ; « Tes amis soient jour et nuit.

« Mais , quelque bien ou quelque grâce

1130 « Qui te surviengne en quelque place , « Ne t'atens pas , se tu mesprens , « T'en excuser sur moy , mais prens « En gré, selon ce qu'aras fait, « Preste pugnicion du fait ,

1135 « Sans en blasmer autre que toy.

« Pour tousjours le te ramentoy {( Et ne te fie aucunement « Fors qu'en tes œuvres seulement , « Car tout tel que tu te feras ,

1140 « En la fin tel te trouveras.

« Tu me tenroies pour plus nice « Que nul qui soit decy à Nice, « Se soubz moy , oultre ma defience , « Tu faisoies aucune offence

1145 c( Sans en penser estre pugny ; « Comme on treuve loy selon ny ,

M Treuve on mauvais où il se muce

« Tant soit mis en soubtile muce.

« Si no pense point , par flatter 1 1 50 « Ne par malice , à moy mattcr

« Ne moy abuser par tels fais ,

« Se tous jours loyalment ne fais ;

<c Car je voy cler , nen doubte mie ,

« Vérité est trop bien m'amie.

1155 « Et quant de moy te partiras ,

« Je ne sçay quelle part iras ;

« Mais où que tu voises ne viengnes,

a Tous jours humblement te maintiengnes,

« Et pense en pompe mains valoir 1160 « Qu'ains que sceiisses mon vouloir

« Ne que tu t'osasses embatre

« En mon vergier pour toy esbatre.

« Ne fay mal sur ma seùrté ,

« Ce seroit ta maleiirté ; 1165 « Je te lairoie enlamerele

« Pugnir de ta faulsse querele.

« Ayes une dame sans plus

« Et soyes loyal au surplus ;

« Ta voulenté soit nette et vrayo ; 1170 « Adès à bien faire t'essaye ;

« Hante ma court sur toutes cours ;

« Jà court ne seroit en decours ,

« S ainsi estoit pleine de grâces.

« Pour tant garde que tu ne faces 1 175 tt Chose qui face à reprouchier ,

« Ainçois pense de t'aprouchier

« Des cuers bien condicionnez

« Qui se sont à honneur donnez ,

(( Et dès que tu vois gentil homme 1180 « Joine et couvoiteux , fuy le comme

« Ennemy de toutes vertus \

« Se tu le suis , tu es perdus,

« Tu en devenroies chctif ,

« Lasche , couart et plein d'estrif.

1185 « D'autre part , fuy hardy menteur ,

« Homme triste et homme vanteur ,

« Et croy que vanteur par vaillance

« Craint à atendre cop de lance ,

« Car jà proèce ne luira

1190 « Sur vanteur , ainçois le fuira.

« D'aultre part, ne blasme jà dame ;

« Prenons qu'elle ait desservi blasme

« Par faulsser son amy féal ,

« Tais toi d'elle , n'en dy jà mal,

1195 « Les autres en diront assez,

« Tant que d'oïr seras lassez ;

« Sa faulsseté le deffera ,

« Si que debouttée sera

« Des bonnes , soyes ent seiir ;

1200 ({ Assez pert qui pert bon eiir ,

« Mais garde que tu ne l'acuses ,

« S'elle a faulssé , et ne l'excuses

« Point aussi , c'est laide manière,

« Quoy que c'est chose coustumiere

1205 « A ceulx qui sont mes ennemis ,

« Mais non mie à mes bons amis.

(( Encore te vueil je ad viser ,

(( Tandis qu'à moy peus deviser ,

« Quant tu verras luffres maintiens

1210 « En dames , loings d'elles te tiens ,

« Et croy qu'elles ont petit sens ;

« En les amer peu de bien sens ;

« Lesse les trouver leur pareil,

« Elles font chetif appareil

1215 « Pour elles ou temps ad venir ;

« N'ayes jà plaisir d'avenir

« A leur grasce, car trop pou vault.

« Tout le plus etlreux y fault,

f Leur amour tant soit pou ne dure ; 1220 « Adôs à nouvele aventure

« Tire leur foie contenance.

« Pour tant ayes en sçuvenance

« Et ayes adès ferme cueur,

(( Net, franc, vray, tendant à valeur.

1225 « Atten Teur qui te venra

« Humblement, et bien t'en prenra ;

« Loe dames de beaulx maintiens ;

« Sur toutes , près d'elles te tiens ;

« Sers les toutes, et en ayme une.

1230 « N'ayes jà manière commune

« D'en prier pluseurs, garde t'en,

« Ainçois à servir une enten,

{( Et croy qu'à dames abuser

« Ou entendre à elles ruser, 1235 « Pour contendre à les décevoir,

« Vault on mains. Je di de ce voir,

(( Et communément il advient

« Que le faulx à la faulsse vient.

« Chascun cuide avoir coppé l'oe, 1240 « Puis font l'un à Tautre la moe

« En derrière, en veant de fait

« Que chascun d'eux a bien pou fait

(( Et encor moins d'eiir conquis.

« Onques teles gens je ne quis, 1245 a En ma court n'aront jà repaire,

« Mais leal à leal j'appaire ;

« S'a eulx ne tient, de mes biens ont

(( Si longuement que loyaulx sont.

« Et s'il advient que faulx joïsse, 1250 « Jà leal ne s'en esbahisse.

58 LA COCR

« Car je lui garde, en lieu plus hault,

« Plus bêle dame et qui mieulx vault,

« Et aussi ce seroit pité

« Se de faulsse estoit hérité.

1255 « La faulsse au faulx, soit : c'est leur droit

« Qui sans cause fait faulte à dame,.

« Faulx est de cuer, de corps et d'ame ; « Tous ceulx qui s y sont essayés

1260 « S'en sont trouvés en fin payés. « Pou advient que saige seigneur « En faulx homme mette son cueur, « Et s'il l'y met, il peut bien dire « Qu'en fin s'en trouvera plein dyre.

1265 « Mais quant dame est faulsse par soy, « Dès que sa faulsseté parçoy, « Je la lesse user de son art ; « Lors brulle son bon nom et art, (( Si qu'en maints lieux en court nouvele,

1270 '(( Tant soit noble, frisque et nouvelle. « Or te gouverne si à point « Que tu ne viengnes à ce point « De faulsseté : soyes leal « A ta dame, et à moy féal.

1275 « Je te pourroie dire assez

« Des exemples qui sont passez, « Mais tu n'aras pas mieulx, ce croy, « Que ceulx qui furent devant toy, « Ne pis aussy, selon tes oeuvres.

1280 « Pour tant de bien faire te coeuvres, « Et croy que soubtilz deceveurs « Sont en fin de maulx receveurs, « Mais trop tart sont au repentir.

« Si ne te vueilles consentir

1285 « A hanter ceulx que tu scès faulx:, « Tu feroies trop de deifaulx. »

Quant Amour m'ot doucement dit Co qu'avez oï en ce dit, Très humblement lé merciay,

1290 Et puis après lui suppliay

Que grasce eusse de lescripre.

Alors il commença à rire, Disant : « Ne peus tu retenir « Ce que jay dit, par souvenir,

1295 « Ou à tout le mains la substance ? »

— « Oïl », dis je, « mais j'ay doubtance, « Sire, que aucuns oultrecuidiez , « Qui les cueurs ont d'honneur vuidiez, « Ne me nyassent qu'ainsy soit.

1300 « Pour tant, sire, s'il vous plaisoit « A moy tele grâce ottroyer « Que cy me puisse esbanoyer « Ce moys durant, plaisant et doulx, « Adès aprenroie de vous

1305 « Quelque bien dont amenderoie « Ma vie, et vous demanderoie ((De jour en jour nouvele chose. »

Lors me dist Amours : (( Je suppose (( Que tu as assez bon désir

1310 (( D'aprendre, et c'est bien mon plaisir « Qu'ainsi soit. Tu séjourneras (( Ce moys ici, et si feras (( Chascun jour balade nouvelle, (( En espérant oïr nouvelle

1315 (( De ta dapae, ains que le mois faille ; (( Ne doubte point qu'il ne te vaille (( Une fois, mais il fault avoir (( De la peine, qui veult savoir.

(( Et aussi tu appelleras

1320 (( Ce dittier cy que parferas

(( La COURT DE MAY par mon commant.

« Après le porteras au mant

« De ta dame, quant lui plaira. »

— « Sire » , dis je, « ainsi fait sera. »

1325 Lors Amours hucha Courtoisie Et Humilité la prisie.

Et leur dist : « Menez le vous deux « Ou prayel où onques n'ot dculx « Et où joie croist et florist. »

1330 A ces mos Courtoisie prist Ma main senestre ; Humilité Prist la dextre d'autre costé ; Et me menèrent en un lieu Si plaisant, certes, qu'onque Dieu

1335 Sur terre n'en fist point d'autel ; Aussi n'est il homme mortel Qui m'en creûst. Si m'en tairay Et brief fors qu'un petit diray De la closure des rosiers

1340 Blans, vermaulx, joins à aiglentiers De toutes couleurs, violettes Et diversitez de fleurettes Dyasprées comme ensemure.

Tant plaisamment que créature

1345 N'en saroit dire la beaulté, Ne des odeurs la vérité ; Car si très bon il y sentoit Qu'Amours mesmes s'y delittoit Comme en la nonpareille place

1350 Qui soit sur terre. Et à Dieu place Qu'en moy chascun an m'y revoie, Affin que tout joyeux me voie.

Car es autres cours court envie Sur les g-rans qui y sont en vie

1355 Et sur les estas qui y sont.

Les gens d'Amour autrement font,

Car ils s'entr'aymont tous ensemble :

Eùreux est qui les ressemble !

Mais es cours des mondains seigneurs, 1360 Ore y a joye, ore douleurs,

Ore du gouvernement plaintes ;

De teles cours en est il maintes.

Pleust à Dieu que s entr amassent

Les gens des cours, et no blâmassent 1365 L'un l'autre ne qu'en celle court ;

Mais que ce feust à terme court,

Je hanteroie court adonques

Plus Youlentiers que ne fis onques ;

Se cest usaige estoit en cours 1370 Je m'en iroie à court le cours.

Mais je feroie grant folie

Se moy trouvez en court si lie

Au jour de may comme j'estoie,

Se de tele court me partoie 1375 Pour court de seigneur quel que soit.

Et pour ce que tant me plaisoit

Celle court doulce et gracieuse.

De ses désirs joye eûreuse

Lui doint Dieux, qui gré m'en sara, 1380 Car jà bon cuer ne m'en harra.

Entretant que je regardoie

Ce lieu tant bel et n'entendoie

Qu'à ce qu'Amours enseignié m ot.

Pour le retenir mot à mot, 1385 Humilité me dist alors :

« Vien te regarder au dehors

« De ce vergier ; par ce portai

« Couvert du plus riche métal

« Qui soit , car il est de fin or , 1390 « Je croy que tu verras encor

« Edifice de tel mistere

l,\ roi |{

« Quo si riche n'n jusqu'à Père. »

Et Courtoisie me redist :

« Je croy qu'onques ouvrier no fist

1395 « Telo oeuvre , au moins que veù ayes « Fort sera que ne t'en esmaycs. »

Et lors regarda contremont , Et moy après , mais en ce mont Onques ne vy tele richesce,

1400 Ne maison de tele noblasce.

Certes on ne m'en croiroit point , Mais à le voir de point en point Mis plus de deux heures entières.

Onques ne vy teles matières ,

1405 Teles façons ne telz ouvraiges , Tel comble ne telz fenestraiges.

Si riche chose onques ne vit Homme puis le règne David ; Car sur pilers tous d'or massis

1410 Estoit le dit portail assis , Le comble d'or tout esmaillié De bleu , comme ardoise taillic , Rubis , saphirs aux quatre quarres , Les fenestres d'or , et les barres

1415 Teles qu'onques ne vy tel fait , Et jamais je n'aroie fait , Se deviser au lonc vouloie Sa beaulté. Et ainsi qu'aloie Regardant celé grant merveille ,

1420 Dont m'esmerveillay , et merveille Autant de fois comme j'y pense , Où fu prise tele despense Qu'en ce portail on employa , Se Dieu des cielz ne Tenvoia ,

1425 Car sur terre ne croy je mie Que la finance y soit demie ;

Mais Amours peut tout seul avoir , Plus que tous seigneurs n'ont , davoir , Et peut assez plus qiie tant faire.

1430 Ainsi qu'ostoie en col affaire»

En regardant dessus la porte Où Amours souvent se déporte .

Vy ung tableau d'or plain de lettre , Si me vins droit au devant mettre

1435 Pour savoir ce qu'il contenoit.

Courtoisie ma main tenoit Et me dist : « Lis hault pour oïr , « Si t'en deveras resjoïr. n Il y avoit escript ainsy :

1440 « Fuyés , fuyés , fuyés de cy , « Mesdisans , félons , envieux , « Hardis menteurs , faulx orguilleux , « Parjureurs , deceveurs de dames !

(( Mauvais estes de corps et d'ames.

1445 « Amours vous fait commandement « Que n'aprouchiés aucunement « Ce plaisant et vertueux lieu.

« Ce vous deffent l'amoureux Dieu « Et vous en banist sans rappel

1450 « Sur peine d'y laissier la pel

« Ou de morir de mort honteuse. »

Ceste escripture gracieuse Estoit sur le tablel gravée , Dehors une chambre pavée ,

1455 Atachie à crampons d'or fin Qu'on le pooit lire , affin Qu'amans soient tous diligens De plus haïr mauvaises gens , Tous vicieux , plains de malice ,

1460 Tant soient de puissant office , En leur deffendant son hostel.

LA corR

Pour tant ne deserve los tel

Qui veut aux biens d'amours partir ,

Car sur pies l'en faulroit partir.

1465 Une rivière y ot courant ,

Dont l'eauve estoit tant odorant

Que qui son visaige en lavoit

Au matin , joyeux jour avoit ;

Si bon sentoit celle eaue digne 1470 Que c'estoit droite medicine

Pour enrichir amoureux cueur

De bon eiir et de doulceur.

Si en alaj laver ma face.

Courtoisie dist : « Preu te face , 1475 (( Car , quoi qu'en maints lieux viens et vas

« De tele eaue onques ne lavas ,

« Elle est doulce comme eaue rose ;

« Quiconques sa face en arrose ,

« Bonne aventure lui advient ; 1480 « Mais , qui que s'en lave , il cou vient

« Tenir vers Amours leaulté ,

« Puis qu'il lui a fait feaulté.

« Jà soit ce que pluseurs rusez ,

« Qui leurs jours ont auques usez 1485 « A décevoir dames souvent ,

« Ne prisent Amours ne que vent ,

« Ne leaulté ne conscience ,

« Mais tant ont ils mains de science ,

« Car ce qu'ils ont trouvé , c'est paille : 1490 « Onques n'orent dame qui vaille ;

« Chascun d'eulx treuve sa chetive ,

« Jà saige cueur de ce n'estrive ;

« Ils ne prisent femmes quelconques.

« Du Dieu d'Amours soient ils donques 1495 « Tous maudis parpetuelment ,

« Et des sains cieulx pareillement.

« Car quant tieuls sont devenus vieuls ,

« Dame qui soit dessoubs les cioulz ,

« Tant face à prisier n'a loer , 1500 « Ne veulent pour bonne advouer ;

« Aussi n'ont ils trouvé que ordure ,

« Ne feront tant que monde dure. »

Humilité lors m'appela ;

Après, Courtoisie parla 1505 Disant : « Cà, que t'est il advis ?

« Or me dis s'onques mais tu vis

« En France un aussi bel vergier ,

« Ne lieu si bel pour herbergier. »

— « Nennil » , dis je , « n'en aultre marche 1510 « Non fîst homme nul , tant bien marche ,

« Tant ait aie par monde loing , « De ce ne doit homme avoir seing.

« Pleiist à Dieu qu'en ce moys doulx « Feussent ici avecques nous 1515 « Tels vint chevaliers que congnoy a (Pour non congnoistre plus ennoy) , « Et aussi d'escuiers autant « Près du douls rossignol chantant. »

— « Certes » , dist elle , « cy endroit 1520 « L'a long temps ordonné de droit

(( Amours par sa grâce commun ,

« Pour déduire ici un chascun

a De céens , sans autre homme né ,

« S'il n'est bien condicionné, 1525 « Car d'homme orguilleux , quel qu'il soit ,

a N'a cure, s'il seignourissoit

« Toute la terre deçà mer ,

« Tant fait orguilleux à blâmer.

« Orgueil ordist la renommée , 1530 « Se non quant l'omme a teste armée :

« Là peut il bien estre orguilleux

« Par grant emprise et courageux ;

(( Là doit il cuidier tant valoir

« Que pour vaincre par hault valoir

1535 « Et courre sus tout au meilleur <( Ou plus redoubté batailleur , « Et tel orgueil est bien séant « A cueur d'amoureux bien veant.

« Orgueil resert d'aultre manière,

1540 « Quant dame est orguilleuse et fierc , « Dès qu'on lui requiert villenie.

a Qui tel orgueil blâme , je nie (( Qu'il soit mauvais, car bon le trouve; « Net cueur de dame. Honneur l'approuve.

1545 « Ces deux orgueils aucunement « Ont lieu selon mon sentement.

« Ore tu as ici esté « A ce commencement d'esté , « Au jour de may , ce riche jour.

1550 « Tu y es en plaisant séjour , « Et si y peus aprendre tant « Qu'adès t'en sera mieulx. Pour tant « Retieng la doctrine d'Amours « Et des siens faisans cy demours ,

1555 « Pour les esperis resveillier ; « On ne s'y pourroit traveillier, « Car cuer de bonne voulenté, « Plus vit , plus est entalenté « D'aprendre que valent vertus.

15G0 « Maints chetifs cuers sont abatus , « Déserts , destruis par non aprendre.

« Qui veult valoir , hault doit emprendre , « Et qui n'enprent à bonne entente , « Soit en pavillon ou en tente ,

1565 « En ville , en chastel , en manoir , « Sans mal eiir ne peut manoir

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