SOLEIL COUCHANT
Avez-vous vu parfois, au niidi de l'année, Au temps où le soleil, couvrant tout de ses feux. Sous son regard ardent tient la terre étonnée Et remplit à lui seul l'immensité des cieux ;
Avez-vous vu, quand vient la lin de la journée, Une vapeur monter de l'horizon brumeux.
Arracher au géant ses rayons orgueilleux, Et voiler à demi sa face profanée ?
Contre l'ombre qui croît il lutte vainement ; Son éclat s'obscurcit de moment en moment. Il va tomber sans gloire (;n sa couche profonde.
On dirait un vieux roi qui, vaincu par le sort, Rougit de sa défaite et descend dans la mort. Sombre, et d'un œil sanglant bravant encor le monde.
LA FIAiNCEE
Jeune illle, ou plutôt ange aux formes mortelles
Qui descendis vers moi des voûtes éternelles,
Tes yeux sont doux et clairs comme un reflet des cieux,
Et ton cœur est plus clair et plus doux que tes yeux.
Ton sourire enchanteur oiï la bonté respire,
C'est l'étoile du soir qui dans l'onde se mire
Et rélléchit l'éclat tremblant de ses rayons,
Et suave est ta voix comme la fraîche haleine
t)e la brise d'avril qui caresse la plaine
Et fuit, sans la courber, sur l'herbe des sillons.
Gomme à travers l'albâtre on voit. luire une flamme, Ainsi l'on voit briller la beauté de ton âme Sous les contours légers de ton front Idanc et i)ur, Et dans la profondeur de ton regard d'azur.
,'{04 LA IIVNCKE
Ton aspect virginal, ta cliaste contenance, Ci>mmo un parfum divin exilaient Tinnocence. Quand je suis près de toi, je me trouve meilleur ; Et quand, joignant tes mains et baissant ta paupière, Ton âme se recueille et se fond en prière, l'ne ineiïable paix se répand dans mon cœur.
Elle se lève eniin, cette belle journée Où tu vas à mon sort unir ta destinée. Que ton sourire est doux ! Quelle aimable pudeur De tes yeux rayonnants tempère la splendeur ! Je t'aime, ne crains rien ! viens, ô ma fiancée. Livre-moi tout ton cœur sans .arrière-pensée ; Viens nous jurer tous deux un bonlieur éternel. Déjà ta bonne mère a, d'une main tremblante, Posé le voile blanc sur ta tetc charmante, Et le prêtre de Dieu nous attend à l'autel.
Mais je vois dans tes yeux une larme qui brille.
Tu pleures, n'est-ce pas, tes jours de jeune fille,
Et ton pied, par l'espoir à demi soutenu,
Se pose avec effroi dans un monde inconnu ?
Enfant, rassure-toi, dissipe ces alarmes.
Sous mes chastes baisers je sécherai tes larmes,
Je serai ton ami, ton soutien, ton secours ;
Et bientôt, jeune mère en ta maison heureuse,
A côté d'un berceau tu veilleras joyeuse
Sur un ange endormi, gardien de nos amours.
L\ MA.NCKK 305
Puisquiiiid le lonips, qui change ou délruiLt(jutes choses, Sur ton front lumineux aura fané les roses, Quand tes cheveux dorés seront devenus blancs, Sous le fardeau des jours lorsque tes pas plus lents Fouleront des sentiers qu'ignorait ta jeunesse, Notre soirée encore aura son allégresse ; L'un sur l'autre appuyés nous vieillirons à deux. Et, dans notre déclin unis comme au jeune âge, Ensemble nous irons jusqu'au bout du voyage Qu'on commence ici^bas et qu'on achève aux cieux !
LA JEUNE FILLE
Elle est belle et rieuse : elle n'a pas vingt ans. Les souffles les plus doux caressent son printemps. Son front ressemble au lys : sa bouche est une rose Où, d'un vol éthéré, le sourire se pose. Tout est charme autour d'elle, et son jeune horizon \e s'étend point encor plus loin que la maison Où, tranquille à l'abri de l'aile maternelle, Elle s'endort, sachant qu'on veille à côté d'elle.
La gaîté qui sourit en son œil virginal
Éclaire tout. Pareille à l'oiseau matinal,
Elle jette aux échos sa chansonnette vive,
Et lorsqu'en un salon lumineuse elle arrive.
Son pas est si léger et son teint si vermeil
Qu'on croirait voir entrer un rayon de soleil.
La jeunesse en son cœur chante sa symphonie.
Pour que, sous ses beaux pieds, la route plus unie
S'étende mollement, ses parents à genoux
De leurs mains devant elle écartent les cailloux.
LA JEUNE FILLE 307
Ils prennent mille soins, de crainte qu'une ride N'eftleure de son front la surface limpide. Tout calice ici-bas a sa goutte de liel : Ils la gardent pour eux et lui laissent le miel ; Et leur dévouement, fds des tendresses divines. De la fleur de sa vie arrachant les épines, Défend si bien au vent du mal de l'approcher Que le vent du mal passe et n'ose la toucher.
Enfant, bois la douceur de ces courtes années Que l'âge et les soucis n'ont point encor fanées. Où, le passé donnant la main à l'avenir. Tu n'as pour espérer qu'à te ressouvenir ! Respire du printemps la brise parfumée.
Livre-toi tout entière au bonheur d'être aimée. C'est le temps où l'amour est frère du devoir, Où l'on peut sans compter donner et recevoir. Jouis également, saint échange d'aumônes, De ce que tu reçois et de ce que tu donnes. Et savoure a loisir la longueur des baisers Par l'orgueil maternel sur ton front déposés.
Et vous, heureux parents, épuisez vos caresses ; Hâtez-vous ! l'heure vient, terrible à vos tendresses, Où l'enfant quittera la paix des premiers jours Pour une autre maison et pour d'autres amours. Ce jour-là, de l'hymen décevantes chimères, Fatal aveuglement des pères et des mères ! Ce jour-là, je ne sais quel étrange })oison Viendra subitement troubler votre raison. Vos yeux si clairvoyants et si prompts aux alarmes,
308 LA JEUNE IILLE
S'obscurciront, voilés peut-être par des larmes. De votre unique enfant vous conduirez les pas Vers des pièges grossiers que vous ne verrez pas. Vous prendrez par la main cette fille adorée, Dès ses plus jeunes ans par vos soins préparée ; Et quand, de sa candeur accroissant le trésor. Vous l'aurez jour par jour faite plus belle encor, Quand ses vingt ans auront achevé la couronne Qui brille chastement sur son front de madone, Lorsque vous n'aurez plus, pour l'aimer après vous. Qu'à la remettre aux mains fidèles d'un époux, Un malotru doré sur toutes les coutures. Venu Ton ne sait d'où par des routes obscures. Un de ces gens gonilés comme leurs sacs d'écus, A qui leurs millions tiennent lieu de vertus. Achètera son cœur, profanera son âme, Et croira l'honoi-er en l'appelant sa femme !