A L AVEUGLE QUE .1 AIME
Toi qui ne vois rien, ni personne, Qu'une ombre éternelle environne, Pauvre aveugle, que je te plains !
Comme deux astres sans lumière, Tes yeux dorment sous leur paupière, Et tous leurs rayons sont éteints.
En eux pourtant la paix respire.
Toi qui ne vois jamais sourire.
D'où vient que tu souris toujours ?
Quelle clarté perce tes voiles ?
Tes nuits même n'ont pas d'étoiles.
Et sont noires comme tes jours.
La grâce et la splendeur des choses A tes regards sont lettres closes :
L'ordre éclatant de l'univers
164 l'aveugle
Pour toi nVst plus qu'un vain emblème,
Hélas ! et tu ne vois pas même
Les traits de ceux qui te sont chers !
— Ami 1 pour goûter la parure Dont Dieu revêt la créature, Je n'ai pas besoin de mes yeux.
Si son image fugitive Jamais à mes regards n'arrive, Mon esprit ne la voit que mieux.
Tandis que devant toi la grâce, Comme un vaisseau fuyant, s'efface Sur la mer profonde du temps.
Le visage de ceux que j'aime Pour moi reste toujours le même :
Il garde un éternel printemps.
Dans les yeux où vit la souffrance,
De la joie et de l'espérance
Je vois les rayons disparus ;
J'aperçois sur les fronts où l'âge
A gravé son rude passage,
Les beaux cheveux qui n'y sont plus.
Tout ce qui brille sur la terre Chaque jour décroît et s'altère.
Par la main du temps dévasté.
Tout, excepté l'âme immortelle.
Dont les ans, quand elle est fidèle.
Ne font qu'accroître la beauté.
l'ave UGLK 165
Or, cette beauté ravissante
De l'âme, à mon âme est présente :
Rien ne la voile à mes regards ;
Débarrassé de la poussière
Où Fenveloppe la matière,
Je la saisis de toutes parts.
Ne plains donc pas ma destinée ; Du Seigneur qui me l'a donnée, Je bénis l'éternel amour.
La mort rouvrira ma paupière :
Alors, je verrai la lumière.
Et la nuit fera place au jour !
lOUVENlllS
\ MKS FHKHKS KT SŒURS
Mes sœurs, vous souvient-il, vous souvient-il, mes frères, Des jours de notre enfance au foyer paternel ? L'avenir était plein de riantes chimères. Et le bonheur présent nous semblait éternel.
Nous mettions en conunun plaisirs, jeux et prières ; Nos rires éclatants s'élevaient juscpi'au ciel. Pour nos cœurs enivrés des scmteurs printanières, La coupe n'avait pas une goutte de fiel.
O matin de la vie ! ù jeunesse éi;oulée !
•Jours charmants ! je verrais, d'une âme inconsolée.
Pâlir votre soleil qui touche à son déclin,
Si mes yeux, attirés par une autre lumière, Ne contemplaient déjà, par delà cette terre, L'jiuhc d'un jour plus beau, qui n'aura pas de fin.
LA FANGHON
Qui de vous a vu la Fanchon, Fanchon la rude paysanne, Forte et chaste comme Suzanne Sous sa robe en toile à torchon ?
Elle galope sur son âne Bravement, à califourchon.
Sa peau lui tient lieu de manchon ; Un coup de cidre est sa tisane.
Quand elle pousse une chanson, On croirait entendre un garçon, Et quand elle gaule des pommes,
Sa main si dru vous les abat.
Qu'avec elle à peine deux hommes Oseraient tenter le combat.
ACTION DE CRACES
Soyez béni, mou Dieu, pour ma double famille, Celle qui me précède et celle qui me suit ! Soyez béni, mon Dieu, pour mes fils et ma iillc, Qui montent vers le jour, quaiul je vais à la nuit !
Ma gaité presque éteinte en eux renaît et brille : Leur jeunesse me rend ma jeunesse qui fuit. Tels les bourgeons naissants rendent à la charmille L'honneur de ses rameaux, que Tliiver a détruit.
Comme je la donnai, je reçois l'allégresse :
Je bois les doux rayons que versait ma jeunesse.
C'est la loi de la vie et l'ordre de l'amour.
L'homme alourdi déjà par le fardeau de l'âge, Se redresse en son fds, et revoit son image Dans l'enfant qui bientôt sera père à son tour.