‹ Œuvres poétiques (volume 2)Chapitre 28 sur 69 · LES COLOMBES · texte numérisé non relu

LES COLOMBES

Deux belles s'étaient baisées... Le poèle-berger, témoin aloux de leurs caresses, chante ainsi :

< Que les deux beaux oiseaux, les colombes fidèles, 56 baisent. Pour s'aimer les dieux les firent belles, îous leur tête mobile, un cou blanc, délicat, >e plie, et de la neige effacerait l'éclat, .eur voix est pure et tendre, et leur âme innocente; ^eurs yeux doux et sereins, leur bouche caressante. 7une a dit à sa sœur : « Ma sœur,

En un tel lieu croissent l'orge et le millet...

/autour et l'oiseleur, ennemis de nos jours, )e ce réduit, peut-être, ignorent les détours; /iens...

Je te choisirai moi-même les graines que tu aimes, et mon lec s'entrelacera dans le tien.»

^'autre a dit à sa sœur: « Ma sœur, une fontaine 'ouïe dans ce bosquet

L'oie ni le canard n'en ont jamais souillé les eaux, ni leurs

ris... Viens, nous y trouverons une boisson pure, et nous

baignerons notre tête et nos ailes, et mon bec ira polir

7b POESIES DE ANDRE CHENIER

ton plumage. » — Elles vont, elles se promènent en roucoulant au bord de Veau ; elles boivent, se baignent, mangent; puis, sur un rameau, leurs becs s'entrelacent ; elles se polissent leur plumage Tune à l'autre.

Le voyageur, passant en ces fraîches campagnes, Dit : « Oh ! les beaux oiseaux ! oh ! les belles compagnes î » Il s'arrêta longtemps à contempler leurs jeux; Puis, reprenant sa route et les suivant des yeux, Dit: «Baisez-vous, baisez-vous, colombes innocentes ! Vos cœurs sont doux et purs, et vos voix caressantes ; Sous votre aimable tête, un cou blanc, délicat, Se plie, et de la neige effacerait l'éclat. »

Il va chanter; courons, car les dieux l'ont aimé.

De lait, d'ambre, de miel son génie est formé.

Et ses vers, par la main des sœurs de Melpomène,

Sont trempés dans les fleurs et dans l'onde hippocrène.

Un berger-poète dira :

« Mes chants savent tout peindre; accours, viens les en-

Ma voix plaît, Astérie, elle est flrîxible et tendre, [tendre.

Philomèle, les bois, les eaux, les pampres verls,

Les muses, le printemps, habitent dans mes vers.

Le baiser dans mes vers étincelle et respire.

La source aux pieds d'argent qui m'arrête et m'inspire

Y roule en murmurant son flot léger et pur ;

Souvent avec les cieux il se pare d'azur.

BUCOLIQUES ET EGLOGUES 77

Le souffle insinuant, qui frémit sous l'ombrage, Voltige dans mes vers comme dans le feuillage. Mes vers sont parfumés et de myrte et de fleurs, Soit les fleurs dont l'été ranime les couleurs. Soit celles que seize ans, été plus doux encore. Sur une belle joue ont l'art de faire éclore. »

Les esclaves d'Amour ont tant versé de pleurs I S'il a quelques plaisirs, il a tant de douleurs ! Qu'il garde ses plaisirs. Dans un vallon tranquille. Les muses contre lui nous offrent un asile ; Les muses, seul objet de mes jeunes désirs, Mes uniques amours, mes uniques plaisirs. L'Amour n'ose troubler la paix de ce rivage. Leurs modestes regards ont, loin de leur bocage,' Fait fuir ce dieu cruel, leur légitime effroi. Chastes muses, veillez, veillez toujours sur moi !

Traduction de Bion.

Non, non, le dieu d'amour n'est point l'effroi des muses

Elles cherchent ses pas, elles aiment ses ruses.

Le cœur qui n'aime rien a beau les implorer,'

Leur troupe qui s'enfuil ne veut pas l'inspirer.;

Qu'un amant les invoque, et sa voix les attire :

C'est ainsi que toujours elles montent ma lyre.'

Si je chante les dieux, ou les héros, soudain

78 POÉSIES DE ANDRÉ CHÉnIER

Ma langue balbutie et se travaille en vain. Si je chante l'amour, ma chanson d'elle-même S'écoule de ma bouche et vole à ce que j'aime. 0 crédules amants, écoutez donc au moins De vos baisers secrets ces mobiles témoins, Ces flots d'azur errants sous vos .belles Dryades, Byblis, Œnone, Alphée et tant d'autres Naïades, Qui murmurent encor de doux gémissen^nts. Tous furent autrefois de crédules amants Qui, se fondant en pleurs, et changés en fontaines, Par la pitié des dieux serpentent dans vos plaines.

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