‹ Œuvres poétiques (volume 2)Chapitre 43 sur 69 · AU MARQUIS DE BRAZAIS · texte numérisé non relu

AU MARQUIS DE BRAZAIS

Qui? moi? moi de Phébus te dicter les leçons? Moi, dans l'ombre ignoré, moi que ses nourrissons Pour émule aujourd'hui désavoûraient peut-être? Dans ce bel art des vers je n'ai point eu de maître; Il n'en est point, ami. Les poètes vantés, Sans cesse avec transport lus, relus, médités; Les dieux, l'homme, le ciel, la nature sacrée Sans cesse étudiée, admirée; adorée ; Voilà nos maîtres saints, nos guides éclatants. A peine avais-je vu luire seize printemps. Aimant déjà la paix d'un studieux asile.

Ne connaissant personne, inconnu, seul, tranquille,

Ma voix humble à l'écart essayait des concerts;

Ma jeune lyre osait balbutier des vers.

Déjà même Sapho, des chants de Mitylène

Avait daigné me suivre aux rives de la Seine.

Déjà dans les hameaux, silencieux, rêveur,

Une source inquiète, un ombrage, une fleur,

Des filets d'Arachné l'ingénieuse trame.

De doux ravissements venaient saisir mon âme.

Des voyageurs lointains auditeur empressé,

Sur nos tableaux savants où le monde est tracé,

Je courais avec eux du couchant à l'aurore.

Fertile en songes vains que je chéris encore,

J'allais partout, partout bientôt accoutumé;

Aimant tous les humains, de tout le monde aimé.

Les pilotes bretons me portaient à Surate,

Les marchands de Damas me guidaient vers l'Euphrale.

Que dis-je? dès ce temps mon cœur, mon jeune cœur

Commençait dans l'amour à sentir un vainqueur;

Il se troublait dès lors au souris d'une belle.

Qu'à sa pente première il est resté fidèle !

C'est là, c'est en aimant que pour louer ton choix

Les Muses d'elles-même adouciront ta voix.

Du sein de notre amie, oh I combien notre lyre

Abonde à publier sa beauté, son empire,

Ses grâces, son amour de tant d'amour payé !

Mais quoi! pour être heureux faut-il être envié?

Quand même auprès de toi les yeux de ta maîtresse

N'attireraient jamais les ondes du Permesse,

Qu'importe? Penses-tu qu'il ait perdu ses jours

Celui qui, se livrant à ses chères amours, Recueilli dans sa joie, eut pour toute science De jouir en secret, fut heureux en silence?

Qu'il est doux, au retour de la froide saison,

lusqu'au printemps nouveau regagnant la maison,

De la voir devant vous accourir au passage,

Ses cheveux en désordre épars sur son visage !

Son oreille de loin a reconnu vos pas;

Elle vole et s'écrie, et tombe dans vos bras ;

2t sur vous appuyée et respirant à peine,

^ son foyer secret loin des yeux vous entraîne.

^à, mille questions qui vous coupent la voix,

)oux reproches, baisers, se pressent à la fois.

^a table entre vous deux à la hâte est servie;

ïœil humide de joie, au banquet elle oublie

ît les mets et la table, et se nourrit en paix

)u plaisir de vous voir, de contempler vos traits.

5a bouche ne dit rien; mais ses yeux, mais son âme,

lous parlent, et bientôt des caresses de flamme

^ous mènent à ce lit qui se plaignait de vous.

î'est là qu'elle s'informe avec un soin jaloux

'[ beaucoup de plaisirs, surtout si quelque belle

labitait la contrée où vous étiez loin d'elle.

Mais ne m'a-t-elle pas juré d'être infidèle? Mais n'est-ce donc pas moi qu'elle a banni loin d'elle? Mais sa voix intrépide, et ses yeux, et son front, Ne se vantaient-ils pas de m'aVoir fait affront ? C'est donc pour essuyer quelque nouvel outrage, Pour l'accabler moi-même et d'insulte et de rage ; La prier, la maudire, invoquer le cercueil. Que je retourne encor vers son funeste seuil. Errant dans cette nuit turbulente, orageuse. Moins que ce triste cœur noire et tumultueuse?

Ce n'était pas ainsi que, sans crainte et sans bruit,

Jadis à la faveur d'une plus belle nuit.

Invisible, attendu par des baisers de flamme...

0 toi, jeune imprudent que séduit une femme,

Si ton cœur veut en croire un cœur trop agité,

Ne courbe point ta tète au joug de la beauté.

Ris plutôt de ses feux et méprise ses charmes;

Vois d'un œil sec et froid ses soupirs et ses larmes.

Règne en tyran cruel; aime à la voir souffrir;

Laisse-la toute seule et transir et mourir.

Tous ses soupirs sont faux, ses larmes infidèles,

Son souris venimeux, ses caresses mortelles.

Ah! si tu connaissais de quel art inouï

La perfide enivra ce cœur qu'elle a trahi !

De quel art ses discours (faut-il qu'il m'en souvienne!)

Me faisaient voir sa vie attachée à la mienne!

Avait-elle bien pu vivre et ne m'aimer pas?

Combien 'de fois, de joie expirante en mes bras,

Faible, exhalant à peine une voix amoureuse :

tt Ah! dieux! s'écriait-elle, ah! que je suis heureuse! »

Combien de fois encor, d'une brûlante main

Pressant avec fureur ma tête sur son sein.

Ses cris me reprochaient des caresses paisibles;

Mes baisers, à l'entendre, étaient froids, insensibles;

Le feu qui la briilait ne pouvait m'enflammer.

Et mon sexe cruel ne savait point aimer.

Et moi, fier et confus de son inquiétude,

Je faisais le procès à mon ingratitude :

Je plaignais son amour, et j'accusais le mien ;

Je haïssais mon cœur si peu digne du sien.

Je frissonne. Ah ! je sens que je m'approche d'elle. Oui, je la vois, grands dieux ! cette maison cruelle Que sans trouble jamais n'abordèrent mes pas. Mais ce trouble était doux, et je ne mourais pas. Mais elle n'avait point, sans pitié même feinte, Rassasié mon cœur et de fiel et d'absinthe. Ah I d'affronts aujourd'hui je la veux accabler. De véritables pleurs de ses yeux vont couler. Tout ce qu'ont de plus dur l'insulte, la colère. Je veux... Mais essayons plutôt ce que peut faire Ce silence indulgent qui semble caresser, Qui pardonne et rassure, et plaint sans offenser. Oui, laissons le dépit et l'injure farouche : Allons, je veux entrer le rire sur la bouche,

Lfi froDt calme et serein. Camille, je veux voir S'il est vrai que la paix soit toute en mon pouvoir. Prends courage, mon cœur : de douces espérances Me disent qu'aujourd'hui finiront tes souffrances.

L'art, des transports de l'âme est un faible interprète;

L'art ne fait que des vers; le cœur seul est poète.

Sous sa fécondité le génie opprimé

Ne peut garder l'ouvrage en sa tête formé.

Malgré lui, dans lui-même, un vers sûr et fidèle

Se teint de sa pensée et s'échappe avec elle.

Son cœur dicte; il écrit. A ce maître divin

Il ne fait qu'obéir et que prêter sa main.

S'il est aimé, content, si rien ne le tourmente,

Si la folâtre joie et la jeunesse ardente

Étalent sur son teint l'éclat de leurs couleurs,

Ses vers, frais et vermeils, pétris d'ambre et de fleurs,

Brillants de la santé qui luit sur son visage,

Trouvent doux d'être au monde et que vieillir est sage.

Si, pauvre et généreux, son cœur vient de souffrir

Au cri d'un indigent qu'il n'a pu secourir;

Si la beauté qu'il aime, inconstante et légère,

L'oublie en écoutant une amour étrangère;

De sables douloureux si ses flancs sont brûlés,

Ses tristes vers en deuil, d'un long crêpe voilés.

Ne voyant que des maux sur la terre où nous sommes.

Jugent qu'un prompt trépas est le seul bien des hommes,

Toujours vrai, son discours souvent se contredit. Comme il veut, il s'exprime : il blâme, il applaudit. Vainement la pensée est rapide et volage : Quand elle est prête à fuir, il l'arrête au passage. Ainsi, dans ses écrits partout se traduisant, Il fixe le passé pour lui toujours présent, Et sait, de se connaître ayant la sage envie, Refeuilleter sans cesse et son âme et sa vie.

Reste, reste avec nous, ô père des bons vins! Dieu propice, ô Bacchus ! toi dont les flots divins Versent le doux oubli de ces maux qu'on adore ; Toi, devant qui l'amour s'enfuit et s'évapore, Comme de ce cristal aux mobiles éclairs Tes esprits odorants s'exhalent dans les airs.

Eh bien ! mes pas ont-ils refusé de vous suivre ? Nous venons, disiez-vous, te conseiller de vivre. Au lieu d'aller gémir, mendier des dédains, Suis-nous, si tu le peux. La joie à nos festins T'appelle. Viens, les fleurs ont couronné la table; Viens, viens y consoler ton âme inconsolable.

Vous voyez, mes amis, si de ce noble soin Mon cœur tranquille et libre avait aucun besoin. Camille dans mon cœur ne trouve plus des armes. Et je l'entends nommer sans trouble, sans alarmes;

Ma pensée est loin d'elle, et je n'en parle plus ;

Je crois la voir muette et le regard confus,

Pleurante. Sa beauté présomptueuse et vaine

Lui disait qu'un captif, une fois dans sa chaîne,

Ne pouvait songer... Mais, que nous font ses ennuis?

Jeune homme, apporte-nous d'autres fleurs et des fruits.

Qu'est-ce, amis? nos éclats, nos jeux se ralentissent :

Que des verres plusgrandsdans nos mains se remplissent!

Pourquoi vois-je languir ces vins abandonnés,

Sous le liège tenace encore emprisonnés?

Voyons si ce premier, fils de l'Andalousie,

Vaudra ceux dont Madère a formé l'ambroisie,

Ou ceux dont la Garonne enrichit ses coteaux.

Ou la vigne foulée aux pressoirs de Citeaux.

Non, rien n'est plus heureux que le mortel tranquille

Qui, cher à ses amis, à l'amour indocile.

Parmi les entretiens, les jeux et les banquets.

Laisse couler la vie et n'y pense jamais.

Ah! qu'un front et qu'une âme à la tristesse en proie

Feignent malaisément et le rire et la joie!

Je ne sais, mais partout je l'entends, je la voi ;

Son fantôme attrayant est partout devant moi;

Son nom, sa voix absente errent dans mon oreille.

Peut-être aux feux du vin que l'amour se réveille :

Sous les bosquets de Chypre, à Vénus consacrés,

Bacchus mûrit l'azur de ses pampres dorés.

J'ai peur que, pour tromper ma haine et ma vengeance,

Tous ces dieux malfaisants ne soient dintelligence.

Du moins il m'en souvient, quand autrefois auprès

De cette ingrate aimée, en nos festins secrets,

Je portais à la hâte à ma bouche ravie

La coupe demi-pleine à ses lèvres saisie,

Ce nectar, de l'amour ministre insidieux,

Bien loin de les éteindre, aiguillonnait mes feux.

Ma main courait saisir, de transports chatouillée,

Sa tête noblement folâtre, échevelée.

Elle riait ; et moi, malgré ses bras jaloux.

J'arrivais à sa bouche, à ses baisers si doux :

J'avais soin de reprendre, utile stratagème !

Les tleurs que sur son sein j'avais mises moi-même ;

Et sur ce sein, mes doigts égarés, palpitants.

Les cherchaient, les suivaient, et les étaient longtemps.

Ah ! je l'aimais alors ! Je l'aimerais encore.

Si de tout conquérir la soif qui la dévore

Eût flatté mon orgueil au lieu de l'outrager,

Si mon amour n'avait qu'un outrage à venger,

Si vingt crimes nouveaux n'avaient trop su l'éteindre,

Si je ne l'abhorrais ! Ah! qu'un cœur est à plaindre

De s'être à son amour longtemps accoutumé.

Quand il faut n'aimer plus ce qu'on a tant aimé 1

Pourquoi, grands dieux, pourquoi la fites-vous si belle ?

Mais ne me parlez plus, amis, de l'infidèle :

Que m'importe qu'un autre adore ses attraits,

Qu'un autre soit le roi de ses festins secrets ;

Que tous deux en riant ils me nomment peut-être ;

De ses cheveux épars qu'un autre soit le maître ;

Qu'un autre ait ses baisers, son cœur ; qu'une autre main

Poursuive lentement des bouquets sur son sein ?

Un autre ! Ah ! je ne puis en souiïrir la pensée !

134 POÉSIES DE ANDRÉ CHÉnIER

Riez, amis ; nommez ma fureur insensée.

Vous n'aimez pas, et j'aime, et je brûle, et je pars

Me coucher sur sa porte, implorer ses regards ;

Elle entendra mes pleurs, elle verra mes larmes;

Et dans ses yeux divins, pleins de grâces, de charmes,

Le sourire ou la haine, arbitres de mon sort,

Vont ou me pardonner ou prononcer ma mort.

0 nuit, nuit douloureuse ! ô toi, tardive aurore. Viens-tu ? vas-tu venir ? es-tu bien loin encore? Ah ! tantôt sur un flanc, puis sur Tautre, au hasard Je me tourne et m'agite, et ne peux nulle part Trouver que l'insomnie amère, impatiente. Qu'un malaise inquiet et qu'une fièvre ardente. Tu dors, belle D'. Z... ; et c'est toi, mon amour. Qui retiens ma paupière ouverte jusqu'au jour. Si tu l'avais voulu, dieux ! cette nuit cruelle Aurait pu s'écouler plus rapide et plus belle. Mon âme comme un songe autour de ton sommeil Voltige. En me lisant, demain à ton réveil. Tu Yerras, comme toi, si mon cœur est paisible. J'ai soulevé pour toi sur ma couche pénible Ma tête appesantie. Assis et plein de toi, Le nocturne flambeau qui luit auprès de moi Me voit, en sons plaintifs et mêlés de caresses, Verser sur le papier mon cœur et mes tendresses. Tu dors, belle D'. Z... Tes doux yeux sont fermés;

Ton haleine de rose aux soupirs embaumés Entr'ouvre mollement tes deux lèvres vermeilles. Mais si je me trompais I dieux! ô dieux! si tu veilles, Et, lorsque loin de toi j'endure le tourment D'une insomnie amère, aux bras d'un autre amant Pour toi, de cette nuit qui s'échappe trop vite, Une douce insomnie embellissait la fuite !

Dieu d'oubli, viens fermer mes yeux ; ô dieu de paix,

Sommeil, viens, fallût-il les fermer pour jamais.

Un autre dans ses bras ! ô douloureux outrage !

Un autre ! ô honte ! ô mort ! ô désespoir ! ô rage!

Malheureux insensé! pourquoi, pourquoi les dieux

A juger la beauté formèrent-ils mes yeux ?

Pourquoi cette âme faible et si molle aux blessures

De ces regards féconds en douces impostures?

Une amante moins belle aime mieux, et du moins.

Humble et timide, à plaire elle est pleine de soins;

Elle est tendre ; elle a peur de pleurer votre absence.

Fidèle, peu d'amants attaquent sa constance ;

Et son égale humeur, sa facile gaîté,

L'habitude, à son front tiennent lieu de beauté.

Mais celle qui partout fait conquête nouvelle,

Celle qu'on ne voit point sans dire : « Oh ! qu'elle est belle 1 »

Insulte, en son triomphe, aux soupirs de l'amour,

Souveraine au milieu d'une tremblante cour,

Dans son léger caprice inégale et soudaine.

Tendre et douce aujourd'hui, demain froide et hautaine.

Si quelqu'un se dérobe à ses enchantements.

Qu'est-ce enfin qu'un de moins dans ce peuple d'amants ?

On brigue ses regards, elle s'aime et s'admire, Et ne connaît d'amour que celui qu'elle inspire. Et puis pour qui l'adore, inquiétudes, pleurs. Soupçons et jalousie et nocturnes terreurs, Quand il tremble, de loin, qu'un séducteur habile Vienne et la sollicite et la trouve docile. Mais que pouvais-je, hélas ! et dois-je me blâmer ? 0 D'. Z..., je t'ai vue, il fallait bien t'aimer. Il fallait bien, D'. Z..., que ma muse enflammée Chantât pour caresser ma belle bien-aimée ; Elle pleure à tes pieds, les yeux pleins de langueur : Puisse-t-elle à mes feux intéresser ton cœur !

Au retour d'un festin, seule, 6 dieux ! sur ta couche. Si cet heureux papier s'approchait de ta bouche ! Enfermé dans la soie, oh ! si ta belle main Daignait le retrouver, le presser sur ton sein ! Je le saurai ; l'amour volera me le dire. Dans l'àme d'un poète un dieu même respire. Et ton cœur ne pourra me faire un si grand bien Sans qu'un transport subit avertisse le mien. Fais-le naître, ô D'. Z..., alors toutes mes peines S'adoucissent. Alors dans mes paisibles veines. Mon sang coule en Ilots purs et de lait et de miel, Et mon âme se croit habitante du ciel.

Reine de mes banquets, que Lycoris y \ienne, Que des fleurs de sa tête elle pare la mienne ; Pour enivrer mes sens que le feu de ses yeux S'unisse à la vapeur des vins délicieux ; Hâtons-nous, l'heure fuit. Un jour, inexorable, Vénus, qui pour les dieux fit le bonheur durable, A nos cheveux blanchis refusera des fleurs. Et le printemps pour nous n'aura plus de couleurs. Qu'un sein voluptueux, des lèvres demi-closes. Respirent près de nous leur haleine de roses ; Que Phryné sans réserve abandonne à nos yeux De ses charmes secrets les contours gracieux.

Quand l'âge aura sur nous mis sa main flétrissante, Que pourra la beauté, quoique toute-puissante? Nos cœurs en la voyant ne palpiteront plus.

C'est alors qu'exilé dans mon champêtre asile. De l'antique sagesse admirateur tranquille, Du mobile univers interrogeant la voix, J'irai de la nature étudier les lois:

Par quelle main sur soi la terre suspendue Voit mugir autour d'elle Amphitrite étendue ; Quel Titan foudroyé respire avec effort Des cavernes d'Etna la ruine et la mort ;

138 POÉSIES DE ANDRÉ CHÉnIER

Quel bras guide les cieux ; à quel ordre enchaînée Le soleil bienfaisant nous ramène l'année ; Quel signe aux ports lointains arrête l'étranger, Qud autre sur la mer conduit le passager, Quand sa patrie absente et longtemps appelée Lui fait tenter l'Euripe et les flots de Malée; Et quel, de l'abondance heureux avant-coureur, Arme d'un aiguillon la main du laboureur? Cependant jouissons; l'âge nous y convie. Avant de la quitter, il faut user la vie : Le moment d'être sage est voisin du tombeau.

Allons, jeune homme, allons, marche; prends ce flambeau. Marche, allons. Mène-moi chez ma belle maîtresse. J'ai pour elle aujourd'hui mille fois plus d'ivresse. Je veux que des baisers plus doux, plus dévorants, N'aient jamais vers le ciel tourné ses yeux mourants.

S'ils n'ont point le bonheur, en est-il sur la terre ?

Quel mortel, inhabile à la félicité,

Regrettera jamais sa triste liberté,

Si jamais des amants il a connu les chaînes?

Leurs plaisirs sont bien doux, et douces sont leurs peines;

S'ils n'ont point ces trésors que l'on nomme des biens,

Ils ont les soins touchants, les secrets entretiens ;

Des regards, des soupirs la voix tendre et divine,

Et des mots caressants la mollesse enfantine.

Auprès d'eux tout est beau, tout pour eux s'attendrit.

Le ciel rit à la terre, et la terre fleurit.

Aréthuse serpente et plus pure et plus belle;

Une douleur plus tendre anime Philomèle.

Flore embaume les airs : ils n'ont que de beaux cieux ;

Aux plus arides bords Tempe rit à leurs yeux.

A leurs yeux tout est pur comme leur âme est pure,

Leur asile est plus beau que toute la nature.

La grotte favorable à leurs embrassements,

D'âge en âge est un temple honoré des amants.

0 rives du Pénée ! antres, vallons, prairies,

Lieux qu'Amour a peuplés d'antiques rêveries;

Vous, bosquets d'Anio ; vous, ombrages fleuris,

Dont l'épaisseur fut chère aux nymphes du Liris;

Toi surtout, ô Vaucluse ! ô retraite charmante!

Oh! que j'aille y languir aux bras de mon amante,

De baisers, de rameaux, de guirlandes lié,

Oubhant tout le monde, et du monde oublié I

Ah I que ceux qui, plaignant l'amoureuse souffrance,

N'ont connu qu'une oisive et niorne indifférence,

En bonheur, en plaisir pensent m' avoir vaincu :

Ils n'ont fait qu'exister, l'amant seul a vécu.

Souffre un moment encor: tout n'est que changement; L'axe tourne; mon cœur, souffre encore un moment. La vie est -elle toute au» ennuis condamnée?

L'hiver ne glace point tous les mois de l'année.

L'Eurus retient souvent ses bonds impétueux;

Le fleuve, emprisonné dans des rocs tortueux,

Lutte, s'échappe, et va, par des pentes fleuries,

S'étendre mollement sur l'herbe des prairies.

C'est ainsi que, d'écueils et de vagues pressé,

Pour mieux goûter le calme il faut avoir passé,

Des pénibles détroits d'une vie orageuse,

Dans une vie enfin plus douce et plus heureuse.

La Fortune arrivant à pas inattendus

Frappe, et jette en vos mains mille dons imprévus :

On le dit. Sur mon seuil jamais cette volage

N'a mis le pied. Mais quoi ! son opulent passage,

Moi qui l'attends plongé dans un profond sommeil,

Viendra, sans que j'y pense, enrichir mon réveil.

Toi, qu'aidé de l'aimant plus sur que les étoiles,

Le nocher sur la mer poursuit à pleines voiles ;

Qui sais de ton palais, d'esclaves abondant.

De diamant, d'azur, d'émeraudes ardent,

Aux gouffres du Potose, aux antres de Golconde,

Tenir les rênes d'or qui gouvernent le monde,

Brillante déilé ! tes riches favoris

Te fatiguent sans cesse et de vœux et de cris :

Peu satisfait le pauvre. 0 belle souveraine !

Peu ; seulement assez pour que, libre de chaîne.

Sur les bords où, malgré ses rides, ses revers,

Belle encor Tltalie attire l'univers,

Je puisse au sein des arts vivre et mourir tranquille !

C'est là que mes désirs m'ont promis un asile ;

C'est là qu'un plus beau ciel peut-être dans mes flancs

Eteindra les douleurs et les sables brûlants. Là j'irai l'oublier, rire de ton absence ; Là, dans un air plus pur, respirer, en silence Et nonchalant du terme où finiront mes jours, La santé, le repos, les arts et les amours.

Non, je ne l'aime plus ; un autre la possède. On s'accoutume au mal que Ton voit sans remède. De ses caprices vains je ne veux plus souffrir : Mon élégie en pleurs ne sait plus l'attendrir. Allez, Muses, partez. Votre art m'est inutile; Que me font vos lauriers? vous laissez fuir Camille ! Près d'elle je voulais vous avoir pour soutien. Allez, Muses, partez, si vous n'y pouvez rien.

Voilà donc comme on aime ! On vous tient, vous caresse,

Sur les lèvres toujours on a quelque promesse :

Et puis... Ah! laissez-moi, souvenirs ennemis,

Projets, attente, espoir, qu'elle m'avait permis.

— Nous irons au hameau. Loin, bien loin de la ville ;

Ignorés et contents, un silence tranquille

Ne montrera qu'au ciel notre asile écarté.

Là son âme viendra m'aimer en liberté.

Fuyant d'un luxe vain l'entrave impérieuse.

Sans suite, sans témoins, seule et mystérieuse,

Jamais d'un œil mortel un regard indiscret

N'osera la connaître et savoir son secret.

Seul je vivrai pour elle, et mon âme empressée Epiera ses désirs, ses besoins, sa pensée. C'est moi qui ferai tout; moi qui de ses cheveux Sur sa tête le soir assemblerai les nœuds. Par moi de ses atours à loisir dépouillée, Chaque jour par mes mains la plume amoncelée La recevra charmante, et mon heureux amour Détruira chaque nuit cet ouvrage du jour. Sa table par mes mains sera prête et choisie ; L'eau pure, de ma main, lui sera l'ambroisie. Seul, c'est moi qui serai partout, à tout moment, Son esclave fidèle et son fidèle amant. — Tels étaient mes projets qu'insensés et volages Le vent a dissipés parmi de vains nuages !

Ah ! quand d'un long espoir on flatta ses désirs, On n'y renonce point sans peine et sans soupirs. Que de fois je t'ai dit : « Garde d'être inconstante. Le monde entier déteste une parjure amante. Fais-moi plutôt gémir sous des glaives sanglants, Avec le feu plutôt déchire-moi les flancs. » 0 honte ! A deux genoux j'exprimais ces alarmes ; J'allais couvrant tes pieds de baisers et de larmes. Tu me priais alors de cesser de pleurer; En foule tes serments venaient me rassurer. Mes craintes t'offensaient ; tu n'étais pas de celles Qui font jeu de courir à des flammes nouvelles : Mille sceptres offerts pour ébranler ta foi, Eùt-ce été rien au prix du bonheur d'être à moi ? ^vec de tels discours, ah ! tu m'aurais fait croire

Aux clartés (Tu soleil dans la nuit la plus noire.

Tu pleurais même ; et moi, lent à me défier,

J'allais avec le lin dans tes yeux essuyer

Ces larmes lentement et malgré toi séchées ;

Et je baisais ce lin qui les avait touchées.

Bien plus, pauvre insensé ! j'en rougis : mille fois

Ta louange a monté ma lyre avec ma voix,

Je voudrais que Vulcain, et l'onde où tout s'oublie,

Eût consumé ces vers témoins de ma folie.

La même lyre encor pourrait bien me venger.

Perfide I Mais, non, non, il faut n'y plus songer.

Quoi ! toujours un soupir vers elle me ramène !

Allons, haïssons-la, puisqu'elle veut ma haine.

Oui, je la hais. Je jure... Eh ! serments superflus !

N'ai-je pas dit assez que je ne l'aimais plus?

Et c'est Glycère, amis, chez qui la table est prête ?

Et la belle Amélie est aussi de la fête ?

Et Rose, qui jamais ne lasse les désirs,

Et dont la danse molle aiguillonne aux plaisirs ?

Et sa sœur aux accents de la voix la plus rare

Unira, dites-vous, les sons de la guitare ?

Et nous aurons Julie, au rire étincelant,

Au sein plus que l'albâtre et solide et brillant?

Certe, en pareille fête autrefois je l'ai vue,

Ses long cheveux épars, courante, demi-nue:

En ses bruyantes nuits Cithéron n'a jamais

Vu Ménade plus belle errer dans ses forêts.

J'y consens. Avec vous je suis prêt à m'y rendre.

Allons... Mais si Camille, ô dieux! vient à l'apprendre?

Quel orage suivra ce banquet tant vanté,

S'il faut qu'à son oreille un mot en soit porté !

Oh ! vous ne savez pas jusqu'où va son empire.

Si j'ai loué des yeux, une bouche, un sourire ;

Ou si, près d'une belle assis en un repas.

Nos lèvres en riant ont murmuré tout bas.

Elle atout vu. Bientôt cris, reproches, injure :

Un mot, un geste, un rien, tout était un parjure.

« Chacun pour cette belle avait vu mes égards.

Je lui parlais des yeux, je cherchais ses regards. »

Et puis des pleurs ! des pleurs... que Memnon sur sa cendre

A sa mère immortelle en a moins fait répandre !

Que dis-je ? sa vengeance ose en venir aux coups ;

Elle me frappe. Et moi, je feins, dans mon courroux,

De la frapper aussi, mais d'une main légère,

Et je baise sa main impuissante et colère;

Car ses bras ne sont forts qu'aux amoureux exploits.

La fureur ne peut même aigrir sa douce voix.

Ah ! je l'aime bien mieux injuste qu'indolente.

Sa colère me plaît et décèle une amante.

Si j'ai peur de la perdre, elle tremble à son tour ;

Et la crainte inquiète est fille de l'amour.

L'assurance tranquille est d'un cœur insensible...

Loin I à mes ennemis une amante paisible ;

Moi, je hais le repos. Quel que soit mon effroi

De voir de si beaux yeux irrités contre moi,

Je me plais à nourrir de communes alarmes :

Je veux pleurer moi-même, ou voir couler ses larmes,

Accuser un outrage ou calmer un soupçon, Et toujours pardonner ou demander pardon.

Mais quels éclats, amis ? C'est la voix de Julie : Entrons. 0 quelle nuit I joie, ivresse, folie ! Que de seins envahis et mollement pressés ! Malgré de vains efforts que d'appas caressés ! Que de charmes divins forcés dans leur retraite ! Il faut que de la Seine, au cri de notre fête. Le flot résonne au loin, de nos jeux égayé, Et qu'en son lit voisin le marchand éveillé, Ecoutant nos plaisirs d'une oreille jalouse. Redouble ses baisers à sa trop jeune épouse.

De l'art de Pyrgotèle (1) élève ingénieux, Dont, à l'aide du tour, le fer industrieux Aux veines des cailloux du Gange ou de Syrie Sait confier les traits de la jeune Marie, Grave sur l'améthyste ou l'onyx étoile Ce que d'elle aujourd'hui les dieux m'ont révélé.

Souvent, lorsqu'aux transports mon âme s'abandonne, L'harmonieux démon descend et m'environne. Chante ; et ses ailes d'or, agitant mes cheveux, Rafraîchissent mon front qui bouillonne de feux.

(1) Célèbre graveur grec.

Il m'a dit ta naissance, ô jeune Florentine !

C'est vous, nymphes d'Arno, qui des bras de Lucine

Vîntes la recueillir, et vos riants berceaux

L'endormirent au bruit de l'onde et des roseaux ;

Et Phébus, du Cancer hôte ardent et rapide,

Ne pouvait point la voir, dans cette grotte humide,

Sous des piliers de nacre entourés de jasmin,

Reposer sur un lit de pervenche et de thym.

Abandonnant les fleurs, de sonores abeilles

Vinrent en bourdonnant sur ses lèvres vermeilles

S'asseoir et déposer ce miel doux et flatteur

Qui coule avec sa voix et pénètre le cœur.

Reine aux yeux éclatants, la belle Poésie

Lui sourit et trempa sa bouche d'ambroisie,

Arma ses faibles mains des fertiles pinceaux

Qui vont vivre la toile en magiques tableaux,

Et mit dans ses regards ce feu, cette âme pure

Qui sait voir la beauté, fille de la nature.

Une lyre aux sept voix lui faisait écouter

Les sons que Pausilippe est fier de répéter.

Et les douces Vertus et les Grâces décentes,

Les bras entrelacés, autour d'elle dansantes.

Veillaient sur son sommeil, et surent la cacher

A Vénus, à l'Amour, qui brûlaient d'approcher ;

Et puis au lieu de lait, pour nourrir son enfance,

Mêlèrent la candeur, la gaîtc, l'indulgence,

La bienveillance amie au sourire ingénu,

Et le talent modeste à lui seul inconnu ;

Et la sainte fierté que nul revers n'opprime,

La paix, la conscience ignorante du crime,

La simplicité chaste aux regards caressants, Près de qui les pervers deviendraient innocents.

Artiste, pour l'honneur de ton durable ouvrage, Graves-y tous ces dons brillants sur son visage. Grave, si tu le peux, son âme et ses discours, Sa voix, lien puissant d'où dépendent nos jours, Les jours de ses amis, troupe heureuse et fidèle, Qui vivent tous pour elle, et qui mourraient pour elle. De la seule beauté le flambeau passager Allume dans les sens un feu prompt et léger; Mais les douces Vertus et les Grâces décentes N'inspirent aux cœurs purs que des flammes constantes

De Pange, ami chéri, jeune homme heureux et sage,

Parle, de ce matin dis-moi quel est l'ouvrage.

Du vertueux bonheur montres-tu les chemins

A ce frère naissant dont j'ai vu que tes mains

Aiment à cultiver la charmante espérance?

Ou bien vas-tu cherchant, dans l'ombre et le silence,

Seul, quel encens le Gange aux flots religieux

Vit les premiers humains brûler aux pieds des dieux ?

Ou comment dans sa route, avec force tracée.

Descartes n'a point su contenir sa pensée ?

Consumant ma jeunesse en un loisir plus vain.

Seul, animé du feu que nous nommons divin.

Qui pour moi chaque jour ne luit qu'avec l'aurore,

Je rêve, assis au bord de cette onde sonore Qu'au penchant d'Hélicon, pour arroser ses bois, Le quadrupède ailé fit jaillir autrefois. A nos festins d'hier un souvenir fidèle Reporte mes souhaits, me flatte, me rappelle Tes pensers, tes discours, et quelquefois les miens; L'amicale douceur de tes chers entretiens, Ton honnête candeur, ta modeste science. De ton cœur presque enfant la mûre expérience. Poursuis : dans ce bel âge où, faibles nourrissons, Nous répétons à peine un maître et ses leçons, Il est beau dans les soins d'un solitaire asile (Même dans tes amours, doux, aimable, tranquille). De savoir loin des yeux, sans faste, sans fierté. Sage pour soi, content, chercher la vérité. Va, poursuis ta carrière, et sois toujours le même ; Sois heureux, et surtout aime un ami qui t'aime. Ris de son cœur débile aux désirs condamné, De l'étude aux amours sans cesse promené, Qui, toujours approuvant ce dont il fuit l'usage, Aimera la sagesse, et ne sera point sage.

A LE BRUN

Mânes de daUimaque, ombre de Philétas, Dans vos saintes forêts daignez guider mes pas. J'ose, nouveau pontife, aux antres du Permesse,

Mêler des chants français dans les chœurs de la Grèce.

Dites en quel vallon vos écrits médités

Soumirent à vos vœux les plus rares beautés.

(Qu'aisément à ce prix un jeune cœur s'embrase !)

Je n'ai point pour la gloire inquiété Pégase;

L'obscurité tranquille est plus chère à mes yeux

Que de ses favoris l'éclat laborieux.

Peut-être, n'écoutant qu'une jeune manie, '

J'eusse aux rayons d'Homère allumé mon génie,

Et, d'un essor nouveau jusqu'à lui m'élevant,

Volé de bouche en bouche heureux et triomphant.

Mais la tendre Élégie et sa grâce touchante

M'ont séduit ! l'Élégie à la voix gémissante,

Au ris mêlé de pleurs, aux longs cheveux épars ;

Belle, levant au ciel ses humides regards.

Sur un axe brillant c'est moi qui la promène

Parmi tous ces palais dont s'enrichit la Seine ;

Le peuple des Amours y marche auprès de nous;

La lyre est dans leurs mains. Cortège aimable et doux.

Qu'aux fêtes de la Grèce enleva Tltalie I

Et ma fière Camille est la sœur de Délie.

L'Élégie, ô Le Brun ! renaît dans nos chansons,

Et les Muses pour elle ont amolli nos sons.

Avant que leur projet, qui fut bientôt le nôtre,

Pour devenir amis nous offrît l'un à l'autre,

Elle avait ton amour comme elle avait le mien ;

Elle allait de ta lyre implorer le soutien.

Pour montrer dans Paris sa langueur séduisante.

Elle implorait aussi ma lyre complaisante.

Femme, et pleine d'altrails, et fille de Vénus,

Elle avait deux amants l'un à l'autre inconnus.

J'ai vu qu'à ses faveurs ta part est la plus belle ;

Et pourtant je me plais à lui rester fidèle,

A voir mon vers au rire, aux pleurs abandonné,

De rose ou de cyprès par elle couronné.

Par la lyre attendris, les rochers du Riphée

Se pressaient, nous dit-on, sur les traces d'Orphée.

Des murs, fils de la lyre, ont gardé les Thébains;

Arion à la lyre a dû de longs destins.

Je lui dois des plaisirs : j'ai vu plus d'une belle,

A mes accents émue, accuser l'infidèle

Qui me faisait pleurer et dont j'étais trahi.

Et souhaiter l'amour de qui le sent ainsi.

Mais, dieux! que de plaisir, quand, muette, immobile.

Mes chants font soupirer ma naïve Camille;

Quand mon vers, tour à tour humble, doux, outrageant,

Eveille sur sa bouche un sourire indulgent;

Quand ma voix altérée enflammant son visage.

Son baiser vole et vient l'arrêter au passage !

Oh! je ne quitte plus ces bosquets enchanteurs

Où rêva mon TibuUe aux soupirs séducteurs,

Où le feuillage encor dit Corinne charmante,

Où Cynthie est écrite en l'écorce odorante.

Où les sentiers français ne me conduisaient pas,

Où mes pas de Le Brun ont rencontré les pas.

Ainsi, que mes écrits, enfants de ma jeunesse, Soient un code d'amour, de plaisir, de tendresse; Que partout de Vénus ils dispersent les traits; Que ma voix, que mon âme y vivent à jamais;

Qu'une jeune Leauté, sur la plume et la soie, Attendant le mortel qui fait toute sa joie, S'amuse à mes chansons, y médite à loisir Les baisers dont bientôt elle veut l'accueillir. Qu'à bien aimer tous deux mes chansons les excitent; Qu'ils s'adressent mes vers, qu'ensemble ils les récitent Lassés de leurs plaisirs, qu'aux feux de mes pinceaux Ils s'animent encore à des plaisirs nouveaux; Qu'au matin sur sa couche, à me lire empressée, Lise du cloître austère éloigne sa pensée; Chaque bruit qu'elle entend, que sa tremblante main Me glisse dans ses draps et tout près de son sein; Qu'un jeune homme, agité d'une flamme inconnue, S'écrie, aux doux tableaux de ma muse ingénue : « Ce poète amoureux, qui me connaît si bien, Quand il a peint son cœur, avait lu dans le mien. »

D« Pange, le mortel dont l'âme est innocente, Dont la vie est paisible et de crimes exempte. N'a pas besoin du fer qui veille autour des rois, Des flèches dont le Scythe a rempli son carquois. Ni du plomb que l'airain vomit avec la flamme. Incapable de nuire, il ne voit dans son âme Nulle raison de crainte, et loin de s'alarmer, Confiant, il se livre aux délices d'aimer. 0 de Pange! ami sage, est bien fou qui s'ennuie! Si les destins deux fois nous permettaient la vie.

L'une pour les travaux et les soins vigilants, L'autre pour les amours, les plaisirs nonchalants, On irait d'une vie âpre et laborieuse Vers l'autre Tie au moins pure et voluptueuse. Mais si nous ne vivons, ne mourons qu'une fois, Eh î pourquoi, malheureux, sous de bizarres lois Tourmenter cette vie et la perdre sans cesse, Haletants vers le gain, les honneurs, la richesse j Oubliant que le sort, immuable en son cours. Nous fit des jours mortels, et combien peu de jours ! Sans les dons de Vénus, quelle serait la vie? Dès l'instant où Vénus me doit être ravie. Que je meure ! Sans elle ici-bas rien n'est doux.

Humains, nous ressemblons aux feuilles d'un ombrage

Dont au faîte des cieux le soleil remonté

Rafraîchit dans nos bois les chaleurs de l'été.

Mais l'hiver, accourant d'un vol sombre et rapide,

Nous sèche, nous flétrit, et son souffle homicide

Secoue et fait voler, dispersés dans les vents.

Tous ces feuillages morts qui font place aux vivants.

La Parque, sur nos pas, fait courir devant elle

Midi, le soir, la nuit, et la nuit éternelle;

Et par grâce, à nos yeux qu'attend le long sommeil,

Laisse voir au matin un regard du soleil.

Quand celte heure s'enfuit de nos regrets suivie,

La mort est désirable, et vaut mieux que la vie.

0 jeunesse rapide! ô songe d'un moment!

Puis l'iulirme vieillesse, arrivant tristement,

Presse d'un malheureux la tête chancelante, Courbe sur un bâton sa démarche tremblante, Lui couvre d'un nuage et les yeux et l'esprit. Et de soucis cuisants l'enveloppe et l'aigrit : C'est son bien dissipé, c'est son fils, c'est sa femme, Ou les douleurs du corps, si pesantes à l'âme; Ou mille autres ennuis. Car, hélas ! nul mortel Ne \it exempt de maux sous la voûte du ciel. Oh ! quel présent funeste eut l'époux de l'Aurore, De vieillir chaque jour, et de vieillir encore, Sans espoir d'échapper à l'immortalité 1 Jeune, son front plaisait. Mais quoi! toute beauté Se flétrit sous les doigts de l'aride vieillesse. Sur le front du vieillard habite la tristesse; Il se tourmente, il pleure, il veut que vous pleuriez Ses yeux par un beau jour ne sont plus égayés. L'ombre épaisse et touffue, et les prés et Zéphire Ne lui disent plus rien, ne le font plus sourire. La troupe des enfants, en l'écoutant venir. Le fuit comme ennemi de leur jeune plaisir; Et s'il aime, en tous lieux sa faiblesse exposée Sert aux jeunes beautés de fable et de risée.

A LE BRUN

Qu'un autre soit jaloux d'illustrer sa mémoire; Moi, j'ai besoin d'aimer : qu'ai-je besoin de gloire,

154 POÉSIES DE ANDRÉ CHÉnIER

S'il faut, pour obtenir ses regards complaisants,

A l'ennui de l'étude immoler mes beaux ans;

S'il faut, toujours errant, sans lien, sans maîtresse.

Etouffer dans mon cœur la voix de la jeunesse.

Et sur un lit oisif, consumé de langueur,

D'une nuit solitaire accuser la longueur?

Aux sommets où Phébus a choisi sa retraite,

Enfant, je n'allai point me réveiller poète;

Mon cœur, loin du Permesse, a connu dans un jour

Les feux de Caliiope et les feux de l'amour.

L'amour seul dans mon àme a créé le génie;

L'amour est seul arbitre et seul dieu de ma vie;

En faveur de l'amour quelquefois Apollon

Jusqu'à moi volera de son double vallon.

Mais que tous deux alors ils donnent à ma bouche

Cette voix qui séduit, qui pénètre, qui touche;

Cette voix qui dispose à ne refuser rien.

Cette voix des amants le plus tendre lien.

Puisse un coup d'oeil flatteur, provoquant mon hommaî

A ma langue incertaine inspirer du courage!

Sans dédain, sans courroux, puissé-je être écouté 1

Puisse un vers caressant séduire la beauté!

Et si je puis encore, amoureux de sa chaîne,

Célébrer mon bonheur ou soupirer ma peine;

Si je puis, par mes sons touchants et gracieux,

Aller grossir un jour ce peuple harmonieux

De cygnes dont Vénus embellit ses rivages

Et se plaît d'égayer les eaux de ses bocages,

Sans regret, sans envie, aux vastes champs de l'air.

Mes yeux verront planer l'oiseau du Jupiter.

Sans doute, heureux celui qu'une palme certaine

Attend victorieux dans l'une et l'autre arène;

Qui, tour à tour convive et de Gnide et des cieux,

Des bras d'une maîtresse enlevé chez les dieux,

Ivre de volupté, s'enivre encor de gloire,

Et qui, cher à Vénus et cher à la victoire.

Ceint des lauriers du Pinde et des fleurs de Paphos^

Soupire l'élégie et chante les héros.

Mais qui sut à ce point, sous un astre propice.

Vaincre du ciel jaloux l'inflexible avarice?

Qui put voir en naissant, par un accord nouveau,

Tous les dieux à la fois sourire à son berceau?

Un seul a pu franchir cette double carrière :

C'est lui qui va bientôt, loin des yeux du vulgaire.

Inscrire sa mémoire aux fastes d'Hélicon,

Digne de la nature et digne de Buffon,

Fortunée Agrigente, et toi, reine orgueilleuse,

Rome, à tous les combats toujours victorieuse,

Du poids de vos grands noms nous ne gémirons plus.

Par l'ombre d'Empédocle étions-nous donc vaincus?

Lucrèce aurait pu seul, aux flambeaux d'Épicure,

Dans ses temples secrets surprendre la nature?

La nature aujourd'hui de ses propres crayons

Vient d'armer une main qu'éclairent ses rayons.

C'est toi qu'elle a choisi; toi, par qui l'Hippocrène

Mêle encor son onde à l'onde de la Seine;

Toi, par qui la Tamise et le Tibre en courroux

Lui porteront encor des hommages jaloux;

Toi, qui la vis couler plus lente et plus facile

Quand ta bouche animait !a flûte de Sicile ;

156 POÉSIES DE ANDRÉ CHÉnIER

Toi, quand l'amour trahi te fit verser des pleurs, Qui l'entendis gémir et pleurer tes douleurs. Malherbe tressaillit au delà du Ténare A te voir agiter les rênes de Pindare; Aux accents de Tyrtée enflammant nos guerriers. Ta voix fit dans nos camps renaître les lauriers. Les tyrans ont pâli quand ta main courroucée Ecrasa leur Thémis sous les foudres d'Alcée. D'autres tyrans encor, les méchants et les sots, Ont fui devant Horace armé de les bons mots; Et maintenant, assis dans le centre du monde, Le front environné d'une clarté profonde. Tu perces les remparts que t'opposent les cieux, Et l'univers entier tourne devant les yeux. Les fleuves et les mers, les vents et le tonnerre, Tout ce qui peuple l'air, et Téthys, et la terre, A ta voix accourus, s'oflrant de toutes parts, Rend compte de soi-même et s'ouvre à les regards. De l'erreur vainement les antiques prestiges Voudraient de la nature étouffer les vestiges ; Ta main les suit partout, et sur le diamant Ils vivront, de ta gloire éternel monument. Mais toi-même, Le Brun, que l'amour d'Uranie Guide à tous les sentiers d'où la mort est bannie; Qui,Toi sur l'Hélicou, de tous ses conquérants Réunis dans ta main les sceptres différents ; Toi-même, quels succès, dis-moi, quelle victoire Chatouille mieux ton cœur du plaisir de la gloire? Est-ce lorsque Buffon et sa savante cour Admirent tes regards qui fixent l'œil du jour?

Qu'aux rayons dont l'éclat ceint ta tête brillante

Ils suivent dans les airs ta route étincelante,

Animent de leurs cris ton vol audacieux,

Et d'un œil étonné te perdent dans les cieux;

Ou lorsque, de l'amour interprète fidèle,

Ta naïve Érato fait sourire une belle;

Que son âme se peint dans ses regards touchants,

Et vole sur sa bouche au-devant de tes chants,

Qu'elle interrompt ta voix, et d'une voix timide

S'informe de Fanny, d'Églé, d'Adélaïde,

Et, vantant les honneurs qui suivent tes chansons.

Leur envie un amant qui fait vivre leurs noms ?

Hier, en le quittant, enivré de tes charmes, Belle D'.Z.., vers moi, tenant en main des armes, Une troupe d'enfants courut de toutes parts : Ils portaient des flambeaux, des chaînes et des dards. Leurs dards m'ont pénétré jusques au fond de l'âme. Leurs flambeaux sur mon sein ont secoué la flamme, Leurs chaînes m'ont saisi. D'une cruelle voix : « Aimeras-tu D'.. Z.;.? criaient-ils à la fois, L'aimeras-tu toujours ! » Troupe auguste et suprême, Ah! vous le savez trop, dieux enfants, si je l'aime! Mais qu'avez-vous besoin de chaînes et de traits? Je n'ai point voulu fuir. Pourquoi tous ces apprêts ? Sa beauté pouvait tout; mon âme sans défense

N'a point contre ses yeux cherché de résistance.

Oui, je brûle; ô D'. Z... ! laisse-moi du repos.

Je brûle; oh ! de mon cœur éloigne ces flambeaux!

Ah! plutôt que souffrir ces douleurs insensées,

Combien j'aimerais mieux sur les Alpes glacées

Etre une pierre aride, ou dans le sein des mers

Un roc battu des vents, battu des flots amers !

0 terre! ô mer! je brûle. Un poison moins rapide

Sut venger le centaure et consumer Alcide.

Tel que le faon blessé fuit, court, mais dans son flanc

Traîne le plomb mortel qui fait couler son sang ;

Ainsi là, dans mon cœur, errant à l'aventure,

Je porte cette belle, auteur de ma blessure.

Marne, Seine, Apollon n'est plus dans vos forêts.

Je ne le trouve plus dans vos antres secrets.

Ah ! si je vais encor rêver sous vos ombrages,

Ce n'est plus que d'amour. Du sein de vos feuillages,

D'. Z..., fantôme aimé, m'environne, me suit

De bocage en bocage, et m'attire et me fuit.

Si dans mes tristes murs je me cherche un asile,

Hélas! contre l'amour en est-il un tranquille?

Si de livres, d'écrits, de sphères, de beaux-arts,

Contre elle, contre lui je me fais des remparts,

A l'aspect de l'amour une terreur subite

Met bientôt les beaux-arts et les Muses en fuite.

Taciturne, mon front appuyé sur ma main.

D'elle seule occupé, mes jours coulent en vain.

Si j'écris, son nom seul est tombé de ma plume;

Si je prends au hasard quelque docte volume,

Encor ce nom chéri, ce nom délicieux,

Partout, de ligne en ligne, étincelle à mes yeux. Je lui parle toujours, toujours je l'envisage; D'. Z..., toujours D'. Z..., toujours sa belle image Erre dans mon cerveau, m'assiège, me poursuit, M'inquiète le jour, me tourmente la nuit. Adieu donc, vains succès, studieuses chimères. Et beaux-arts tant aimés. Muses jadis si chères ! Malgré moi, mes pensers ont un objet plus doux. Ils sont tous à D'. Z..., je n'en ai plus pour vous. Que ne puis-je à mon tour, ah ! que ne puis-je croire Que loin d'elle toujours j'occupe sa mémoire!

0 nécessité dure! ô pesant esclavage!

0 sorti je dois donc voir, et dans mon plus bel âge, Flotter mes jours, tissus de désirs et de pleurs, Dans cetlux et reflux d'espoirs et de douleurs!

Souvent, las d'être esclave et de boire la lie

De ce calice amer que l'on nomme la vie.

Las du mépris des sots qui suit la pauvreté,

Je regarde la tombe, asile souhaité;

Je souris à la mort volontaire et prochaine;

Je me prie, en pleurant, d'oser rompre ma chaîne;

Le fer libérateur qui percerait mon sein

Déjà frappe mes yeux et frémit sous ma main;

Et puis mon cœur s'écoute et s'ouvre à la faiblesse :

Mes parents, mes amis, l'avenir, ma jeunesse,

Mes écrits imparfaits; car, à ses propres yeux,

1/homme sait se cacher d'un voile spécieux.

A quelque noir destin qu'elle soit asservie.

D'une étreinte invincible il embrasse la vie.

Et va chercher bien loin, plutôt que de mourir,

Quelque prétexte ami de vivre et de souffrir.

Il a souffert, il souffre : aveugle d'espérance.

Il se traîne au tombeau do souffrance en souffrance.

Et la mort, de nos maux ce remède si doux,

Lui semble un nouveau mal, le plus cruel de tous.

Je vis. Je souffre encor; battu de cent naufrages,

Tremblant, j'affronte encor la mer et les orages.

Quand je n'ai qu'à vouloir pour atteindre le port!

Lâche! aime-donc la vie, ou n'attends pas la mort.

Allons, l'heure est venue, allons trouver Camille. Elle me suit partout. Je dormais, seul, tranquille; Un songe me l'amène, et mon sommeil s'enfuit. Je la voyais en songe au miheu de la nuit ; Elle allait me cherchant sur sa couche fidèle, Et me tendait les bras et m'appelait près d'elle. Les songes ne sont point capricieux et vains; Ils ne vont point tromper les esprits des humains. De l'Olympe souvent un songe est la réponse; Dans tous ceux des amants la vérité s'annonce. Quel air suave et frais I le beau ciel! le beau jour!

Les dieux me le gardaient; il est fait pour l'amour.

Quel charme de trouver la beauté paresseuse, De venir visiter sa couche matineuse, De venir la surprendre au moment que ses yeux S'efforcent de s'ouvrir à la clarté des cieux, Douce dans son éclat, et fraîche et reposée, Semblable aux autres fleurs, filles de la rosée ! Oh! quand j'arriverai, si, livrée au repos, Ses yeux n'ont point encor secoué les pavots, Ohî je me glisserai vers la plume indolente. Doucement, pas à pas, et ma main caressante Et mes fougueux transports feront à son sommeil Succéder un subit, mais un charmant réveil; Elle reconnaîtra le mortel qui l'adore, Et mes baisers longtemps empêcheront encore Sur ses yeux, sur sa bouche, empressés de courir. Sa bouche de se plaindre et ses yeux de s'ouvrir.

Mais j'entrevois enfin sa porte souhaitée. Que de bruit! que de chars! quelle foule agitée! Tous vont revoir leurs biens, leurs chimères, leur or. Et moi tout mon bonheur, Camille, mon trésor. Hier, quand malgré moi je quittai son asile, Elle m'a dit : « Pourquoi t'éloigner de Camille? Tu sais bien que je meurs si tu n'es près de moi. » Ma Camille, je viens, j'accours, je suis chez toi. he gardien de tes murs, ce vieillard qui m'admire. M'a vu passer le seuil et s'est mis à sourire. Bon! j'ai su (les amants sont guidés par les dieux) Monter sans nul obstacle et j'ai fui tous les yeux.

Ahl que vois-je?... Pourquoi ma porte accoutumée,

Cette porte secrète, est-elle donc fermée?

Camille, ouvrez, ouvrez, c'est moil L'on ne vient pas.

Cieil elle n'est point seule! On murmure tout bas.

Ah! c'est la voix de Lise. Elles parlent ensemble.

On se hâte; l'on court; on vient enfin; je tremble.

Qu'est-ce donc? à m'ouvrir pourquoi tous ces délais?

Pourquoi ces yeux mourants et ces cheveux défaits?

Pourquoi cette terreur dont vous semblez frappée?

D'où vient qu'en me voyant Lise s'est échappée?

J'ai cru, prêtant l'oreille, ouïr entre vous deux

Des murmures secrets, des pas tumultueux.

Pourquoi cette rougeur, cette pâleur subite?

Perfide! un autre amant?... Ciel! elle a pris la fuite.

Ah ! dieux! je suis trahi. Mais je prétends savoir...

Lise, Lise, ouvrez-moi, parlez! Mais fol espoir!

La digne confidente auprès de sa maîtresse

Lui travaille à loisir quelque subtile adresse,

Quelque discours profond et de raisons pourvu,

Par qui ce que j'ai vu, je ne l'aurai point vu.

Dieux! comme elle approchait, (sexe ingrat, faux, perfide!;

S'asseyant, effrontée à la fois et timide.

Voulant hâter l'effort de ses pas languissants,

Voulant m'ouvrir des bras fatigués, impuissants,

Abattue, et sa voix altérée, incertaine.

Ses yeux anéantis ne s'ouvrant plus qu'à peine,

Ses cheveux en désordre et rejustés en vain,

Et son haleine encore agitée, et son sein...

Des caresses de feu sur son sein imprimées.

Et de baisers récents ses lèvres enflammées,

J'ai tout vu. Tout m'a dit une coupable nuit. Sans môme oser répondre, interdite, elle fuit, Sans même oser tenter le hasard d'un mensonge; Et moi, comme abusé des promesses d'un songe. Je venais, j'accourais, sûr d'être souhaité. Plein d'amour et de joie et de tranquillité !

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