‹ Œuvres poétiques (volume 2)Chapitre 44 sur 69 · LA LAMPE · texte numérisé non relu

LA LAMPE

0 nuiti j'avais juré d'aimer cette infidèle; Sa bouche me jurait une amour éternelle, Et c'est toi qu'attestait notre commun serment. L'ingrate s'est livrée aux bras d'un autre amant, Lui promet de l'aimer, le lui dit, le lui jure, Et c'est encore toi qu'atteste la parjure ! Et toi, lampe nocturne, astre cher à l'amour. Sur le marbre posée, ô toi! qui, jusqu'au jour, De ta prison de verre éclairais nos tendresses, C'est toi qui fus témoin de ses douces promesses; Mais, hélas! avec toi son amour incertain Allait se consumant, et s'éteignit enfin; Avec toi les serments de cette bouche aimée S'envolèrent bientôt en légère fumée.

Près de son lit, c'est moi qui fis veiller tes feux Pour garder mes amours, pour éclairer nos jeux; Et tu ne t'éteins pas à l'aspect de son crime ! Et tu sers aux plaisirs d'un rival qui m'opprime!

Tu peux, fausse comme elle et comme elle sans foi, Être encor pour autrui ce que tu fus pour moi, Montrant à d'autres yeux, que tu guides sur elle, Combien elle est perfide et combien elle est belle!

— Poète malheureux, de quoi m'accuses-tu?

Pour te la conserver, j'ai fait ce que j'ai pu.

Mes yeux dans ses forfaits même ont su la poursuivre.

Tant que ses soins jaloux me permirent de vivre.

Hier, elle semblait en efTorts languissants

Avoir peine à traîner ses pas et ses accents.

Le jour venait de fuir, je commençais à luire;

Sa couche la reçut, et je l'ouïs te dire

Que de son corps souffrant les débiles langueurs

D'un sommeil long et chaste imploraient les douceurs.

Tu l'embrasses, tu pars, tu la vois endormie.

A peine tu sortais, que cette porte amie

S'ouvre : un front jeune et blond se présente, et je vois

Un amant aperçu pour la première fois.

Elle, alors, d'une voix tremblante et favorable

Lui disait : « Non, partez; non, je suis trop coupable. »

Elle parlait ainsi, mais lui tendait les bras.

Le jeune homme près d'elle arrivait pas à pas.

Alors je vis s'unir ces deux bouches perfides,

En des baisers liés par leurs langues humides;

J'en entendais le bruit. Le traître, d'une main

Pressait avidement les globes de son sein;

L'autre... les plis du lin qui cachait ses ravages

M'empêchaient de la suivre et de voir tes outrages.

Mnlirré quelques combats, bientôt après je vis,

Loin jetés à l'écart et voiles et tapis,

Tout jusqu'au lin flottant, sa défense dernière,

Aux regards, aux fureurs la livrant tout entière.

Etaler de ses flancs l'albâtre ardent et pur.

Lis, ébène, corail, roses, veines d'azur,

Telle enfin qu'autrefois tu me l'avais montrée,

De sa nudité seule embellie et parée.

Quand vos nuits s'envolaient, quand le mol oreiller

La vit sous tes baisers dormir et s'éveiller.

Et quand tes cris joyeux vantaient ma complaisance,

Et qu'elle, en souriant, maudissait ma présence.

En vain au dieu d'amour, que je crus ton appui,

Je demandai la voix qu'il me donne aujourd'hui.

Je voulais reprocher tes pleurs à l'infidèle;

Je l'aurais appelée ingrate, criminelle.

Du moins, pour réveiller dans leur profane sein

Le remords, la terreur, je m'agitai soudain,

Et je fis à grand bruit de la mèche brûlante

Jaillir en mille éclairs la flamme pétillante.

Elle pâlit, trembla, tourna sur moi les yeux,

Et, d'une voix mourante, elle dit : « Ah! grands dieux

Faut-il, quand tes désirs font taire mes murmures.

Voir encor ce témoin qui compte mes parjures ! »

Elle s'élance: et lui, la serrant dans ses bras,

La retenait, disant : « Non, non, ne l'éteins pas. »

Elle lutte et s'échappe, et ma clarté rebelle Sous sa lèvre entr'ouverte en vain plie et chancelle; Elle me suit, redouble, et son souffle envieux Me ravit la lumière et me ferme les yeux.

j^6Q POESIES DE ANDRE CHENIER

Je cessai de brûler : suis mon exemple, cesse. On aime un autre amant, aime une autre maîtresse : Souffle sur ton amour, ami, si tu me croi, Ainsi que pour m'éteindre elle a soufflé sur moi.

XXXVI l

Je suis né pour l'amour, j'ai connu ses travaux;

Mais, certes, sans mesure il m'accable de maux :

A porter ce revers mon âme est impuissante.

Eh quoi ! beauté divine, incomparable amante.

Je vous perds! Quoi, par vous nos liens sont rompus!

Vous le voulez; adieu, vous ne me verrez plus :

Du besoin de tromper ma fuite vous délivre.

Je vais loin de vos yeux pleurer au lieu de vivre!

Mais vous fûtes toujours l'arbitre de mon sort.

Déjà vous prévoyez, vous annoncez ma mort.

Oui, sans mourir, hélas ! on ne perd point vos charmes.

Ah! que n'êtes -vous là pour voir couler mes larmes!

Pour connaître mon cœur, vos fers, vos cruautés,

Tout l'amour qui m'embrase et que vous méritez!

Pourtant, que faut-il faire? on dit (dois-je le croire?)

Qu'aisément de vos traits on bannit la mémoire;

Que jusqu'ici vos bras inconstants et légers

Ont reçu mille amants comme moi passagers ;

Que l'ennui de vous perdre, où mon âme succombe.

N'a d'aucun malheureux accéléré la tombe.

Comme eux j'ai pu vous plaire, et comme eux vous lasser;

De vous, comme eux encor, je pourrai me passer.

Mais quoi! je vous jurai d'éternelles tendresses!

Et quand vous m'avez fait, vous, les mêmes promesses,

N'était-ce rien qu'un piège? Il n'a point réussi.

J'ai fait comme vous-même : ah! l'on vous trompe aussi.

Vous, dans l'art de tromper maîtresse sans émule.

Vous avez donc pensé, perfide trop crédule,

Qu'un amant, par vous-même instruit au changement,

N'oserait, comme vous, abuser d'un serment?

En moi c'était vengeance ; à vous ce fut un crime.

A tort un agresseur dispute à sa victime

Des arm.es dont son bras s'est servi le premier;

Le fer a droit d'ouvrir le flanc du meurtrier. "^

Trahir qui nous trahit est juste autant qu'utile.

Et rinventeur cruel du taureau de Sicile,

Lui-même à l'essayer justement condamné,

A fait mugir l'airain qu'il avait façonné.

Maintenant, poursuivez : il suffit qu'on vous voie,

Vos filets aisément feront une autre proie;

Je m'en fie à votre art moins qu'à votre beauté.

Toutefois, songez-y, fuyez la vanité.

Vous me devez un peu cette beauté nouvelle;

Vos attraits sont à moi, c'est moi qui vous fis belle.

Soit orgueil, indulgence ou captieux détour,

Soit que mon cœur, gagné par vos semblants d'amour,

D'un peu d'aveuglement n'ait point su se défendre,

(Car mon cœur est si bon et ma muse est si tendre!)

Je vins à vos genoux, en soupirs caressants,

D'un vers adulateur vous prodiguer l'encens;

De vos regards éteints la tristesse chagrine

Fut bientôt dans mes vers une langueur divine.

Ce corps fluet, débile et presque inanimé,

En un corps tout nouveau dans mes vers transformé,

S'élançait léger, souple; ils vous portaient la vie;

Des nymphes, dans mes vers, vous excitiez l'envie.

Que de fois sur vos traits, par ma muse polis,

Ils ont mêlé la rose au pur éclat des lis,

Tandis qu'au doux réveil de l'aurore fleurie

Vos traits n'offraient aux yeux qu'une pâleur flétrie,

Et le soir, embellis de tout l'art du matin.

N'avaient de rose, hélas! qu'un peu trop de carmin!

Ces folles visions, des flammes dévorées.

Ont péri, grâce aux dieux, pour jamais ignorées.

Sur la foi de mes vers mes amis transportés

Cherchaient partout vos pas, vos attraits si vantés.

Vous voyaient, et soudain, dans leur surprise extrême.

Se demandaient tout bas si c'était bien vous-même.

Et, de mes yeux séduits plaignant la trahison.

M'indiquaient l'ellébore ami de la raison.

0 Quoi! c'est là cet objet d'un si pompeux hommage! Dieux! quels flots de vapeurs inondent son visage! Ses yeux si doux sont morts : elle croit qu'elle vit, Esculape doit seul approcher de son lit; » Et puis tout ce qu'en vous je leur montrais de grâce, N'était rien à leurs yeux que fard et que grimace. Je devais avoir honte : ils ne concevaient pas Quel charme si puissant m'attirait dans vos bras. Dans vos bras! qu'ai-je dit? Oh non! Vénus avare Ne m'a point fait un don qui fut toujours si rare.

Si je l'ai cru longtemps, après votre serment Je vous crois, et jamais une belle ne ment ; Jamais de vo« bontés la confidente amie' Ne vint m'ouvrir la nuit une porte endormie, Et jusqu'au lit de pourpre, en cents détours obscurs. Guider ma main errante à pas muets et sûrs. Je l'ai cru, pardonnez; mais ce sera, je pense, Oui, c'est qu'à mon sommeil plein, de votre présence. Un songe officieux, enfant de mes désirs. M'apporte votre image et de vagues plaisirs. Cette faute à vos yeux doit s'excuser peut-être; Même on cite un ingrat qui vous la fit commettre. Adieu, suivez le cours de vos nobles travaux : Cherchez, aimez, trompez mille imprudents rivaux; Je ne leur dirai point que vous êtes perfide. Que le plaisir de nuire est le seul qui vous guide. Que vous êtes plus tendre alors qu'un noir dessein. Pour troubler leur repos, veille dans votre sein; Mais ils sauront bientôt, honteux de leur faiblesse, Quitter avec opprobre une indigne maîtresse; Vous pleurerez, et moi, j'apprendrai vos douleurs Sans même les entendre ou rire de vos pleurs.

xxxvni

AUX DEUX FHÈaES TRUDAINE

Amis, couple chéri, cœurs formés pour le mien. Je suis libre. Camille à mes yeux n'est plus rien.

L eciat de ses yeux noirs n'éblouit plus ma vue;

Mais cette liberté sera bientôt perdue.

Je me connais. Toujours je suis libre et je sers ;

Être libre pour moi n'est que changer de fers.

Autant que l'univers a de beautés brillantes,

Autant il a d'objets de mes flammes errantes.

Mes amis, sais-je voir d'un œil indifférent

Ou l'or des blonds cheveux sur l'albâtre courant,

Ou d'un flanc délicat l'élégante noblesse,

Ou d'un luxe poli la savante richesse?

Sais-je persuader à mes rêves flatteurs

Que les yeux les plus doux peuvent être menteurs?

Qu'une bouche où la rose, où le baiser respire.

Peut cacher un serpent à l'ombre d'un sourire?

Que sous les beaux contours d'un sein délicieux

Peut habiter un cœur faux, parjure, odieux ?

Peu fait à soupçonner le mal qu'on dissimule.

Dupe de mes regards, à mes désirs crédule.

Elles trouvent mon cœur toujours prêt à s'ouvrir.

Toujours trahi, toujours je me laisse trahir.

Je leur crois des vertus dès que je les vois belles.

Sourd à tous vos conseils, ô mes amis fidèles!

Relevé d'une chute, une chute m'attend;

De Charybdeà Scylla toujours vague et flottant.

Et toujours loin du bord jouet de quelque orage,

Je ne sais que périr de naufrage en naufrage.

Ahl je voudrais n'avoir jamais reçu le jOur Dans ces vaines cités que tourmente l'amour. Où les jeunes beautés, par une longue étude,

•'ont un art des serments et de l'ingratitude !

ïeureux loin de ces lieux éclatants et trompeurs,

Hh! qu'il eût mieux valu naître un de ces pasteurs

gnorés dans le sein de leurs Alpes fertiles,

Jue nos yeux ont connus fortunés et tranquilles !

)h ! que ne suis-je enfant de ce lac enchanté

)ù trois pâtres héros ont à la liberté

lendu tous leurs neveux et l'Helvétie entière!

''aible, dormant encor sur le sein de ma mère,

)h! que n'ai-je entendu ces bondissantes eaux,

)es fleuves, ces torrents, qui, de leurs froids berceaux,

/"iennent du bel Hasly (1) nourrir les doux ombrages!

îasly! frais Elysée! honneur des pâturages!

jeu qu'avec tant d'amour la nature a formé,

)ù l'Aar roule un or pur en son onde semé.

A je verrais, assis dans ma grotte profonde,

^a génisse traînant sa mamelle féconde,

Prodiguant à ses fils ce trésor indulgent,

i pas len!s agiter sa cloche au son d'argent,

'romener près des eaux sa tête nonchalante,

)u de son large flanc presser l'herbe odorante.

^e soir, lorsque plus loin s'étend l'ombre des monts,

rfa conque, rappelant mes troupeaux vagabonds,

.eur chanterait cet air si doux à ces campagnes,

Jet air que d'Appenzel répètent les montagnes.

li septembre, cédant au long mois qui le suit,

Marquait de froids zéphyrs l'approche de la nuit,

)ans ses flancs colorés une luisante argile

I) Vallée de Suisse traversée par PAar.

Garderait sous mon toit un feu lent et tranquille, Ou, brûlant sur la cendre à la fuite du jour, Un mélèze odorant attendrait mon retour. Une rustique épouse et soigneuse et zélée. Blanche (car sous l'ombrage au sein de la vallée Les fureurs du soleil n'osent les outrager), M'offrirait le doux miel, les fruits de mon verger, Le lait enfant des sels de ma prairie humide. Tantôt breuvage pur et tantôt mets solide . En un globe fondant sous ses mains épaissi. En disque savoureux à la longue durci; Et cependant sa voix simple et douce et légère Me chanterait les aii-s que lui chantait sa mère. Hélas! aux lieux amers où je suis enchaîné (1) Ce repos à mes jours ne fut point destiné. J'irai : je veux jamais ne revoir ce rivage. Je veux, accompagné de ma muse sauvage, Revoir le Rhin tomber en des gouffres profonds, Et le Rhône grondant sous d'immenses glaçons, Etd'Arve aux flots impurs la nymphe injurieuse. Je vole, je parcours la cime harmonieuse Où souvent de leurs cieux les anges descendus. En des nuages d'or mollement suspendus, Emplissent l'air des sons de leur voix éthérée. 0 lac, fils des torrents! ô Thoune, onde sacrée! Salut, monts chevelus, verts et sombres remparts Qui contenez ses flots pressés de toutes parts! Salut, de la nature admirables caprices,

(1) Chénier était en Angleterre, où il resta quatre ans.

Élégies 173

Où les bois, les cités pendent en précipices! Je veux, je veux courir sur vos sommets touffus; Je veux, jouet errant de vos sentiers conlus, Foulant de vos rochers la mousse insidieuse. Suivre de mes chevreaux la trace hasardeuse; Et toi, grotte escarpée et voisine des cieux, Qui d'un ami des saints fus l'asile pieux. Voûte obscure où s'étend et chemine en silence L'eau qui de roc en roc bientôt fuit et s'élance, Ah! sous tes murs, sans doute, un cœur trop agité Retrouvera la joie et la tranquiUité!

D'Ovide, livre II (1)

Oh ! puisse le ciseau qui doit trancher mes jours

Sur le sein d'une belle en arrêter le cours!

Qu'au milieu des langueurs, au milieu des délices.

Achevant de Vénus les plus doux sacrifices,

Mon àme, sans efforts, sans douleurs, sans combats,

Se dégage et s'envole, et ne le sente pas!

Qu'attiré sur ma tombe, où la pierre luisante

Otfrira de ma fin l'image séduisante.

Le voyageur ému dise avec un soupir :

« Ainsi puissé-je vivre, et puissé-je mourir! »

(1) Livre II, Les Amours^ élégie x. (Voir notre édition.)

Eh bien ! je le voulais. J'aurais bien dû me croire! Tant de fois à ses torts je cédai la victoire ! Je devais, une fois du moins, pour la punir, Tranquillement l'attendre et la laisser venir. Non. Oubliant quels cris, quelle aigre impatience Hier sut me contraindre à la fuite, au silence. Ce matin, de mon cœur trop facile bonté! Je veux la ramener sans blesser sa fierté; J'y vole; contre moi je lui cherche une excuse. Je viens lui pardonner, et c'est moi qu'elle accuse ! C'est moi qui suis injuste, ingrat, capricieux : Je prends sur sa faiblesse un empire odieux. Et sanglots et fureurs, injures menaçantes, Et larmes, à couler toujours obéissantes; Et pour la paix il faut, loin d'avoir eu raison, Confus et repentant, demander mon pardon.

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