A LA FRANCE
FRANCE ! ô belle contrée, ô terre généreuse, que le ciel indulgent forma pour être heureuse, le Nord ne., le Midi ne... Tu n'as point de ces arbres dont l'ombre est mortelle... nec miseros fnihmt aconira legentes... les tigres, les serpents... Tu as des chevaux (renommés) en Poitou... en Limousin,.. Tes montagnes ont de superbes forêts... La Bourgogne, Champagne, Aquitaine, Pyrénées font mûrir des vignes... La Provence couronne la mer d'oliviers, d'orangers» de citronniers, de grenadiers... Ajoutez mille fleuves, la Seine, la Moselle, l'indomptable Garonne, la Dordogne (l'Aveyron), la Gironde, la Saône, la Meuse, l'Aude, où j'ai passé mon enfance, la Loire, le Rhône impétueux, fils des Alpes glacées, font partout croître sur leurs rivages les moissons, et les fleurs, et les gras pâturages. Dirai-je ces ports sur les deux mers... ces ponts... ces villes florissantes... ce canal du Languedoc... ces beaux chemins que les Trudaine?...
234 POÉSIES DE ANDRÉ CHÉnIER
Tes peuples ont chassé les Anglais, ont, etc. La nature les a faits doux, bons, enclins à la joie... mais ils deviennent tristes... 0 France, trop heureuse si tu savais profiter de ce que les dieux t'avaient donné!... L'Anglais qui a un si beau gouvernement, l'Anglais dont le courage le sauve de tout naufrage, lAnglais qui t'épie et s'enrichit de tes fautes, t'insulte et triomphe... Oh! combien tes collines tressailliraient de se voir libres et donneraient volontiers leur vin et leur huile pour la liberté... J'ai vu dans les villages les mendiants... l'image de la misère... les paysans foulés aux pieds par les grands, découragés... impôts sur le sel, corvées, exacteurs, millie brigands couverts du nom sacré du prince désolant une province et se disputant ses membres déchirés.
France ! ô belle contrée, ô terre généreuse
Que les dieux complaisants formaient pour être heureuse,
Tu ne sens point du nord les glaçantes horreurs,
Le midi de ses feux t'épargne les tureurs.
Tes arbres innocents n'ont point d'ombres mortelles;
Ni des poisons épars dans tes herbes nouvelles
Ne trompent une main crédule; ni tes bois
Des tigres frémissants ne redoutent la voix;
Ni les vastes serpents ne traînent sur tes plantes,
En lo4igs cercles hideux leurs écailles sonnantes.
Los chênes, les sapins et les ormes épais
En utiles rameaux ombragent tes sommets.
Et de Beaune et d'Aï les rives fortunées.
Et la riche Aquitaine, et les hauts Pyrénées,
Sous leurs bruyants pressoirs font couler en ruisseaux
Des vins délicieux mûris sur leurs coteaux.
La Provence odorante et de Zephyre aimée
Respire sur les mers une haleine embaumée, Au bord des flots couvrant, délicieux trésor, L'orange et le citron de leur tunique d'or; Et plus loin, au penchant des collines pierreuses, Forme la grasse olive aux liqueurs savoureuses, Et ces réseaux légers, diaphanes habits, Où la fraîche grenade enferme ses rubis. Sur tes rochers touffus la chèvre se hérisse, Tes prés enflent de lait la féconde génisse. Et tu vois tes brebis, sur le jeune gazon. Epaissir le tissu de leur blanche toison. Dans les fertiles champs voisins de la Touraine, Dans ceux où l'Océan boit l'urne de la Seine, S'élèvent pour le frein des coursiers belliqueux. Ajoutez cet amas de ileuves tortueux.
L'indomptable Garonne aux vagues insensées^ Le Rhône impétueux, fils des Alpes glacées, La Seine au flot royal, la Loire dans son sein Incertaine, et la Saône; et mille autres enfin Qui nourrissent partout, sur tes nobles rivages. Fleurs, moissons et vergers, et bois et pâturages, Rampent au pied des murs d'opulentes cités, Sous les arches de pierre à grand bruit emportés.
Dirai-je ces travaux, source de l'abondance, Ces ports où des deux mers l'active bienfaisance Amène les tributs du rivage lointain Que visite Phébus le soir ou le matin? Dirai-je ces canaux, ces montagnes percées, De bassins en bassins ces ondes amassées
Pour joindre au pied des monts l'une et l'autre Téthys?
Et ces vastes chemins en tous lieux départis,
Où l'étranger, à l'aise achevant son voyage,
Pense aux nom des Trudaine et bénit leur ouvrage (1)?
Ton peuple industrieux est né pour les combats. Le glaive, le mousquet n'accablent point ses bras. Il s'élance aux assauts, et son fer intrépide Chassa l'impie Anglais, usurpateur avide. Le ciel les fit humains, hospitaliers et bons, Amis des doux plaisirs, des festins, des chansons; Mais faibles, opprimés, la tristesse inquiète Glace ces chants joyeux sur leur bouche muette. Pour les jeux, pour la danse appesantit leurs pas, Renverse devant eux les tables des repas. Flétrit de longs soucis, empreinte douloureuse, Et leur front et leur âme. 0 France! trop heureuse Si tu voyais tes biens, si tu profitais mieux Des dons que tu reçus de la bonté des cieux!
Vois le superbe Anglais, l'Anglais dont le courage Ne s'est soumis qu'aux lois d'un sénat libre et sage, Qui t'épie, et, dans l'Inde éclipsant ta splendeur. Sur tes fautes sans nombre élève sa grandeur. Il triomphe, il t'insulte. Oh ! combien tes collines Tressailliraient de voir réparer tes ruines, Et pour la liberté donneraient sans regrets. Et leur vin, et leur huile, et leurs belles forêts ! J'ai vu dans tes hameaux la plaintive misère,
(1) Trudaine était directeur dos Ponts-et-Chan?sées sons Louis XV.
La mendicité blême et la douleur amère.
Je t'ai vu dans tes biens, indigent laboureur,
D'un fisc avare et dur maudissant la rigueur,
Versant aux pieds des grands des larmes inutiles,
Tout trempé de sueurs pour toi-même infertiles,
Découragé de vivre, et plein d'un juste effroi
De mettre au jour des fils malheureux comme toi;
Tu vois sous les soldats les villes gémissantes ;
Corvée, impôts rongeurs, tributs, taxes pesantes,
Le sel, fils de la terre, ou même l'eau des mers,
Source d'oppression et de fléaux divers;
Vingt brigands, revêtus du nom sacré du prince,
S'unir à déchirer une triste province,
Et courir à l'envi, de son sang altérés.
Se partager entre eux ses membres déchirés!
0 sainte égalité, dissipe nos ténèbres,
Renverse les verrous, les bastilles funèbres !
Le riche indifférent, dans un char promené.
De ces gouffres secrets partout environné,
Rit avec les bourreaux, s'il n'est bourreau lui-même;
Près de ces noirs réduits de la misère extrême
D'une maîtresse impure achète les transports,
Chante sur des tombeaux, et boit parmi des morts.
Malesherbes, Turgot, ô vous en qui la France Vit luire, hélas ! en vain, sa dernière espérance; Ministres dont le cœur a connu la pitié, Ministres dont le nom ne s'est point oublié, Ah! si de telles mains, justement souveraines, Toujours de cet empire avaient tenu les rênes!
238 POÉSIES DE ANDRE CHÉnIER
L'équité clairvoyante aurait régné sur nous, Le faible aurait osé respirer près de vous; L'oppresseur, évitant d'armer de justes plaintes, Sinon quelque pudeur, aurait eu quelques craintes ; Le délateur impie, opprimé par la faim, Serait mort dans l'opprobre, et tant d'hommes enfin, A l'insu de nos lois, à l'insu du vulgaire, Foudroyés sous les coups d'un pouvoir arbitraire, Des cris non entendus, de funèbres sanglots, Ne feraient point gémir les voûtes des cachots.
J'ai dit : 0 Vierge adorée ! en quels lieux te chercher ? (parler ensuite de ces innocents accusés et condamnés, des hommes éloquents qui les défendent et qui encourent l'inimilié des juges ignares et pervers). Finir par : Non, je ne veux plus vivre...
Non, je ne veux plus vivre en ce séjour servile;
J'irai, j'irai bien loin me chercher un asile,
Un asile à ma vie en son paisible cours,
Une tombe à ma cendre à la fin de mes jours.
Où d'un grand au cœur dur l'opulence homicide
Du sang d'un peuple entier ne sera point avide.
Et ne me dira point, avec un rire affreux.
Qu'ils se plaignent sans cesse et qu'ils sont trop heureux;
Où; loin des ravisseurs, la main cultivatrice
Recueillera les dons d'une terre propice;
Où mon cœur, respirant sous un ciel étranger,
Ne verra plus des maux qu'il ne peut soulager;
Où mes yeux, éloignés des publi(iues misères.
Ne verront plus ;'arîf:iît -os InT'mrs fV mp? frères,
Et la pâle indigence à la mourante \oix,
Et les crimes puissants qui font trembler les lois.
Toi donc, Équité sainte, ô toi, vierge adorée. De nos tristes climats pour longtemps ignorée. Daigne du haut des cieux goûter le noble encens D'une lyre au cœur chaste, aux transports innocents. Qui ne saura jamais, par des vœux mercenaires, Flatter, à prix d'argent, des faveurs arbitraires. Mais qui rendra toujours, par amour et par choix, Un noble et pur hommage aux appuis de tes lois. De vœux pour les humains tous ses chants retentissent; La vérité l'enflamme, et ses cordes frémissent Quand l'air qui l'environne auprès d'elle a porté Le doux nom des vertus et de la liberté.
Au bord du Rhône, le 7 juillet 1790.
. . . . . Terre, terre chérie Que la liberté sainte appelle sa patrie; Père du grand sénat, ô sénat de Romans, Qui de la liberté jeta les fondements ; Romans, berceau des lois, vous Grenoble et Valence, Vienne ; toutes enfin ! monts sacrés d'où la France Vit naître le soleil avec la liberté ! Un jour le voyageur par le Rhône emporté, Arrêtant l'aviron dans la main de son guide,
En silence, debout sur sa barque rapide, Fixant vers l'Orient un œil religieux, Contemplera longtemps ces sommets glorieux ; Car son vieux père, ému de transports magnanimes, Lui dira : Vois, mon fils, vois ces augustes cimes!