‹ Œuvres poétiquesChapitre 13 sur 121 · XXXII ANDRE CHENIER · texte numérisé non relu

XXXII ANDRE CHENIER

n'avait publié que deux pièces de vers, i.E Jeu de Paume, où // saluait la Kévolution, et l'Hymne sur lesSuisseSy qui lui promettait l'echafaud. Laissons le prosateur, dont les œuvres ont été publiées, et qui nnériterait une étude spéciale; parlons du poète.

L'œuvre poétique de Chénier a été une lente et sainte exhumation. Emporté par la tourmente, le poète passa presque inaperçu de ses contemporains, non pas pourtant sans avoir, nous le répétons, éveillé l'attention de ses proches, de ses amis, d'un petit nombre d'hommes plus clairvoyants, qui eurent ses confidences ou connurent ses premiers écrits. Sans parler de Lebrun et d'Alfîeri , lui promettant l'immortalité selon les lois de la convention poétique, rappelons qu'en 1788 Palissot lui consacrait une notice et trouvait dans ses vers ( des fragments de ses poèmes, sans doute), dont il avait eu communication, « un caractère de pensées mâles et profondes qui ne peuvent appartenir qu'à l'homme de génie ». Quand la Jeune Captive parut, dans la Décade du 20 nivôse an III, par les soins de Marie- Joseph, la pièce était accompagnée de la note suivante :«...// avait beaucoup étudié, beaucoup écrit et publié fort peu. Fort peu de gens aussi

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savent quelle perte ont faite en lui la poésie, la philosophie et Vérudition antique. »

La première édition^ en 1819, fut une révélation. Mais que de chemin à faire encore pour arriver à la pleine possession du poète! L'histoire de ses manuscrits, consultés, prêtés, péniblement déchiffrés, dépouillés par emprunts intermittents et incomplets, corrigés, altérés souvent, est bien étrange : elle semble l'histoire des manuscrits d'un ancien, dont Chénier a eu la destinée. On l'a retrouvé fragment içar fragment, on a du le restituer à plusieurs reprises, comme un de ces temples grecs mutilés que des fouilles successives ont mis au jour. La fable des trois portefeuilles, qui auraient renfermé les œuvres à trois degrés d'achèvement, et dont nous n'aurions que le troisième, c'est-à-dire presque uniquement les ébauches et les cartons du poète, cette tradition propagée par le premier éditeur, déjà combattue d'instinct par Sainte- Beuve, avant même qu'il eût vu le portefeuille unique, est démentie par les faits, par le bon sens et le goiÀt, par les démonstrations irréfutables de la famille. L'arrangement arbitraire, les omissions, les mutilations volontaires de Latouche, ont fait place à des textes fidèles, où les signes et les indications même du poète ont servi de fd conducteur, et qui , s'ils ne satisfont pas complètement la critique, s'ils permettent encore bien des doutes, n'en sont pas moins d'un prix inestimable pour les lettres. Jamais on n'avait ainsi

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pénétre dans le secret du travail d'un grand poète ^ dans son atelier et son officine; jamais on n'avait surpris de si près la part de Veffort nécessaire et celle de l'inspiration, la part de l'imitation et celle du génie original ^ depuis les essais et les tâtonnements de l'idée naissantCy depuis la note rapide où des lignes de prose sont liées déjà par des vers délicieux, jusqu'à la pièce parfaite et au grand vol poétique. Chénier, dans le courant de V été de i ^(^i) écrivait, s' adressant à de Pange, alors en Suisse : « ... Tu sais combien mes Muses sont vagabondes. Elles ne peuvent achever promptement un projet, elles en font marcher cent à la fois. Elles font un pied à ce poème et une épaule à celui-là; ils boitent tous, et ils seront sur pied tous ensemble. Elles les couvent tous à la fois ; ils sortiront de la coque à la fois, ils s'envoleront à la fois... » // remettait en vers ces mêmes images dans une épître à Lebrun. Ainsi, nous assistons à sa façon de préparer l'œuvre, à son art d'imiter, de butiner dans cent jardins ou en plein bois, de fondre les sucs différents en un miel ; et c'est déjà un ravissement que de découvrir ces « degrés successifs d'inspiration » , si délicatement signalés par M. Caro dans sa belle étude sur Chénier ; toutes ces pièces d'orfèvrerie , petites et grandes, commencées , ébauchées, abandonnées et reprises, ou concurremment travaillées!

Ce qui survit d'abord, en quelques pièces à peu près achevées et parfaites, c'est le poète bucolique et

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k poète ék'giaque. Le charme pénétrant des idylles, la grâce élégante et vive des élégies, n'ont rien d'égal en France, ni avant Chenier ni depuis, L'Aveugle, LE Mendiant, le Jeune Malade, la Liberté, la Jeune Tarentine, ne sont ni d'un temps ni d'une école: ils appartiennent à l'éternelle poésie. Lesépitres amoureuses de Chénier sont moins étrangères à son époque, et le convenu y tient plus de place; mais, malgré quelques notes qui détonnent, qu'on est loin de l'art factice de Parny, de Berlin, de Dorât ! comme on sent les transports de la passion, le cœur qui palpite, le tempérament de l'homme, et, s'il est permis de le dire, la pratique émue de l'amour! Kien de moins exact que de voir Chénier , ainsi que l'a fait la Kestauration, à travers René ou Werther : il est bien du XVIII^ siècle parla sensualité; il vit, il aime, il pos^ sède; et, comme il a, avec le goût des grandes maisons, du luxe et des festins, les caprices de l'amour facile, ses faiblesses, ses entraînements, ses regrets, ses retours, il s'enivre de la beauté, même infidèle ; mais il a une sincérité qui se communique, une émotion qui va jusqu'à purifier les sens ou à les supprimer, et parfois, pour déplus nobles tendresses, un charme d'idéal que Racine et Lamartine nous font seuls éprouver au même degré. Si ses élégies font connaître l'amant, ses épîtres nous ouvrent le cœur de l'ami, et rarement l'amitié a parlé plus pénétrant langage. Sesïambes et ses poèmes promettaient peut-être encore plus que tout le reste.

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