EUPHROSYNE
Ah ! ce n'est point à moi qu'on s'occupe de plaire. Ma sœur plus tôt que moi dut le jour à ma mère. Si quelques beaux bergers apportent une fleur,
Je sais qu'en me l'offrant ils regardent ma sœur. S'ils vantent les attraits dont brille mon visage, Ils disent à ma sœur : « C'est ta vivante image. » Ail! pourquoi n'ai-je encor vu que douze moissons? Nul amant ne me flatte en ses douces chansons; Nul ne dit qu'il mourra si je suis infidèle. Mais j'attends. L'âge vient. Je sais que je suis belle. Je sais qu'on ne voit point d'attraits plus désirés Qu'un visage arrondi, de longs cheveux dorés. Dans une bouche étroite un double rang d'ivoire, Et sur de beaux yeux bleus une paupière noire.
A compter nos brebis je remplace ma mère; Dans nos riches enclos j'accompagne mon père; J'y travaille avec lui. C'est moi de qui la main, Au retour de l'été, fait résonner l'airain Pour arrêter bientôt d'une ruche troublée Avec ses jeunes rois la jeunesse envolée. Une ruche nouvelle à ces peuples nouveaux Est ouverte ; et l'essaim, conduit dans les rameaux Qu'un olivier voisin présente à son passage, Pend en grappe bruyante à son amer feuillage.
J'étais un faible enfant qu'elle était grande et belle; Elle me souriait et m'appelait près d'elle. Debout sur ses genoux, mon innocente main Parcourait ses cheveux, son visage, son sein,
Et sa main quelquefois, aimable et caressante, Feignait de châtier mon enfance imprudente. C'est devant ses amants, auprès d'elle confus, Que la fière beauté me caressait le plus. Que de fois (mais, hélas! que sent-on à cet âge?) Les baisers de sa bouche ont pressé mon visage ! Et les bergers disaient, me voyant triomphant : « Oh ! que de biens perdus ! ô trop heureux enfant ! »
Toujours ce souvenir m'attendrit et me touche.
Quand lui-même, appliquant la flûte sur ma bouche,
Riant et m'asseyant sur lui, près de son cœur,
M'appelait son rival et déjà son vainqueur.
Il façonnait ma lèvre inhabile et peu sûre
A souffler une haleine harmonieuse et pure;
Et ses savantes mains prenaient mes jeunes doigts,
Les levaient, les baissaient, recommençaient vingt fois,
Leur enseignant ainsi, quoique faibles encore,
A fermer tour à tour les trous du buis sonore.