‹ Œuvres poétiquesChapitre 5 sur 121 · XII ANDRE CHENIER · texte numérisé non relu

XII ANDRE CHENIER

moigne^ dès ce temps-là, que son talent naissant était encouragé par de bons juges, bien que son originalité fût déjà au-dessus de leur portée.

En 1 784, — il avait vingt-deux ans, — les jeunes Trudaine lui proposèrent, pour achever sa convalescence, de remmener avec eux dans un voyage qu'ils enirep'^enaient de faire en Suisse, en Italie, en Grèce et jusqu'en Orient. On devait y employer deux années. Chénier accepta avec joie l'offre de ses deux amis. Après avoir parcouru la Suisse et une partie de l'Italie, séjourné plusieurs mois à Kome, dans la société la plus cultivée et la plus attrayante, vuNaples, fréquenté les musées, les salons et les théâtres, les voyageurs furent pris de fatigue, et l'on dut, au bout d'un an, songer au retour. Chénier revint à regret^ il n avait vu ni la Grèce, ni « Byzance, sa mère », ni l'Asie Mineure, où. Honière semblait l'appeler. On ajourna à d'autres temps la suite du voyage, dont il n'a laissé pcr écrit, en prose ou en vers, que fort peu de souvenirs. Mais il avait lu les poètes italiens, et il s'était lié avec Alfieri.

De 1785 à 1788, Chénier, dans toute l'ardeur du travail et de la jeunesse, vécut de «. studieux loisirs »

SA VIE ET SES POESIES xm

et de « passions fougueuses » . Peu d'époques ont autant accordé à la fois à l'esprit et aux sens, à la philosophie et au monde, aux vastes espérances et aux frivolités de l'heure présente. On savait allier, sans voir la contradiction, les habitudes d'un épicurisme élégant aux recherches savantes et aux aspirations généreuses y' on s'enivrait également de réalités et de chimères : on parlait de la vertu comme si le règne en eût été proche^ et Ton s'abandonnait au plaisir comme si l'on eût eu le pressentiment que la vie serait courte et brusquement rompue. On sent chez André, dans ces années si pleines pour lui, la fiévreuse exubérance du génie qui se cherche et du tempérament qui renonce à se maîtriser. C'est une chaleur d'âme extraordinaire avec une candeur presque naïve d'expansions amoureuses; c'est un jet impétueux d'idées poétiques, qui se porte vers mille objets, reflétant tous les rayons de ce temps si lumineux aux approches de l'orage. Dans le salon de M'"^ de Chénier et dans les salons amis, surtout ceux des Trudaine, des de Pange, de JVfme Pourrat, de la comtesse d'Albany, à la viHe ou à la campagne, se rassemblait une société choisie, où les noms illustres et les beautés touchantes ne manquaient pas. Là se trouvaient réunis des poètes, de$ artistes, des littérateurs, Lebrun, Lemercier, David, Vigée, Suart, Palissot, Florian, Morellet, Lacretelle, Joubert, Andrieux, Fontanes; des magistrats, comme d'Ormesson et Malesherbes ; des savants.

xii ANDRE CHENIER

moignCj dès ce temps-là, que son talent naissant était encouragé par de bons juges, bien que son originalité fût déjà au-dessus de leur portée.

En 1 784, — il avait vingt-deux ans, — les jeunes Trudaine lui proposèrent, pour achever sa convalescence, de l'emmener avec eux dans un voyage qu'ils enirep'^enaient de faire en Suisse, en Italie, en Grèce et jusqu'en Orient. On devait y employer deux années. Chénier accepta avec joie l'offre de ses deux amis. Après avoir parcouru la Suisse et une partie de l'Italie, séjourné plusieurs mois à Kome, dans la société la plus cultivée et la plus attrayante, vu Naples, fréquenté les musées, les salons et les théâtres , les voyageurs furent pris de fatigue, et l'on dut, au bout d'un an, songer au retour. Chénier revint à regret ; il n avait vu ni la Grèce, ni « Byzance, sa mère », ni l'Asie Mineure, où Homère semblait l'appeler. On ajourna à d'autres temps la suite du voyage, dont il n'a laissé pcr écrit, en prose ou en vers^ que fort peu de souvenirs. Mais il avait lu les poètes italiens, et il s'était lié avec Aifieri.

De 1785 à 1788, Chénier, dans toute l'ardeur du travail et de la jeunesse, vécut de « studieux loisirs »

SA VIE ET SES POESIES xni

et de (.(. passions fougueuses » . Peu d'époques ont autant accordé à la fois à l'esprit et aux sens, à la philosophie et au monde, aux vastes espérances et aux frivolités de l'heure présente. On savait allier, sans voir la contradiction, les habitudes d'un épicurisme élégant aux recherches savantes et aux aspirations généreuses ,' on s'enivrait également de réalités et de chimères : on parlait de la vertu comme si le règne en eût été proche., et Von s' abandonnait au plaisir comme si l'on eût eu le pressentiment que la vie serait courte et brusquement rompue. On sent chez André, dans ces années si pleines pour lui, la fiévreuse exubérance du génie qui se cherche et du tempérament qui renonce à se maîtriser. C'est une chaleur d'âme extraordinaire avec une candeur presque naïve d'expansions amoureuses; c'est un jet impétueux d'idées poétiques, qui se porte vers mille objets, reflétant tous les rayons de ce temps si lumineux aux approches de l'orage. Dans le salon de M'"^ de Chénier et dans les salons amis, surtout ceux des Trudaine, des de Pange, de M'"^ Pourrai, de la comtesse d^Albany, à la viHe ou à la campagne, se rassemblait une société choisie, où les noms illustres et les beautés touchantes ne manquaient pas. Là se trouvaient réunis des poètes, des artistes, des littérateurs, Lebrun, Lemercier, David, Vigée, Suart, Palissot, Florian, Morellet, Lacretelle, Joubert, Andrieux, Fontanes ; des magistrats, comme d'Ormesson et Malesherbes ; des savants.

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