‹ Œuvres poétiquesChapitre 63 sur 121 · LIVRE I — MEDITATIONS, VOYAGES · texte numérisé non relu

LIVRE I — MEDITATIONS, VOYAGES

Pour qu'il puisse, enrichi de ces affronts utiles,

Enrichir à son tour quelques tètes serviles.

De ses honteux trésors je ne suis point jaloux.

Une pauvreté libre est un trésor si doux!

Il est si doux, si beau de s'être fait soi-même,

De devoir tout à soi, tout aux beaux-arts qu'on aime;

Vraie abeille en ses dons, en ses soins, en ses mœurs,

D'avoir su se bâtir, des dépouilles des fleurs,

Sa cellule de cire, industrieux asile

Où l'on coule une vie innocente et facile;

De ne point vendre aux grands ses hymnes avilis;

De n'offrir qu'aux talents de vertus ennoblis,

Et qu'à l'amitié douce et qu'aux douces faiblesses,

D'un encens libre et pur les honnêtes caresses!

Ainsi l'on dort tranquille, et, dans son saint loisir,

Devant son propre cœur on n'a point à rougir.

Si le sort ennemi m'assiège et me désole.

On pleure; mais bientôt la tristesse s'envole;

Et les arts, dans un cœur de leur amour rempli.

Versent de tous les maux l'indifférent oubli.

Les délices des arts ont nourri mon enfance.

Tantôt, quand d'un ruisseau, suivi dès sa naissance,

La nymphe aux pieds d'argent a sous de longs berceaux

Fait serpenter ensemble et mes pas et ses eaux.

Ma main donne au papier, sans travail, sans étude,

Des vers fils de l'amour et de la solitude.

Tantôt de mon pinceau les timides essais

Avec d'autres couleurs cherchent d'autres succès :

Ma toile avec Sapho s'attendrit et soupire;

Elle rit et s'égaye aux danses du satyre;

Ou i'aveugle Ossian y vient pleurer ses yeux.

Et pense voir et voit ses antiques aïeux

Qui dans l'air, appelés à ses hymnes sauvages, Arrêtent près de lui leurs palais de nuages. Beaux-arts, ô de la vie aimables enchanteurs, Des plus sombres ennuis riants consolateurs, Amis sûrs dans la peine et constantes maîtresses Dont l'or n'achète point l'amour ni les caresses, "Beaux-arts, dieux bienfaisants, vous que vos favoris par un indigne usage ont tant de fois flétris, Je n'ai point partagé leur honte trop commune ; Sur le front des époux de l'aveugle Fortune Je n'ai point fait ramper vos lauriers trop jaloux : J'ai respecté les dons que j'ai reçus de vous. Je ne vais point, au prix de mensonges serviles, Vous marchander au loin des récompenses viles, Et partout, de mes vers ambitieux lecteur. Faire trouver charmant mon luth adulateur. Abel, mon jeune Abel, et Trudaine et son frère. Ces vieilles amitiés de l'enfance première, Quand tous quatre, muets, sous un maître inhumaine Jadis au châtiment nous présentions la main; Et mon frère, et Le Brun, les Muses elles-méme ; De Pange, fugitif de ces neuf Sœurs qu'il aime : Voilà le cercle entier qui, le soir quelquefois, A desvers, non sans peine obtenus de n^a voix, Prête une oreille amie et cependant sévère. Puissé-je ainsi toujours dans cette troupe chère Me revoir, chaque fois que mes avides yeux Auront porté longtemps mes pas de lieux en lieux. Amant des nouveautés compagnes de voyage ; Courant partout, partout cherchant à mon passage Quelque ange aux yeux divins qui veuille me charmer. Qui m'écoute et qui m'aime, ou qui se laisse aimer!

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