LIVRE I — MEDITATIONS. VOYAGES
L'art des transports de l'âme est un faible interprète;
I L'art ne fait que des vers, le cœur seul est poète. Sous sa fécondité le génie opprimé Ne peut garder l'ouvrage en sa tête formé. Soit que le doux amour des nymphes du Permesse, D'une fureur sacrée enflammant sa jeunesse, L'emporte malgré km dans leurs riches déserts, Où l'air est poétique et respire des vers; Soit que d'ardents projets son, âme poursuivie L'aiguillonne du soin d'éterniser sa vie; Soit qu'il ait seulement, tendre et né pour l'amour, Souhaité de la gloire, afin de voir un jour, Quand son nom sera grand, sur les doctes collines. Les yeux qui rendent faible et les bouches divines Chercher à le connaître, et, l'entendant nommer, Lui parler, lui sourire, et peut-être l'aimer; Malgré lui, dans lui-même, un vers sûr et fidèle Se teint de sa pensée et s'échappe avec elle. Son cœur dicte; il écrit. A ce maître divin Il ne fait qu'obéir et que prêter sa main. S'il est aimé, content, si rien ne le tourmente, Si la folâtre joie et la jeunesse ardente
I Etalent sur son teint l'éclat de leurs couleurs, Ses vers, frais et vermeils, pétris d'ambre et de fleurs, Brillants de la santé qui luit sur son visage. Trouvent doux d'être au monde et que vieillir est sage. Si, pauvre et généreux, son cœur vient de soufl'rir Aux cris d'un indigent qu'il n'a pu secourir;
Si la beauté qu'il aime, inconstante et légèrej L'oublie en écoutant une amour étrangère ; De sables douloureux si ses flancs sont brûlés, Ses tristes vers en deuil, d'un long crêpe voilés, Ne voyant que des maux sur la terre où nous sommes, Jugent qu'un prompt trépas est le seul bien des hommes. Toujours vrai, son discours souvent se contredit. Comme il veut, il s'exprime; il blâme, il applaudir Vainement la pensée est rapide et volage : Quand elle est prête à fuir, il l'arrête au passage. Ainsi, dans ses écrits partout se traduisant, Il fixe le passé pour lui toujours présent. Et sait, de se connaître ayant la sage envie, Refeuilleter sans cesse et son âme et sa vie.
J'ai suivi les conseils d'une triste sagesse. Je suis donc sage enfin ; je n'ai plus de maîtresse. Sois satisfait, mon cœur. Sur un si noble appui Tu vas dormir en paix dans ton sublime ennui. Quel dégoût vient saisir mon âme consternée. Seule dans elle-même, hélas! emprisonnée? Viens, ô ma lyre ! ô toi mes dernières amours (Innocentes du moins); viens, ô ma lyre, accours. Chante-moi de ces airs qu'à ta voix jeune et tendre Les lyres de la Grèce ont su jadis apprendre. Quoi ! je suis seul ? O dieux ! où sont donc mes amis? Ah! ce cœur qui, toujours à l'amitié soumis. D'étendre ses liens fit son besoin suprême, Faut-il l'abandonner, le laisser à lui-même? Où sont donc mes amis? Objets chéris et douxf