XVI ANDRE CHENIER
de ces vagues dessins de compositions dramatiques ou comiques, dont on a retrouvé la trace précieuse dans les manuscrits inédits. Enfin, des brouillons de vers grecs et latins démontrent la variété ingénieuse et savante des exercices que la forte connaissance des langues anciennes lui faisait accomplir. Il était même dessinateur et peintre à ses heures. Mais la gloire d'un Lucrèce nioderne, embrassant dans une vaste composition toute la science du XVIIl^ siècle, l'attirait par-dessus tout, et il y rapportait ses principales lectures.
Cette vie de travail indépendant et fécond, dt plaisirs aimables et de tendresses discrètes ne pouv\.d durer. Chénier avait vingt-cinq ans. Il devait songer sérieusement à alléger les charges de sa famille. A la fin de lySy, /e chevalier de La Luzerne, qu'il avait connu dans la maison des Trudaine, fut nommé, avec le titre de marquis, ambassadeur de France en Angleterre. Il proposa à Chénier de le prendre pour secrétaire particulier. Chénier accepta et le précéda même à Londres, impatient de voir le pays des libertés constitutionnelles, dont tout le monde s'entretenait alors, et d^étudier, avec les lois et les mœurs
SA VIE ET SES POESIES
du peuple anglais, sa poésie et son théâtre. Il remplit près de trois ans et demi ces fonctions, qui ne lui prenaient^ sans doute, que peu de temps, et lui permettaient de travailler encore selon ses goûts et de venir fréquemment à Paris, où l'attiraient de plus en plus le mouvement des idées et l'intérêt des événement s.
Tout en continuant ses études littéraires et ses lectures, il correspondait avec son père, avec ses frères, avec ses amis, avec Alfieri, s'entrelenant avec eux des affaires publiques, dont il suivait la marche avec une patriotique émotion. C'étaient ses opinions et ses principes qui triomphaient en 1789, et déjà le politique et le publiciste épris de liberté s'éveillaient chez le poète. Bien qu'une lettre d'André, datée de mai i 791 , le montre encore à Londres à cette époque, il prolongeait le plus souvent ses congés à Paris, surtout d^,.iuis l'ouverture des états généraux, et, de Londres même, se mêlait étroitement à cette vie toute nouvelle, ou les clubs, les brochures, les journaux, la polémique quotidienne., les entretiens passionnés, les mille projets de réforme, les grandes espérances, les rêveries utopiques et les pamphlets dénonciateurs prenaient déjà la place de la poésie et des lettres.
Définitivement de retour à Paris en juin 1791, H
alla loger chez son père, rue du Sentier, se fît
inscrire comme électeur et, tout en songeant peut-être
à la députation, ne fit rien pour être élu à l'Assem-
André Chénier. c
xvm ANDRE CHENIER
blée législative. Lui aussi, comme tous les esprits généreux de son temps, il avait conçu, avec un progrès illimité dans les sciences, le renouvellement du monde par les idées, une société transformée par la vérité et la justice. La Révolution le ravit au début: ses vers et sa prose en témoignent. Uode sur le Jeu DE PAUME, dédiée à David, écrite probablement en 1 790, publiée Vannée suivante, est pleine de Fenthousiasme de la première heure. Mais il reconnut vite ou était le perd.
Il avait déjà écrite pendant un de ses congés, une brochure qui fut très remarquée et commentée, même hors de France, /'Avis au peuple français sur ses VÉRITABLES ENNEMIS, publiée le 2 1 août 1790, dans le numéro i3 du Journal de la Société de 1789. // s'était fait recevoir de cette société, qui avait d'abord été la Société des Amis de la Constitution, et qui déjà se séparait des Jacobins par sa modération et sa haine de l'esprit démagogique. Les frères de Pange l'y avaient attiré. Dans le manifeste trop prophétique de Chénier, tous les excès de la Révolution étaient prévus avec Vinquiétude d'un républicain sincère, de l'école des Bailly, des Sieyès et des Lafayette. Camille Desmoulins dénonça cet écrit avec violence : « C'est l'ouvrage de je ne sais quel André Chénier, qui n'est pas le Chénier de Charles IX. » (Révol. de France et de Brabant, n° 42.) Marie-Joseph était alors le seul en
SA VIE ET SES POESIES xix
vue des quatre frères. Constantin vivait à l'étranger, Sauveur embauchait des troupes en province, André n'avait pas fait imprimer un seul vers. Il dédaigna de répondre à Camille Desmoulins, mais son Avis AU PEUPLE l'avait mis en lumière. On ignorait le poète, on vit nailre et grandir le polémiste. Le 3 mars i 791 , '/ publiait un nouvel écrit : Réflexions SUR l'esprit de parti, qui reste un modèle de discussion honnête et forte.
Nous ne suivrons pas Chénier, jour par jour, dans cette vie nouvelle. La liberté l'avait enchanté, mais il voulait une liberté sage. De bonne heure il fut de ceux qui repoussaient les représailles et ne voulaient point d'une révolution souillée, ensanglantée, anarchique. Il attendait la réparation et la justice, non la violence et la haine. Il devina, il reconnut, avec la lucidité d'un voyant, les hommes qui allaient prendre le pouvoir; même avant le 10 aoiÀt, il eut la vision terrible de l'avenir. Il avertit, il lutta, il se sépara. Les désaccords politiques régnaient dans sa famille. Il était, comme son père, avec les modérés ; sa mère et Marie-Joseph se rangeaient du côté des démagogues. Marie-Joseph, politique de théâtre, gâté par ses récents succès, mettait sa gloire à être le poète de la Kévolution et de ses fêtes, et se lia avec les plus exaltés. André, au contraire, était membre actif du club des Feuillants; Lacretelle, qui l'y a entendu, a fixé le souvenir de son éloquence énergique et fou-
xviu ANDRE CHENIER
blée législative. Lui aussi, comme tous les esprits généreux de son temps, il avait conçu, avec un progrès illimité dans les sciences, le renouvellement du monde par les idées, une société transfornue par la vérité et la justice. La Révolution le ravit au début: ses vers et sa prose en témoignent. Uode sur le Jeu DE PAUME, dédiée à David, écrite probablement en 1790, publiée l'année suivante, est pleine de l'enthousiasme de la première heure. Mais il reconnut vite ou. était le péril.
Il avait déjà écrite pendant un de ses congés, une brochure qui fut très remarquée et commentée, même hors de France, /^Avis au peuple français sur ses VÉRITABLES ENNEMIS, /?u6//ce le 2 1 août 1790, duns le numéro i3 du Journal de la Société de 1789. // s'était fait recevoir de cette société, qui avait d'abord été la Société des Amis de la Constitution, et qui déjà se séparait des Jacobins par sa modération et sa haine de l'esprit démagogique. Les frères de Pange l'y avaient attiré. Dans le manifeste trop prophétique de Chénier, tous les excès de la Révolution étaient prévus avec l'inquiétude d'un républicain sincère, de l'école des Bailly, des Sieyès et des Lafayette. Camille Desmoulins dénonça cet écrit avec violence : a C'est l'ouvrage de je ne sais quel André Chénier, qui n'est pas le Chénier de Charles IX. » (Révol. de France et de Brabant, n^ 42.) Marie-Joseph était alors le seul en
SA VIE ET SES POESIES xix
vue des quatre frères. Constantin vivait à Vetranger^ Sauveur embauchait des troupes en province, André n'avait pas fait imprimer un seul vers. Il dédaigna de répondre à Camille Desmoulins, mais son Avis AU PEUPLE l'avait mis en lumière. On ignorait le poète, on vit nailre et grandir le polémiste. Le 3 mars i 791 , '/ publiait un nouvel écrit : Réflexions SUR l'esprit de parti, qui reste un modèle de discussion honnête et forte.
Nous ne suivrons pas Chénier, jour par jour, dans cette vie nouvelle. La liberté Vavait enchanté, mais il voulait une liberté sage. De bonne heure il fut de ceux qui repoussaient les représailles et ne voulaient point d'une révolution souillée, ensanglantée, anarchique . Il attendait la réparation et la justice, non la violence et la haine. Il devina, il reconnut, avec la lucidité d'un voyant, les hommes qui allaient prendre le pouvoir; même avant le 10 août, il eut la vision terrible de l^avenir. Il avertit, il lutta, il se sépara. Les désaccords politiques régnaient dans sa famille. Il était, comme son père, avec les modérés ; sa mère et Marie-Joseph se rangeaient du côté des démagogues. Marie-Joseph, politique de théâtre, gâté par ses récents succès, mettait sa gloire à être le poète de la Révolution et de ses fêtes, et se lia avec les plus exaltés. André, au contraire ^ était membre actif du club des Feuillants; Lacretelle, qui Vy a entendu, a fixé le souvenir de son éloquence énergique et fou-
XX ANDRECHENIER
gueuse, et le portrait qu'il fait de Vorateur n'a rien gardé de l'élégiaque. On n'a pas ses discours improvisés ; mais on a les articles qu^il continuait à publier périodiquement. Il en parut vingt et un, jusqu'au lo aoûtf dans les suppléments du Journal de Paris, comme dans une tribune ouverte à son courage. On suit en même temps, dans les journaux des Jacobins, la gradation des attaques dont il est lui-même l'objet. En février i 792, paraissait son article Sur les causes
DES DÉSORDRES QUI TROUBLENT LA FraNCE ET ARRE- TENT l'Établissement de la liberté. C'était une rupture définitive qui alluma la rage chez ses adversaires. Marie-Joseph eut le tort de répliquer, et, malgré les efforts d'André pour atténuer les effets de ces dissentiments, la vanité et la maladresse de Marie-Joseph les envenimèrent. Ce duel à la plume fut court, mais douloureux : l'un s'y montra déclamatoire, et trahit les blessures faites à son amour -propre; l'autre fut calme, grave, attristé. Il s'arrêta le premier. Mais dans sa polémique avec les Jacobins, à qui les dénonciations de Camille Desmoulins l'avaient rendu suspect, quelle force et quelle ironie, quelle puissance de colère et combien de sublimes provocations !
Le poète se réveilla lors de V affaire des Suisses de Châteauvieux. Ces soldats qui avaient pillé la caisse du régiment et tué leurs officiers, qu'on avait justement condamnés aux galères, à qui V Assemblée natio-
SAVIEETSES POESIES xxi
nale accordait l'amnistie, on allait encore fêter leur entrée triomphale dans Paris! Chénier [Koucher aussi) avait proteste en prose contre cette fête sacrilège de l'indiscipline y de l'illégalité et de l'assassinat ; il la dénonça de nouveau en vers énergiques et sanglants. Il vengeait la conscience publique en démasquant Robespierre et Collot-d'Herhois , « ce bouffon qui n'avait fait que changer de tréteau ». Ni Robespierre ni Collot-d'Herbois ne pardonnèrent. Tandis qu'André, le jour même de la fête, publiait, en le signant, son Hymne ironique, dans le numéro du i5 avril 1792, on exécutait, en l'honneur de la liberté et de l'égalité, un hymne officiel que le Père Duchesne nous a conservé et dont Gossec fît la musique : les vers, où les Suisses sont sagement passés sous silence, étaient de Marie-Joseph Chénier.
André n'avait pas voulu être témoin du scandale. Il alla prendre du repos à la campagne, mais pour en revenir plus irrité du spectacle que lui offrait Paris. Ses derniers articles sont encore plus acerbes, et ses attaques plus personnelles. Sa grande intelligence politique avait suivi la marche logique des meilleurs esprits : après les espérances ardentes et généreuses, les mécomptes profonds et attristés, Vétonnement et l'inquiétude^ la clairvoyance et le découragement., la colère vengeresse et le dégoût. Chénier ne pouvait que haïr ces austères et ces hypocrites ; l'homme de plaisir, sincère et tendre, détestait