XXII ANDRE CHENIER
ces comédiens de vertu; l'Athénien charmant devait maudire cette fausse Sparte. Kêver le règne de la raison, de la justice et de la loi, et tomber de si haut! Vouloir l'ordre, la liberté, la sagesse, et ne voir qu^anarchie et tyrannie, peur et lâcheté! Chénier a dit et écrit bravement , avant la chute de la Terreur, tout ce que ion en dira après, mais alors sans péril. Il a, journaliste ou poète, et jusqu'à la veille de sa mort, fustigé les déclamateurs ambitieux, les « histrions barbouilleurs de lois » , les sophistes de la guillotine. Les plus ardents républicains, s'ils sont honnêtes, doivent trouver quil a été, au milieu de tant d'espérances déçues, l'éloquent interprète de la conscience publique et des plus durables intérêts de la Révolution.
Après la journée du i o aoilt et la chute de la royauté, le Journal de Paris cessa de paraître. Chénier quitta de nouveau Paris, en prenant, cette fois, des précautions pour sa correspondance. Il alla à Forges-les-Eaux, à Kouen et au Havre, oh. il vit son frère Constantin; il écrivait à son père et recevait en secret de ses lettres. Il ne se dissimulait pas le danger. Il disait à M. de Chénier, avec d'autres recommandations bien tendres : « Je vous recomm,ande aussi tous les écrits, ouvrages et papiers que vous savez. S'ils se perdaient, tous les plaisirs, les études, les amusements d'une vie entière seraient perdus. » // se lassa vite de la province et de ces pré-
SA VIE ET SES POESIES xxiii
cautions^ et revint à Paris en octobre. Le procès du roi fit de lui non un royaliste, mais le défenseur désintéressé d'une cause qu'il regardait comme ]uste, au point de vue de la Constitution. Bien qu'on n'ait aucun détail sur le rôle officieux qu'il remplit en cette circonstance, il eut probablement des entretiens avec les défenseurs attitrés de Louis XVI, qui étaient MM. de Sèze et Malesherbes : ce dernier était Voncle de M. de La Luzerne, chez qui ils s'étaient rencontrés. Mais le discours que Chénier adressa à la Convention et qu'il plaçait dans la bouche du roi, ou ne fut pas accepté par les avocats, ou n'est peut-être qu'un morceau de cabinet, demeuré inédit, avec bien d'autres pages griffonnées dans ces heures d'amertume et de douleur.
Il ne vit, du reste, ni le roi, qui ne le connut même point, ni aucun ministre; mais on aime à associer le nom français d'André Chénier à ceux d'Alfîeri et de Schiller dans ce dernier appel à la clémence.
Apres le 2 i janvier, sa famille et Marie-Joseph lui-même le décidèrent à s'éloigner encore. Le Manifeste a tous les Français,, qu'il avait publié quelques jours avant la mort du roi, le désignait de nouveau aux coups de ses ennemis. D'ailleurs, il était repris de son ancien mal, et un repos absolu lui était nécessaire. Il voulait cependant rester à proximité de Paris. Marie-Joseph, qui venait d'être élu député de Seine-el-Oise à la Convention,