LIVRE II — CAMILLE
Reste, reste avec nous, ô père des bons vins! Dieu propice, ô Bacchus ! toi dont les flots divins Versent le doux oubli de ces maux qu'on adore; Toi, devant qui l'amour s'enfuit et s'évapore, Xomme de ce cristal aux mobiles éclairs Tes esprits odorants s'exhalent dans les airs. Eh bien ! mes pas ont-ils refusé de vous suivre ? « Nous venons, disiez-vous, te conseiller de vivre. Au lieu d'aller gémir, mendier des dédains, Suis-nous, si tu le peux. La joie à nos festins T'appelle. Viens, les fleurs ont couronné la table; Viens, viens y consoler ton âme inconsolable. »
Vous voyez, mes amis, si de ce noble soin Mon cœur tranquille et libre avait aucun besoin. Camille dans mon cœur ne trouve plus des armes, Et je l'entends nommer sans trouble, sans alarmes; Ma pensée est loin d'elle, et je n'en parle plus; Je crois la voir muette et le regard confus, Pleurante. Sa beauté présomptueuse et vaine Lui disait qu'un captif, une fois dans sa chaîne, Ne pouvait songer... Mais que nous font ses ennuis? Jeune homme, apporte-nous d'autres fleurs et des fruits. Qu'est-ce, amis? nos éclats, nos jeux, se ralentissent? Quedesverresplusgrandsdansnos mainsse remplissent! Pourquoi vois-je languir ces vins abandonnés, Sous le liège tenace encore emprisonnés? Voyons si ce premier, fils de l'Andalousie,
André Chénier. I9
i^6 ELEGIES
Vaudra ceux dont Madère a formé l'ambroisie, Ou ceux dont la Garonne enrichit ses coteaux, Ou la vigne foulée aux pressoirs de Cîteaux. Non, rien n'est plus heureux que le mortel tranquille Qui, cher à ses amis, à l'amour indocile, Parmi les entretiens, les jeux et les banquets, Laisse couler la vie et n'y pense jamais.
Ah! qu'un front et qu'une âme a la tristesse en proie
Feignent malaisément et le rire et la joie!
Je ne sais, mais partout je l'entends, je la voi;
Son fantôme attrayant est partout devant moi;
Son nom, sa voix absente, errent dans mon oreille:
Peut-être aux feux du vin que l'amour se réveille;
Sous les bosquets de Chypre, à Vénus consacrés,
Bacchus mûrit l'azur de ses pampres dorés.
J'ai peur que, pour tromper ma haine et ma vengeance,
Tous ces dieux malfaisants ne soient d'intelligence.
Du moins il m'en souvient, quand autrefois, auprès
De cette ingrate aimée, en nos festins secrets.
Je portais à la hâte à ma bouche ravie
La coupe demi-pleine à ses lèvres saisie.
Ce nectar, de l'amour ministre insidieux,
Bien loin de les éteindre, aiguillonnait mes feux.
Ma main courait saisir, de transport chatouillée.
Sa tête noblement folâtre, échevelée.
Elle riait; et moi, malgré ses bras jaloux.
J'arrivais à sa bouche, à ses baisers si doux;
J'avais soin de reprendre, utile stratagème!
Les fleurs que sur son sein j'avais mises moi-même;
Et sur ce sein mes doigts, égarés, palpitants.
Les cherchaient, les suivaient, et les ôtaient longtemps.