LIVRE II — CAMILLE
Ah! iô i*aimais alors! je l'aimerais encore,
S» (ie tout conquérir la soif qui la dévore
Eût flatté mon orgueil au lieu de l'outrager,
Si mon amour n'avait qu'un outrage à venger,
Si vingt crimes nouveaux n'avaient trop su l'éteindre,
Si je ne l'abhorrais ! Ah ! qu'un cœur est à plaindre
De s'être à son amour longtemps accoutumé,
Quand il faut n'aimer plus ce qu'on a tant aimé!
Pourquoi, grandsdieux ! pourquoila fites-vous si belle?
Mais ne me parlez plus, amis, de l'infidèle :
Que m'importe qu'un autre adore ses attraits.
Qu'un autre soit le roi de ses festins secrets,
Que tous deux en riant ils me nomment peut-être.
De ses cheveux épars qu'un autre soit le maître.
Qu'un autre ait ses baisers, son cœur; qu'une autre main
Poursuive lentement des bouquets sur son sein?
•Un autre ! Ah! je ne puis en soufîrir la pensée !
Riez, amis, nommez ma fureur insensée.
Vous n'aimez pas, et j'aime, et je brûle, et je pars
Me coucher sur sa porte, implorer ses regards :
Elle entendra mes pleurs, elle verra mes larmes;
El dans ses yeux divins, pleins de grâces, de charmes,
Le sourire ou la haine, arbitres de mon sort,
Vont ou me pardonner, ou prononcer ma mort.
Il n'est donc plus d'espoir, et ma plainte perdue A son esprit distrait n'est pas même rendue ! Couchons-nous sur sa porte. Ici, jusques au jour, Elle entendra les pleurs d'un malheureux amour. Mais non... Fuyons... Une autre, avec plaisir tentée.
148 LLÉGIES
Prendra soin d'accueillir ma flamme rebutée, Et de mes longs tourments pour consoler mon cœur. Mais plutôt renonçons à ce sexe trompeur. Qui? moi? j'aurais voulu sur ce seuil inflexible Tenter à mes douleurs un cœur inaccessible; J'aurais flatté, gémi, pleuré, prié, pressé!...
Que l'amour au plus sage inspire de folie!
Allons, me voilà libre, et pour toute ma vie.
Oui, j'y suis résolu; je n'aimerai jamais;
J'en jure... Ma perfide, avec tous ses attraits.
Ferait pour m'apaiser un efîort inutile...
J'admire seulement qu'à ce sexe imbécile
Nous daignions sur nos vœux laisser aucun pouvoir;
Pour repousser ses traits on n'a qu'à le vouloir.
Ingrate que j'aimais, je le hais, je l'abhorre...
Mais quel bruit à sa porte?. . .Ah ! dois-je attendre encore?
J'entends crier les gonds... On ouvre, c'est pour moi...
Oh ! ma Camille m'aime et me garde sa foi...
Je l'adore toujours... Ah! dieux! ce n'est pas elle!
Le vent seul a poussé cette porte cruelle.
Allez, mes vers, allez; je me confie en vous; Allez fléchir son cœur, désarmer son courroux : Suppliez, gémissez, implorez sa clémence, Tant qu'elle vous admette enfin en sa présence. Entrez; à ses genoux prosternez vos douleurs, Le deuil peint sur le front, abattus, tout en pleurs; Et ne revoyez point mon seuil triste et farouche Que vous ne m'apportiez un pardon de sa bouche.