LIVRE II — CAMILLE i5i
Ce n'était pas ainsi que, sans crainte et sans bruit. Jadis, à la faveur d'une plus belle nuit. Invisible, attendu par des baisers de flamme... O toi, jeune imprudent que séduit une femme. Si ton cœur veut en croire un cœur trop agité, Ne courbe point ta tête au joug de la beauté. Ris plutôt de ses feux et méprise ses charmes; Vois d'un œil sec et froid ses soupirs et ses larmes; Règne en tyian cruel; aime à la voir souffrir; Laisse-la toute seule et transir et mourir. Tous ses soupirs sont faux, ses larmes infidèles, Son souris venimeux, ses caresses mortelles. Ah! si tu connaissais de quel art inouï
1 La perfide enivra ce cœur qu'elle a trahi!
« De quel art ses discours (faut-il qu'il m'en souvienne!) Me faisaient voir sa vie attachée à la mienne! 'Avait-elle bien pu vivre et ne m'aimer pas?
LJ Combien de fois, de joie expirante en mes bras
f Faible, exhalant à peine une voix amoureuse :
« Ah ! dieux ! s'écriait-elle, ah ! que je suis heureuse ! » Combien de fois encor, d'une brûlante main Pressant avec fureur ma tête sur son sein. Ses cris me reprochaient des caresses paisibles!
ï Mes baisers, à l'entendre, étaient froids, insensibles;
li Le feu qui la brûlait ne pouvait m'enflammer, El mon sexe cruel ne savait point aimer! Et moi, fier et confus de son inquiétude. Je faisais le procès à mon ingratitude : Je plaignais son amour, et j'accusais le mien; Je haïssais mon cœur si peu digne du sien. Je frissonne. Ah! je sens que je m'approche d elle.
I Oui, je la vois, grands dieux ! cette maison cruelle
i52 ELEGIES
Que sans trouble jamais n'abordèrent mes pas. Mais ce trouble était doux, et je ne mourais pas. Mais elle n'avait point, sans pitié même feinte, Rassasié mon cœur et de fiel et d'absinthe. Ah! d'affronts aujourd'hui je la veux accabler. De véritables pleurs de ses yeux vont couler. Tout ce qu'ont de plus dur l'insulte, la colère, Je veux... Mais essayons plutôt ce que peut faire Ce silence indulgent qui semble caresser, Qiii pardonne et rassure, et plaint sans offenser. Oui, laissons le dépit et l'injure farouche; Allons, je veux entrer le rire sur la bouche. Le front calme et serein. Camille, je veux voir S'il est vrai que la paix soit toute en mon pouvoir. Prends courage, mon cœur : de douces espérances Me disent qu'aujourd'hui finiront tes souffrances.
Eh bien! je le voulais. J'aurais bien dû me croire! Tant de fois à ses torts je cédai la victoire! Je devais une fois du moins, pour la punir. Tranquillement l'attendre et la laisser venir. Non. Oubliant quels cris, quelle aigre im.patience Hier sut me contraindre à la fuite, au silence, Ce matin (de mon cœur trop facile bonté!) Je veux la ramener sans blesser sa fierté : J'y vole; contre moi je lui cherche une excuse. Je viens lui pardonner, et c'est moi qu'elle accuse. C'est moi qui suis injuste, ingrat, capricieux : Je prends sur sa faiblesse un empire odieux.