LA LAMPE
O nuit! j'avais juré d'aimer cette infidèle; Sa bouche me jurait une amour éternelle. Et c'est toi qu'attestait notre commun serment. L'ingrate s'est livrée aux bras d'un autre amant, Lui promet de l'aimer, le lui dit, le lui jure. Et c'est encore toi qu'atteste la parjure!
i58 ELEGIES
Et toi, lampe nocturne, astre cher à l'amour, Sur le marbre posée, ô toi qui, jusqu'au jour, De ta prison de verre éclairais nos tendresses, C'est toi qui fus témoin de ses douces promesses. Mais, hélas! avec loi son amour incertain Allait se consumant, et s'éteignit enfin ; Avec toi les serments de cette bouche aimée S'envolèrent bientôt en légère fumée.
Près de son lit, c'est moi qui fis veiller tes feux Pour garder mes amours, pour éclairer nos jeux; Et tu ne t'éteins pas à l'aspect de son crime ! Et tu sers aux plaisirs d'un rival qui m'opprime! Tu peux, fausse comme elle et comme elle sans foi, Etre encor pour autrui ce que tu fus pour moi. Montrant à d'autres yeux, que tu guides sur elle. Combien elle est perfide et combien elle est belle !
— Poète malheureux, de quoi m'accuses-tu?
Pour te la conserver j'ai fait ce que j'ai pu.
Mes yeux dans ses forfaits même ont su la poursuivre,
Tant que ses soins jaloux me permirent de vivre.
Hier, elle semblait, en efforts languissants.
Avoir peine à traîner ses pas et ses accents.
Le jour venait de fuir, je commençais à luire.
Sa couche la reçut, et je l'ouïs te dire
Que de son corps souffrant les débiles langueurs
D'un sommeil long et chaste imploraient les douceurs.
Tu l'embrasses, tu pars, tu la vois endormie.
A peine tu sortais que cette porte amie
S'ouvre : un front jeune et blond se présente, et je vois
Un amant aperçu pour la première fois.
Elle alors, d'une voix tremblante et favorable,
LIVREII— CAMILLE '30
lui disait: « Non, partez; non, je suis trop coupable.» Elle parlait ainsi, mais lui tendait les bras. Le jeune homme près d'elle arrivait pas à pas. Alors je vis s'unir ces deux bouches perfides.
Je vis de ses beaux flancs l'albâtre ardent et pur,
Lis, ébène, corail, roses, veines d'azur,
Telle enfin qu'autrefois tu me l'avais montrée,
De sa nudité seule embellie et parée.
Quand vos nuits s'envolaient, quand le mol oreiller
La vit sous tes baisers dormir et s'éveiller.
Et quand tes cris joyeux vantaient ma complaisance,
Et qu'elle, en souriant, maudissait ma présence.
En vain au dieu d'amour, que je crus ton appui,
Je demandai la voix qu'il me donne aujourd'hui.
Je voulais reprocher tes pleurs à l'infidèle;
Je l'aurais appelée ingrate, criminelle.
Du moins, pour réveiller dans leur profane sein
Le remords, la terreur, je m'agitai soudain,
Et je fis à grand bruit de la mèche brûlante
Jaillir en mille éclairs la flamme pétillante.
Elle pâlit, trembla, tourna sur moi les yeux.
Et, d'une voix mourante, elle dit : « Ah ! grands dieux !
Faut-il, quand tes désirs font taire mes murmures,
Voir encor ce témoin qui compte mes parjures! »
Elle s'élance; et lui, la serrant dans ses bras,
La retenait, disant : «Non, non, ne l'éteins pas.»
Je cessai de brûler : suis mon exemple, cesse.
On aime un autre amant, aime une autre maîtresse.
Souffle sur ton amour, ami, si tu me croi.
Ainsi que pour m'éteindre elle a soufflé sur moi.
lôo ;ïlegies
Non, je ne l'aime plus; un autre la possède. On s'accoutume au mal que l'on voit sans remède» De ses caprices vains je ne veux plus souffrir: Mon élégie en pleurs ne sait plus l'attendrir. Allez, Muses, partez : votre art m'est inutile. Que me font vos lauriers? Vous laissez fuir Camille Près d'elle je voulais vous avoir pour soutien. Allez, Muses, partez, si vous n'y pouvez rien.
Voilà donc comme on aime ! On vous tient, vous caresse,
Sur les lèvres toujours on a quelque promesse !
Et puis... Ah! laissez-moi, souvenirs ennemis.
Projets, attente, espoir, qu'elle m'avait permis.
« Nous irons au hameau. Loin, bien loin de la ville,
Ignorés et contents, un silence tranquille
Ne montrera qu'au ciel notre asile écarté.
Là, son âme viendra m'aimer en liberté.
Fuyant d'un luxe vain l'entrave impérieuse.
Sans suite, sans témoins, seule et mystérieuse.
Jamais d'un œil mortel un regard indiscret
N'osera la connaître et savoir son secret.
Seul je vivrai pour elle, et mon âme empressée
Epiera ses désirs, ses besoins, sa pensée.
C'est moi qui ferai tout, moi qui de ses cheveux
Sur sa tête le soir assemblerai les nœuds.
Par moi de ses atours à loisir dépouillée.
Chaque jour par mes mains la plume amoncelée