LIVRE II — CAMILLE i
Comme eux j'ai pu vous plaire, et comme eux vous lasser;
De vous, comme eux encor, je pourrai me passer.
Mais quoi ! je vous jurai d'éternelles tendresses!
Et quand vous m*avez fait, vous, les mêmes promesses.
Etait-ce rien qu'un piège? Il n'a point réussi.
J'ai fait comme vous-même : ah! l'on vous trompe aussi,
Vous dans l'art de tromper maîtresse sans émule.
Vous avez donc pensé, perfide trop crédule,
Qu'un amant, par vous-même instruit au changement,
N'oserait, comme vous, abuser d'un serment.?
En moi c'était vengeance; à vous ce fut un crime;
A tort un agresseur dispute à sa victime
Des armes dont son bras s'est servi le premier;
Le fer a droit d'ouvrir le flanc du meurtrier.
Trahir qui nous trahit est juste autant qu'utile,
Et l'inventeur cruel du taureau de Sicile,
Lui-même à l'essayer justement condamné,
A fait mugir l'airain qu'il avait façonné.
Maintenant, poursuivez : il suffît qu'on vous voie, Vos filets aisément feront une autre proie: Je m'en fie à votre art moins qu'à votre beauté. Toutefois, songez-y, fuyez la vanité.
Vous me devez un peu cette beauté nouvelle; Vos attraits sont à moi, c'est moi qui vous fis belle. Soit orgueil, indulgence ou captieux détour, Soit que mon cœur, gagné par vos semblants d'amour, ^ D'un peu d'aveuglement n'ait point su se défendre Car mon cœur est si bon et ma muse est si tendre !), le vins à vos genoux, en soupirs caressants. D'un vers adulateur vous prodiguer l'encens. De vos regards éteints la tristesse chagrine
Fut bientôt dans mes vers une langueur divine.
Ce corps fluet, débile et presque inanimé,
En un corps tout nouveau dans mes vers transformé,
S'élançait léger, souple; ils vous portaient la vie;
Des nymphes, dans mes vers, vous excitiez Tenvie.
Que de fois sur vos traits, par ma muse polis.
Ils ont mêlé la rose au pur éclat des lis!
Tandis qu'au doux réveil de Taurore fleurie
Vos traits n'offraient aux yeux qu'une pâleur flétrie,
Et le soir, embellis de tout Part du matin.
N'avaient de rose, hélas ! qu^in peu trop de carmin, |
Ces folles visions des flammes dévorées
Ont péri, grâce aux dieux, pour jamais ignorées.
Sur la foi de mes vers mes amis, transportés.
Cherchaient partout vos pas, vos attraits si vantés.
Vous voyaient, et soudain, dans leur surprise extrême
Se demandaient tout bas si c'était bien vous-même.
Et, de mes yeux séduits plaignant la trahison
M'indiquaient l'ellébore ami de la raison.
« Quoi! c'est là cet objet d'un si pompeux hommage.? Dieux! quels flots de vapeurs inondent son visage ! Ses yeux si doux sont morts : elle croit qu'elle vit ; Esculapedoit seul approcher de son lit. » Et puis tout ce qu'en vous je leur montrais de grâce N'était rien à leurs yeux que fard et que grimace. Je devais avoir honte : ils ne concevaient pas Quel charme si puissant m'attirait dans vos bras. Dans vos bras ! qu'ai-je dit? Oh non ! Vénus avare Ne m'a point fait un don qui fut toujours si rare. Si je l'ai cru longtemps, après votre serment Je vous crois, et jamais une belle ne ment;
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Jamais de vos bontés la confidente amie • Ne vint m'ouvrir la nuit une porte endormie, I Et jusqu'au lit de pourpre, en cent détours obscurs, ' Guider ma main errante à pas muets et sûrs. > Je l'ai cru, pardonnez; mais ce sera, je pense... ! Oui, c'est qu'à mon sommeil plein de votre présence [t Un songe officieux, enfant de mes désirs, - M'apporta votre image et de vagues plaisirs.
Cette faute à vos yeux doit s^excuser peut-être;
Même on cite un ingrat qui vous la fit commettre.
Adieu, suivez le cours de vos nobles travaux. Cherchez, aimez, trompez mille imprudents rivaux. Je ne leur dirai point que vous êtes perfide. Que le plaisir de nuire est le seul qui vous guide. Que vous êtes plus tendre alors qu'un noir dessein, Pour troubler leur repos, veille dans votre sein; ' Mais ils sauront bientôt, honteux de leur faiblesse, Quitter avec opprobre une indigne maîtresse. Vous pleurerez, et moi, j"'apprendrai vos douleurs Sans même les entendre ou rire de vos pleurs.