ET LA DERNIÈRE PÉRIODE DE LA VIE D'HÉROET I
La Parjaicte Amye fut imprimée en 1542. Ce poème d'Héroet provoqua l'enthousiasme : plus de vingt éditions en prolongèrent le succès pendant de longues années, même après le triomphe de la Pléiade. Pour faire comprendre l'intérêt que cette oeuvre présentait aux yeux des contemporains et l'influence qu'elle exerça, il faut expliquer quel en est le caractère et dans quelles circonstances elle parut.
NOTICE BIOGRAPHIQXJE XIX
Lq poème a pour sujet la doctrine platonicienne de l'amour ; la « parfaicte amye », que le poète met en scène, s'en montre profondément pénétrée, et l'explique avec une éloquence parfois sublime. Mais le sujet ne doit pas faire illusion sur la portée même de l'œuvre. On est frappé en effet de tout ce que la « parfaicte amye » ajoute, par des digressions habiles, à l'exposé savamment ordonné de cette philosophie. Dans le premier livre, elle définit les caractères de son amour ; dans le second, déjà plus philosophique, elle explique les sentiments que la mort de son ami lui ferait éprouver ; dans le troisième, elle montre que l'amour vrai donne le bonheur et qu'il est toujours récompensé. La pensée s'élève graduellement aux idées métaphysiques et morales les plus hautes. Si la doctrine platonicienne a inspiré tout le poème, c'est surtout dans les deux derniers livres. Malgré l'harmonie de l'ensemble, ce poème apparaît comme une œuvre de métaphysique et d'abstraction, mais aussi d'analyse et de critique positive. Car, dans le premier livre, la « parfaicte amye » explique avec une délicatesse exquise ses sentiments et les caractères de son amour, et sait en même temps se détacher d'elle-même ; sa sagesse, qui n'est pas exempte d'ironie, fait des allusions ou même donne une solution à des questions d'un ordre moins abstrait et d'un intérêt moderne qui font alors le sujet de nombreux écrits : la femme doit-elle repousser toute assiduité ? doit-elle dissimuler son amour ? a-t-elle le droit d'aimer ? Il n'est pas jusqu'à la question, si vivement débattue alors, de la supériorité de l'homme ou de la femme ', à laquelle l'ouvrage tout entier ne donne implicitement une solution. La Parfaicte Amye est une œuvre d'actualité ; elle répond à des préoccupations morales et philosophiques qu'il faut expliquer. D'après l'ordre occupé par divers opuscules d'amour dans le recueil collectif (Opuscules d'amour, Lyon, Jean de Tournes, 1547) qu'il avait sous les yeux, Goujet a supposé,
I. Il faut au moins citer Corn. Agrippa, De la précellence du sexe féminin ; Gratian du Pont, Contraverses des sexes masculin etfemenin, 1537 ; et surtout les ouvrages que nous analysons plus loin, le Dialogue Peregrin, 3' livre, chap. 83 (f. 138 v"), qui a pour titre : « Au convy et festin fut disputé lequel plus aymoit, la dame ou l'homme » ; le Courtisan de Castiglione, dont le 3' livre est presque tout entier consacré à ce débat.
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et on a répété après lui, que la Parfaicte Amye avait provoqué une polémique, et que VAmie de Court de La Borderie en était la réfutation. C'est le contraire qui est vrai : la Parfaicte Amye est une réponse à VAmie de Court ', et le point de départ de ce débat fut la publication et la vogue du Courtisan, ouvrage de l'Italien Balthasar Castiglione.
L'Italie approvisionnait alors la France de ses romans, poèmes, traités de morale, qui, avec nos vieux romans de chevalerie sans cesse rajeunis, obtenaient le plus grand succès. Depuis les guerres de Charles VIII et de François h^ au delà des Alpes, la connaissance de la langue et de la littérature italiennes s'était fort répandue. En particulier, les écrivains qui chantent l'amour avaient la faveur dans cette société du temps de François ler, où la femme commençait à jouer un rôle ; ils contribuaient à conserver à l'amour sa poésie et son idéal, en dépit des éléments disparates qui se rencontrent dans ces œuvres à la fois romanesques et morales.
Le Courtisan de Balthasar Castiglione avait paru en Italie en 1328. C'est un dialogue à la manière de Platon, dont les interlocuteurs, réunis en 1506 au palais d'Urbin, raisonnent des qualités propres au courtisan ; parmi eux on remarque l'Arétin, Julien de Médicis, P. Bembo. Les quatre livres du dialogue constituent un code du savoir-vivre à la cour et présentent les divers aspects de cette question morale, dont l'intérêt allait se renouveler pendant deux siècles -. Le premier livre traite des qualités et de l'éducation nécessaires au « parfait courtisan » ; le deuxième, des convenances à observer avec les autres courtisans
1. Souvent, les œuvres de cette époque circulaient en manuscrit avant d'être imprimées. On ne saurait donc fixer rigoureusement la date de la composition d'après la date de l'impression. Remarquons toutefois que l'édition de VAmie de Court de G. Corrozet porte un privilège daté du 9 mars 1541 (n. s. 1542) et celle d'Et. Dolet une épître au lecteur, du 15 mai 1542, qui annonce la Parfaicte Amye à paraître « dedans ung moys ».
2. Sur Balthasar Castiglione, voir Joly, De Balthasaris Castilionis opère eut titulus... (Caen, 1856, Hardel) ; un article de M. Pietro Toldo, de l'Université de Turin : Le Courtisan dans la littérature Jrançaise et ses rapports avec l'œuvre de B. Castiglione, dans VArchiv de Herrig, t. CIV, pp. 75, 313 et t. CV, p. 60; et J. Cartwright, Baldassare Castiglione, the Perfect Courtier, his Life and Letters, London, Murray, 1908, 2 vol.