I. Voir Recueil de waye poésie, Paris, Denys Janot
Amour a fait son trophée ériger...
XXVI NOTICE BIOGRAPHIQXJE
dames sont l'objet à la cour et sur les complaisances qu'elles montrent, ont été repris par La Borderie, non plus pour les condamner, mais pour les justifier ; toutefois, l'exagération des traits et l'effronterie des aveux semblent toujours faire tourner l'apologie en satire. Coquette et prétentieuse avec cynisme, r « amie de court » se fait gloire de vaincre l'amour qu'elle considère comme une vaine idole :
J'estime là mon trophée et ma gloire
De pouvoir vaincre, estant femme mortelle,
Par artifice une déité telle.
Incapable d'aimer, elle est indifférente à l'amour, et dans l'amour elle n'apprécie que la galanterie :
Je retiens tout, et personne ne chasse, Fondant ma gloire et louenge estimée, Sans aymer nul, estre de touts aymée, Qui est le poinct de mon enseignement.
Pourquoi craindrait-elle les pièges ou les entraînements ? elle est sûre d'elle, elle a pris ses mesures, et son cœur est bien défendu :
En une Tour d'invincible défense, Fermeté dicte, est mon cueur résident.
Duquel Honneur est chef et président, Accompaigné de Craincte et d'Innocence, Pour résister contre Concupiscence Laquelle s'est avec Amour rengée...
L' « amie de court » est en effet belle parleuse et connaît ses auteurs ; mais si elle manie facilement les abstractions, elle sait aussi le prix des choses, le prix surtout des hommages, qui flattent son orgueil, et des présents, qu'elle reçoit comme le tribut dû à sa beauté ; car elle estime
grand' saigesse
Ne refuser d'ung Prince la largesse.
Il ne saurait mieux la donner qu'à une « honneste femme »
Qui d'accepter ne luy faict moins d'honneur
Que de donner luy a faict le donneur.
NOTICE BIOGRAPHiaUE XXVII
Elle couvre de prétextes hypocrites la bassesse de ses sentiments et la liberté de ses allures ; au moins avoue-t-elle sans détour que si elle doit prendre mari, elle le choisira sot et riche :
Quant à mary, je resoulz donc ce point De l'avoir riche ou de n'en avoir poinct.
L' <( amie de court » n'a point le cerveau encombré de préjugés ; elle fait peu de compte des sentiments les plus nobles.
Le scandale causé par VAmie de Court fut très grand ; par tradition et par respect pour la Muse, les poètes s'étaient constitués les champions des dames et de l'amour, en face des conteurs réalistes qui en faisaient l'objet de leurs railleries. On invoqua contre La Borderie le dieu de l'Amour ; à coups de rimes on chassa du Parnasse l'audacieux poète.
C'est Charles Fontaine, l'ami d'Héroet et de Marot, qui le premier riposta dans un poème de 1282 vers. Dès le début de sa Contr' Amye de Court ', il semble s'attribuer l'honneur de l'attaque :
Quand je congneu que l'Amye de Court Blasmoit l'Amour, dont encor le bruit court,
I. Je cite d'après l'édition de Sulpice Sabon. — Les diverses éditions de la Contr'Amye sont :
La Contr' Amye de Cotirt, Paris, Adam Saulnier, 1541, in-8 (Brunet, II, 1326).
Édit. coll. de La Borderie, Ch. Fontaine, Héroet. G. Corrozet, 1542 (Bull, du Bibl., 1861, p. 125). Voir Notice bibliographique, p. xlv-xlvi.
La Contr' amye \ de Court : | par \ Maistre Charles Fontaine \ Parisien I ♦ I Vautheur \ Qui fors Sulpice entreprendra \ De in'imprimer il mesprendra \ [marque sans bordure avec devise Adversis duro\ A Lyon, che7 Sulpice Sabon J | pour Antoine Constantin. \ Avec privilège pour un an [à la fin du livre, p. 417 : Imprimé à Lyon \ par SulpiceSabon \ i)4}]. — Bibl. de Munich (c'est à cette édition que j'emprunte les citations faites dans cette notice et dans les notes).
La contre | amye de la court \ Niçois (sic) de "Burges | 1543. — Bibl. Ars. 8368, B.L.
Je relève dans La Croix du Maine, I, 107, une note incompréhensible : « La Contr' amye de Court, responsive à celle d'Antoine Heroet qu'il appelle la Parfaite Amie, imprimée à Lyon par Jean de Tournes et par Adam Saulnier, l'an 1543. » La Croix du Maine confond et les œuvres et les éditions.
Sur Charles Fontaine, voir La Croix du Maine, I, 107, et l'article de E. Roy, Rev. d'hist. litt. de la Ft., 1897, P- 412-422.
XXVIII NOTICE BIOGRAPHiaUE
Qu'amour n'est rien que fainte poésie, Ou mesmemeat que folle fantasie, Je dy en moy : Ha ! n'oseray je point Deffendre Amour que l'on blasme en ce poinct ?
Charles Fontaine semble aussi avoir rallié autour de lui les poètes ; c'est à lui en effet, comme nous verrons, que plusieurs adressent leurs vers vengeurs. Peut-être l'invocation finale de son poème a-t-elle fourni à Héroet le titre même de la Parfaicte Aniye, quand, à propos de VAmie de Court, il s'écrie :
O Dieu Amour, ceste imperfaicte amye Qui est de toy si perfaicte ennemye...
Dans sa Contr'Amye, le poète fait honte à r« amie de court » de son égoïsme cynique, de ses bas calculs, surtout de sa cupidité :
Tu dis, Amye à l'or emmiellée
Qui as l'amour avec l'argent souillée...
Il prend cette rusée en flagrant délit de contradiction ; il la réfute par ses propres affirmations, et oppose à ses prétentions la dignité de la « vraye Amour ». Si le style manque parfois de précision et de vigueur, le sentiment est sincère et soutenu d'un ferme bon sens ; sans emphase, il regrette l'amour naïf d'autrefois,
Lorsqu'on allait vestu de tiretaine,
cet amour du « bon vieux temps », disait Clément Marot, Qui sans grand art et dons se demenoit.
Si l'on en juge par une épître des Ruisseaux de Fontaine (p. 80), l'auteur de la Contr' Amye était fier de son œuvre qui loue honnestement La bonne Amour, blasmant l'Amye Trop enchantée et endormie Aux honneurs et biens de ce monde.
Il appartenait à l'auteur de V Androgyne de venger le dieu outragé, en démontrant la céleste origine de l'amour et son