‹ Œuvres poétiques choisies et précédées d'une introductionChapitre 19 sur 89 · XXX NOTICE BIOGRAPHIQ.UE · texte numérisé non relu

XXX NOTICE BIOGRAPHIQ.UE

plaintes de la passion malheureuse ; la « parfaicte amye » ignore les souffrances tragiques des victimes de l'amour, elle goûte, en aimant, des joies pures. La raison qui domine en elle, le sentiment de son devoir, son attachement à un idéal qu'elle veut réaliser, sa conception même de la « vertu » mêlent à ses sentiments quelque chose de stoïcien, ou parfois même de chrétien. L'amour de Fiammette s'exprime avec feu ; le langage de la « parfaicte amye » revêt parfois les grâces de l'élégie, mais même quand il s'élève au pathétique, il est surtout oratoire par le ton et le mouvement du style. On connaît par là que la « parfaicte amye » s'est formée à l'école des platoniciens d'Italie, qui pour la plupart confondaient dans le même culte Platon et Cicéron : elle parle avec l'éloquence d'un personnage du Coui-tisan de Castiglione.

Quant au platonisme même qui fait le fond de l'œuvre d'Héroet et doit sans doute beaucoup aux humanistes italiens, il ne ressemble en rien au platonisme sentimental et romanesque, qu'avaient introduit en France certaines œuvres d'imagination venues également d'Italie. En 1527, dix ans avant la traduction du Courtisan, avait paru le Dialogue très élégant intitule le Peregrin, traictant de VHonneste et Pudique amour concilie par pure et sincère vertu, traduict de vulgaire Italien en langue francoyse par maistre Francoys Dassy, conterouleur des Bri:( de la niaryne en Bretaigne, secrétaire du roy de Navarre '. On a peine aujourd'hui à comprendre le succès prodigieux qu'obtint alors cette œuvre fastidieuse et incohérente de l'Italien J, Caviceo ; les prétentions philosophiques s'y mêlent aux aventures les plus romanesques. Les amours du Peregrin et de Genevre sont traversées par les incidents les plus bizarres, trahisons, enlèvements, assassinat,.

I. Ce livre a été imprimé à Paris; on lit à la dernière page : par Nicolas Couteau imprimeur, pour Galliot du Pré marchand libraire juré de l'Université, ayant sa boutique en la grant salle du palais au premier pilier. Et fut achevé le vingt cinquiesme jour du moys de may Van mil cinq cens vingt et sept. In-4, car. goth. — En 1528, Claude Nourry publie une autre édition à Lyon, et Galliot du Pré à Paris. Cette dernière est réimprimée à Paris par Jean Saint-Denis en 1529; puis paraît une nouvelle édition en 1531 (Paris, Alain Lotrian) ; en 1533 Claude Nourry, en 1535 Jean André réimpriment celle de 1528; en 1540, Nicolas Gilles en donne une édition à son tour.

NOTICE BIOGRAPHiaUE XXXI

viol ; la scène se déplace continuellement, nous sommes transportés dans tous les pays, d'Italie au mont Sinaï, et de là aux Enfers ; car le Peregrin y descend, comme jadis Ulysse et Énée, pour y apprendre des nouvelles de sa bien-aimée ; à la fin les deux amants se retrouvent, s'épousent pour mourir aussitôt après. Chemin faisant, l'auteur expose d'une façon assez alambiquée et en deux longs chapitres ' la doctrine de Platon sur l'amour; à plusieurs reprises revient la même définition de l'amour vrai : « Tout ainsi que l'ame (en procédant l'aage) se faict plus parfaicte, l'amour aussi es continuelz travaux reçoit plus de vigueur et de doulceur. » Cette définition pourrait servir d'épigraphe au Peregrin qu'elle résume.

Dans ce fade roman, Gilles Corrozet avait pu trouver la matière même de son joli Conte du Rossignol : c'était tirer de l'ouvrage ce qu'il contenait de meilleur. Mais le reste ne permet pas de supposer que Caviceo ait inventé cette gracieuse allégorie * ; c'est l'œuvre d'un rhéteur qui ne sait ni analyser ni raconter ; l'imbroglio du récit et l'enflure du style suppléent mal à l'analyse des caractères ; ni vraisemblance dans les événements, ni vérité dans les sentiments ; Héroet devait donner un tout autre commentaire de la théorie de Platon.

Dans tous ces romans d'amour, Héroet condamnait les fictions qui en forment la matière. Il déclare {Parf. Amye, v. 24) que pour accomplir son œuvre

1. Voir dans l'édition de Claude Nourry, Lyon, 1533, IP liv., chap. 11 et ra, f. 62 i°-{. 63 T°.

2. Ibid., 111° partie, chap. xxvir, f. m r" : « La coustume du rossignol est que jamais ne convient en acte charnel avec sa femelle s'il n'est sur ung rameau verd, auprès duquel y en aura ung sec. Et après qu'il a consumé son appétit vénérien, subitement il sault sur le rameau sec, ou il acoustre sa queue et agence ses plumes et ung peu chante enroy. Et puisàl'eaue s'encourt pour se mundifier... Tous ceulx qui se conjoignent en acte charnel avec dames sont en rameau verd, c'est assavoir en amour sensuelle, mais après ressasié leur appétit vain tombent sur le rameau sec, c'est en oubliance du vray amour, en tant de tristesse et desplaisance que du plaisir possédé n'ont plus de raison. Considères que pour me aymer tu es faict homme réputé et estimé. Et cependant que tu seras persévérant en cest pudique amour, toujours t'eflforceras à semblables vertueuses et louables œuvres... » Cette Genèvre, qui fait ainsi la leçon à son ami, est une pédante insupportable.

Hétoet. c

Page 1