‹ Œuvres poétiques choisies et précédées d'une introductionChapitre 57 sur 89 · praesage T — 633. forte ramparée M · texte numérisé non relu

praesage T — 633. forte ramparée M

I. Ce « second livre » correspond au discours de Diotime dans le Banquet, 201 D, ou du moins traite les deux idées essentielles de sa doctrine : l'amour terrestre nous élève à la connaissance de Dieu; l'amour est immortel. Pour ajouter à cet exposé quelque chose de plus dramatique, Héroet suppose que la mort a privé la « Parfaicte Amye » de celui qu'elle aimait. L'idée ne se trouve point dans Platon qui, d'un mot, fait simplement allusion à l'éloignement (voir Phèdre, 255 D). De même Caviceo dans le Peregrin, III, 41, f. 119 v° : « Mon record est, puis que le ciel nous est aspirant, que si nous sommes joinctz ensemble, que jamais par mort deslier ne nous devrons. » Et Castiglione dans le Courtisan, f. 230 v° : « Pour se exempter de ceste absence et jouir de la beaulté sans passion... » (voir plus loin la note du v. 820). Plusieurs fois au contraire, Marguerite exprime avec force dans ses poésies cette idée, que la mort ne détruit pas l'amour en séparant ceux qui s'aiment.

Veue au partir de la main qui la jette,

A évader soit beaulcoup plus aysée

Qu'aultre poignante aussi tost qu'advisée,

Si je prévois toutesfois ce danger 640 Non advenu, ce n'est pour soulager

Mon cueur, ny lors pour douleur éviter,

Que telle mort me semble mériter.

Je n'ay l'esprit des sages anciens,

Qui de douleur et joye patients, 645 Ne voulants rien ny trop penser ny faire, [29]

Usants de l'heur, pensoient à son contraire.

En volupté les douleurs meditoient.

Et le présent pour l'advenir traictoient

Si sagement, que point ne se troublants, 650 Et en tout temps à eulx mesmes semblants,

Menoient tranquille et bien heureuse vie '. Las, je leur porte et honneur et env}'e ;

637. beaucoup TB — 659. prevoys D » — 646. Usans BM 5 ; pensoyent D» — 647. meditoyent D* — 648. traictoyent D» — éji.Menoyent D ' ; tranquile O.

qu'en délivrant les âmes elle leur donne le véritable amour dans toute sa pureté et dans toute sa plénitude; voir en particulier Mort et Résurrection d'Amour {Marguerites, t. IV, p. 269) :

Et puis quand serez mort, un bien devez attendre Qjie de vous Amour mort, et vostre froide cendre Suscitera l'Amour, qui tousjours sera vie Du mort, duquel par luy sera la mort ravie, Et du tout mis à rien, et où mort ha esté, Amour vivant sera pour jamais arresté.

I. C'est toute la morale des « sages anciens » qu'Héroet résume, pour déclarer en même temps qu'il n'a pas leur « esprit ». A cette « sagesse » antique il va opposer les droits du cœur, et aussi la résignation chrétienne, qui ne permet pas dans la plus grande affliction De murmurer contre Dieu et Justice (v. 756).

Cette profession de foi s'encadre naturellement dans le développement; on trouvera plus loin (v. 749 et surtout 102 1) d'autres allusions à des erreurs intéressant l'orthodoxie ; le poète craignait peut-être pour son œuvre des interprétations malveillantes qu'il a essayé ainsi de prévenir.

Mais ce n'est pas ce que mon cueur désire,

Que les suyvants propos de mort induire, 6>5 Pour amoindrir félicité présente,

Ou pour garder que ne me mal contente,

S'il advenoit que mort me fust si dure.

Que desmollir le pillier qui m'asseure.

Pour le présent ne veulx sagesse ouyr, 660 Qui me defFende ou rire ou resjouyr;

Et quand douleur de sa mort m'adviendra.

Nul reconfort ma fortune tiendra

Qu'elle ne soit, ce me semble, deffaicte,

Voyant deffaire une chose parfaicte.

665 J'useray lors de pitoyables termes

N'y espargnant ny complainctes ny larmes.

La passion dont j'useray oultrée.

Dedans soufferte et par dehors monstrée,

Tesmoignera que j'aurois grand plaisir 670 Que mort me vint avecques luy saisir,

Mais, sachant bien que l'heure est ordonnée,

Que, demeurant seulle et infortunée,

Mon corps seroit entier, et ma pensée , Estre pourroit par courroux insensée, 675 Je recongnois ce malheur incongneu, [30]

Je crains et sens ce mal non advenu.

Je le prevoy, j'en escris, j'en devise.

Car si j'estois d'ung tel ennuy surprise,

Mon esperit promptement offensé 680 D'ung changement, ou il n'auroit pensé,

Se trouveroit si rudement troublé

D'estre aultrement qu'il ne luy eust semblé.

658. démolir TMs — 660. défende T — 670. avecque TB — 671. sachant Ds saichant P — 679. esprit TBM ' M î M» — 681. Si [Se] B troveroit T.

Qu'ailleurs de soy d'aultant s'esgareroit,

Lors qu'à moy plus necessoire seroit.

685 Je ne veulx pas que point ne se tourmente,

Je ne veulx pas qu'il ne se malcontente.

Je ne veulx pas par ceste prevoiance,

Comme j'ay dict, luy permettre constance,

Ou l'exempter de perturbation.

690 Bien je vouldrois qu'en telle affection

Fust inutile à touts, fors qu'à congnoistre

Dieu, et le ciel, ou l'amy pourroit estre. En ce propos, esprit, je t'exercite ,

A ce convy funèbre je t'invite ; 695 Et me doubtant que, selon ta nature,

D'aultres plusieurs suyvant ton adventure

Et aultre amour, tu deviennes legier.

Je te veulx bien par parolle obliger,

Et dire : à Dieu ne plaise qu'il advienne. 700 Mais si sa mort vient plus tost que la mienne,

Qui pour ung temps nous puisse rendre absents,

Si la douleur ne me soubstraict le sens,

Dames, je dy, je vous promets et jure

Que me sera ceste absence plus dure, [31]

705 Que je ne puis, ne le sentant, prédire. Je me propose austère vie et pire.

Je ne dy pas, que toutes les passées

Tant seulement, mais fainctes ou pensées.

Je n'escris point, au fort de mon affaire 710 L'occasion que prendre délibère,

Pour desguiser la cause de ma plaincte

683.Qu'alleursT — 687. prévoyance D* — 688. je dictM'-M4 — 690. vouldroye MS; affliction corr. vis. dans T (Bibl. Ars.) — 691. intitule B ; s de touts biffé à la plume dans T {Bibl. Ars.) — 695. En [Et] toutes èdit. sauf D — 697. léger M 7 — 703. promects T — 705. me le D et autres cdit. sauf ne le Mi-M^ — 710. Après j 10 point et après j 14 virgule PB.

A ung fascheux, auquel seray contraincte

De m'excuser, ou d'en estre blasmée,

S'il ne me voit la face accoustumée.

71 S Si jusques là mes amours puis celer,

Contente suis de ne les révéler,

Et ma douleur ensemble faire croistre,

En la monstrant moins qu'elle ne deust estre. Mais si de touts la cause en est congneue, 720 Me sentiray à mon malheur tenue.

Pour lors si grand, qu'il ne sera possible

Que d'aultre mal je devienne sensible.

Ce que le monde honneur en nous appelle

Soit esgaré par divorce et querelle, 725 Que soient noz biens perdus et fulminés,

Touts mes parents bannys et ruinés, . Qu'on en mesdise ainsi que Ion vouldra,

Ung grand soucy touts aultres estaindra.

De mes parents la fureur provocquée 730 Sera par mort de l'amy sufFocquée.

Et s'il est sceu, plus ne veulx faire compte

Ne différence entre l'honneur et honte.

J'aymois l'amy devant couvertement ; [32]

- Et je hairray tout aultre doublement, 7J5 Premièrement, de ce qu'il aura tort

De n'estre point, au lieu de l'amy, mort ;

Plus, que le temps propice à larmoyer

Me conviendra par force l'emploier

A me monstrer contre luy offensée, 740 Rompant le jour mille foys ma pensée.

713. de n'estre tontes édît. saufD — 717. doulceur PTBOM 5 - M 8 — 719. en omis PTBM '-M4 M ^ ; re devant congneue corr. tns. dansT (Bihl. Ars.), n'est corr. ms. dans P {Bihl. Ars.), est bienM5-M7 — 724. diverse M S — 725. soyent D^ — 728. estaindre D — 729, fas^eur M S- M7 — 734. harrayT.

Ha, quand je pense au temps de la ruine Qui me menasse, ainsi que l'ymagine, Le cueur me tremble et si tresfort m'estonne. Que peu s'en fault qu'à ceulx je ne pardonne,

74) Qui ont jadis faulsement maintenu (Combien que tout soit d'ung facteur venu) Que Dieu ayt faict hommes, terre et planètes. Que toutesfoys des choses par luy faictes Oncques depuis n'eut soing ny cure aulcune,

750 Et que du tout laissa faire à fortune ».

Si grand'erreur, à bon droict reprouvée, Doibt des long temps avoir esté trouvée Par malheureux, lesquelz, trop irrités D'avoir les maulx qu'ilz n'avoyent mérités,

75) Ce leur sembloit, tumbarent en ce vice De murmurer contre Dieu et Justice.

Et ce que plus à leur faulse oraison Donnoit couleur d'apparente raison, C'estoit que tant d'hommes meschants et vilz

760 Icy vivoient longuement inutilz.

Que vertueux soubdainement mouroient.

Ou bien vivants trop paouvres demouroient, [33]

Les bons tousjours perduz et offensés,

741. aux O ; auunt M ' - M 4 M 8 — 745 . faulccment B — 747. planettes D» — 749. n'eust TBM S — 751. grand erreur M'- M $ — 752, este D ' — 755. Des malheureux M 4- M * ; lequelz B — 755. tumberent BM s -M 7, tombèrent M ^ — 760. vivoyent D* — 761. mouroyent D- — 762. vivans TB ; paovres D », povres O ; demouroyent D ».

I. Allusion à la doctrine des Épicuriens. Calvin, Inst. cbrest., I.xvi, 2 : « Il est à noter que la providence de Dieu, telle que l'Escriture la propose, s'oppose à fortune et à tous cas fortuitz... Je laisse ici à parler des Epicuriens (de laquelle peste le monde ha esté toujours remply) lesquelz en leurs resveries pensent que Dieu soit oisif et comme un fainéant. » Voir Lucrèce, de Natura rerum, V, 146 sqq.

Les vicieulx d'honneur recompensés. 765 Certes je croy que personne affligée,

Si d'esperit divin n'est allégée

Pour avoir veu du monde la conduicte,

Pourroit tomber en l'erreur dessusdicte ;

Et de ma part estant impatiente 770 Desja du mal, devant que je le sente,

Trouver ne puis juste ny raisonnable

Qu'ung desplaisant, fascheux et mal traictable

Moins soit mortel, d'aultant que plus ennuyé,

Et que celluy, duquel je tiens ma vie, 775 Meure, et me laisse icy desconfortée,

Que pour jamais me soit la veue ostée

De ce que j'ayme, et que l'on me présente

Tousjours à l'œil ce qui me malcontente. Est ce raison, quand deux sont préparés 780 A bien s'aymer, d'estre ainsi séparés?

D'en prendre l'ung, et l'aultre délaisser,

De l'ung guérir, et de l'aultre blesser?

Est ce justice une voulunté faire

A qui n'a pas moyen de satisfaire ?

785 Est ce bien faict d'ung bon cueur tourmenter, ' D'estre à bel œil cause de lamenter ?

Le bon feist il oncques chose maulvaise ?

Las, je me tais, et crains qu'ung grand malaise

En desespoir surmonte ma créance.

790 Si vous fault il avoir ceste fiance.

Que les malheurs et moiens, qui nous nuysent, [34]

Le plus souvent à bonne fin conduisent,

Et que celluy, dont vient toute bonté.

Ne regist pas à nostre voulunté,

764. vitieux D*, vicieux OM 5 — 766. d'esprit B — 772. tractable TBM • — 773. enuye B — 774. celuy BMs — 78}. voulunté D' — 784. lit qui B — 791. moyens !> — 795. dou vient P.

795 Mais à la sienne ; et tout, pour cause bonne.

Parquoy le fault prendre, ainsi qu'il le donne,

Et le vouloir, puis qu'il le veult ainsi. Voyla qui faict augmenter mon soucy ;

Cela me faict trembler, comme une fueille, 800 S'il fault qu'il meure et puis que ne le vueille.

Pourray-je bien une chose vouloir,

Dont le penser desja me faict douloir?

Ce que je crains, qu'il ne doibve advenir,

Quand il viendra, pourra il contenir 80) Mes vouluntés et mes conditions ? Déportez vous de voz inventions,

O bien disants Poètes, Orateurs,

Qui avez bruict d'estre consolateurs.

Car nul de vous ne me consolera, 810 Sinon celluy qui bien m'asseurera,

Apres son triste et lamentable jour,

Que ne feray pardeca long séjour.

Durant lequel tout le gouvernement

Qu'aura ma vie en son languissement, 8is C'est ce que je promis de vous compter.

Dames, vueillez moy plaindre et escouter

Faisant Testât de mon affliction,

Puisque la mort est séparation

D'ame et de corps. Je veulx estre asseurée, 820 Voyant beaulté de bonté séparée ', [35]

796. qui le TBM'-Mï , que le M4-M8 — 798. soulcy B — 799. feuille P — 805. voluntez PBM5-M7, voluntés T, voulantes O — 807. et Orateurs Mî — 812. pardeça D» — 815. j'ay promis MS-M7 — 820. beaulte D'.

I. Cette assimilation de la beauté au corps et de la bonté à l'âme est conforme à la doctrine de Platon et familière aux Platoniciens contemporains d'Héroet; cf. Courtisan, i. 250 V : « Pour se exempter du tourment de cette absence [de la personne aimée] et jouir de la beauté

Quand il mourra, si je demeure icy,

Que je pourray me séparer aussi,

Affin que si n'est permis d'estre ensemble.

De quelcque chose au moins je luy ressemble.

825 Voyci comment je me separeray :

Quant à mon corps je luy commanderay, Qu'ayant tousjours honneur pour sa conduicte. Par se douloir, s'il peult, qu'il ressuscite De sa moytié la partie mortelle ;

830 Et s'il ne peult, que sa grâce soit telle, Comme de qui a plus à regretter Que tout le monde ensemble à soubhaitter; Tellement soit sa joye ensepvelie, Qu'en approchant de sa melancholie,

835 D'ung fol aymant soit le feu refroidy, Et le repos d'ung prudent estourdy Par le travail, que le corps monstrera.

Je n'en dys plus, car je croy qu'il faira Trop son debvoir, bien que de dueil pressé

840 Et que de luy luy mesmes délaissé

Ne soit guidé que par façons honnestes Et sens commun aux raisonnables bestes.

Car mon esprit en sera séparé ; Et au plus hault de sa tour retiré,

84s Vouldra trouver celluy que tant aimoys,

824. quelque TB — 826. Quand B ; commandray TB — 827. par sa M5-M7 — 828. qui [qu'il] M' Ms M»— 829. l'a D, la autres édits.—SiO. si ne P — 834. melencholie M5 M^, mélancolie M7 — 838, dy TBMS; fera PBMî-MS — 839. le [de] Mî ; deuil O — 840. mesme M^-M» — 841. façons D* — 843. reparé M4-M8 — 845. qui M3 M4 M^ ; aymois D*.

sans passion, il est besoing que le courtisan avec l'ayde de raison rappelle du tout le désir du corps à la beaulté seule et qu'il la contemple le plus qu'il peut en elle mesme simple et pure, et au dedans de l'imagination la forme abstraite de toute matière. »

L'esprit, que tant en l'aymant, j'estimois.

Et pour aultant que de vertu muny

Seroit rejoinct en Dieu et rëuny,

Et que d'attaindre à chose pure et nette, [36]

) On ne pourroit avecques l'imparfaicte,

Lairray l'esprit d'amour purifié,

Disjoinct du corps, et tout mortifié.

En soit nature ou la terre oflrensée,

J'auray la mort tousjours en ma pensée, i Non comme ceulx de noyre paour vestuz.

Qui se voulants inciter aux vertus

Paignent la mort, et par toute manière

Devant leurs yeulx mettent l'heure dernière.

Non comme ceulx qui leur fosse gratants ' 860 Sont malheureux devant qu'il en soit temps. Quant à la mort, ma méditation

Sera vouloir la séparation

De mon esprit, et si bien adviser

Que de mon corps le sache diviser, 86) Affin qu'au temps qu'il fauldra que je passe,

Il ne s'applicque à nulle chose basse.

Ou mon amy véritable ne ment,

Ou j'ay des yeulx en mon entendement;

Et si j'en ay, pensez qu'il est possible 870 D'en regarder une chose invisible.

Je le verray, pour s'estre en Dieu fié.

Pur, simple, et beau, sainct, et déifié ;

Et pour avoir heu foy et loyaulté,

850. Ou D' TBOM'-Mj M», On D' M5-M7 — 855. peur O — 857. Peignent P, Faignent B — 859. leurs BM — 864. sçache D», saiche P — 867. O mon M ; véritablement M? — 871. s'omis M — 873. veu foy

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