I. Allusion aux religieux de la Trappe
Je le voirray jouyssant de beaulté.
875 II me souvient luy avoir ouy dire,
Que la beaulté, que nous voyons reluyre
Es corps humains, n'estoit qu'une estincelle
De ceste là qu'il nommoit immortelle ' ; [37]
Que ceste cy, bien qu'elle fust sortie
880 De la céleste, et d'elle une partie, Si toutesfoys entre nous perissoit, Si s'augmentoit, ou s'elle decroissoit, Que l'aultre estoit entière et immobile. Ce propos là, comme trop difficile,
885 Je interrompois, et trop plus me plaisoit Luy en parlant, que ce qu'il me disoit. Mes sens, pour lors de terre trop chargés, Bien tost seroyent, s'il se mouroit, changés ; Sa seule mort donneroit à mes yeulx
890 Force et vouloir de pénétrer les cieulx ; Sa seule mort leur osteroit la nue Par laquelle est sapience incongneue.
Or ce pendant, tout ce qu'il m'a compté, Je le reserve au temps de ma clerté.
895 Car quand le monde et vivre m'ennuira, De bien entendre alors me suffira Ce qu'il disoit, après ung grand plaisir, Nous deux estants quelcque foys de loysir : Qu'avons esté devant que nous fussions
900 Et que beaulté divine congneussions,
874. verray BO — 879. fut TMs — 882. Si augmentoitM — 884. Ce corps M? — 88s. J' M^-M^, L' M? — 887. Me [Mes] M4 M» ; chargez M5 — 888. chargez M3 — 894. clairté D* — 895. m'ennuyra D* — 897. grang D» — 898. quelque TB — 900. Lors que PTBOM ; beaulté D' ; congnussions O.
I. Sur la réminiscence que nous avons gardée de la beauté divine, et qui explique le délire amoureux à la vue de la beauté terrestre, V. Platon, Phèdre, 251 A sqq.
Depuis tombés en ces terrestres corps,
Que nulz n'estoyent de ce temps là records,
Sinon bien peu, ausquelz estoit permis
De se nommer et estre vrays amys ;
Et qui de belle amy plus devenoit,
Cestoit celluy qui mieulx se souvenoit
D'avoir au ciel au paravant esté [38]
Contemplateur de divine beaulté ' ;
Qu'amour icy nous donnoit soubvenance,
Le soubvenir causoit l'intelligence
De la beaulté ca bas mal entendue
Jusques au temps que l'aisle soit rendue,
Que nous avons tombants desempennée ^ ;
Que pour cela la pleume fust donnée
A Cupido pour noz aesles forger,
Et nous voulants des siennes î soulager,
902. recors O — 907. este D' — 908. beaulté D' — 910. souvenir M s — 911. beaulté D' ; ça D» — 912. aesle PTBO, esle M5 — 913. desempanee B — 914. plume TB — 915. voz M — 916. des signes M.
i, Platon, Banquet, 211 C. — Marsile Ficin dans son commentaire du Banquet (oratio V, cap. 4) écrit un chapitre : « Pulchritudo est splendor divini vultus. » Cornélius Agrippa se sert de cette idée platonicienne pour démontrer la supériorité de la femme sur l'homme dans le De nobilitate et pnecelleiitia fœminei sexus : « Nam pulchritudo ipsa nihil est aliud quam divini vultus atque luminis splendor rébus insitus, per corpora formosa relucens. » Ce dernier degré de l'initiation platonicienne à la beauté est expliqué aussi dans le Courtisan, voir la fin et en particulier f. 231 v° : « ...Et par ainsi contemplera, non plus la beaulté particulière d'une femme, mais celle universelle qui tous les corps embellist... »
2. Cf. Marguerite de Navarre, la Coche (^Marguerites, t. IV, p. 225) ;
Jusques à ce que l'Ame pour partir Aura reprins ses aelles immortelles.
Ce sont les mêmes expressions chez les deux écrivains, et la rencontre est significative. — Sur cette allégorie des âmes comparées à un « attelage ailé », voir Platon, Phèdre, 246 A sqq.