‹ Œuvres poétiques choisies et précédées d'une introductionChapitre 59 sur 89 · Au moyen de ses propres ailes · texte numérisé non relu

Au moyen de ses propres ailes

Que c'estoit luy qui noz cueurs eslevoit. Cecy comptant, comme s'il le scavoit,

Le myen amy, son obscure oraison 920 Voulant prouver par plus claire raison,

Voyez, disoit, amye, quelcque aymant

Qui ait le bruict d'aymer bien loyaulment,

Si quelcque dame a d'amour poursuivy,

Quand il la veoit, est surprins et ravy, 92s Crainct, et s'asseure, ose, et puis se retient,

Ung tremblement par tout le corps luy vient,

Et raisonnable ensemble et vouluntaire,

Voulant parler est forcé de se taire ;

Si ce qu'il sent luy faict ou mal ou bien, 930 Ou touts les deux, luy mesme n'en scait rien,

Tant a d'horreur et d'admiration.

Cela ne vient d'humaine affection

Ny de la terre, ainsi que nous pensons ;

Il vient du ciel, dont nous recongnoissons 955 Geste beaulté de femme estre sortie,

Et nous souvient du tout par la partie ; [39]

Il nous souvient de la saison passée.

De la beaulté, qu'au ciel avons laissée.

Nostre ame crainct qu'estant au corps liée, 940 Par son oubly du beau soit oubliée.

Puis tout soubdain par sa recongnoissance

Elle s'asseure, et entre en espérance.

Puis que d'ung tel soubvenir est saysie,

Que beaulté Ta preesleue et choisie 94S A s'eslever ; si commence d'entendre

917. nos D^ — 918. si le O ; sçavoit D» — 920. clere O — 922. ayt D» — 923. Dame D» — 924. l'a veoit D, la voit POM5-M7, l'avoit TBM'- M4 M8 — 928. force PTOM — 930. sçait D* — 951. honneur M — 932. me vient B — 937. vous M? — 938 beaulté D' — 942. espérance. BM*M7 — 943. souvenir M5 — 944. choysie D» — 945. s'eslever, BM' M7.

Combien de perte elle fist, de descendre,

Veult refréner toutes passions vaines,

Use d'amour et de beaultés humaines.

Pour ung degré propre à plus haulte attente.

Ainsi (disoit) l'ame au corps est contente.

Ce sont propos qu'aultre foys m'a tenuz

Le mien amy, que j'ay mal retenuz ;

Car je pensois aultant aux corps qu'aux âmes,

Mais s'il mouroit (dont Dieu le gard), mes dames,

J'aurois loysir de ne les ignorer,

J'aurois loysir de les remémorer.

Je ne verrois en terre empeschement.

Qui divertir peulst mon entendement ;

Et, quelcque part ou l'amy pourroit estre.

Je le vouldrois, par y penser, congnoistre.

Si c'est au ciel que sont les lieux heureux.

Et qu'aymer bien purge ung cueur amoureux,

Tant qu'il le levé à céleste science,

J'ayme si bien que j'ay seure fiance

En mon amour, que tost m'eslevera, [39]

Et les secrets du ciel m'enseignera.

Et quand amour ne s'y avanceroit,

Et qu'impuissant, mort mon amy, seroit.

Je liray tant, et tant je marcqueray.

Tant dé sagesse es livres je verray.

Qu'il m'adviendra, comme à la femme advient

Portant ennuy que son amy ne vient.

Qui sus la mer doibt faire ung long voiage :

En s'enquerant de tempeste et d'orage.

Des doulx estes et dangereux yvers,

946. feist D', feit OM5 — 949. degré D^ — 950. aux PTO — 954. dieu D', Dieu D» ; Dames D* — 959. En [Et] M5 ; quelque TB ; pourrois M* M4M* — 961. qui D, que autres édil. — 965. Paginé 59 pour 40 ; par suite de cette erreur, le reste de la pagination est altéré D' — 972. Pourunt B — 973. sur M ; voyage D» — 974. Et [EnJ MS-M7.

Héroet. 4

Quel vent contraire ou quelz rochiers divers

Font avancer les naufs ou retarder,

Voulant tousjours, s'il vient poinct, regarder.

Par une ardente et pensive manière 980 Devient sçavante et bonne marinière ;

Si bon vouloir, grand soing, et souvenir

Le danger chasse et l'amy faict venir,

Si le désir de paovre femme enchante

Courroux de mer et péril de tourmente, 985 Si s'enquérir et d'amour moindre aymer

Congnoistre faict la variable mer,

Ne doibs je pas croyre certainement,

Si j'ay affaire au ciel doulx élément

Qui à mes yeulx tousjours s'offre et présente, 990 Que j'en auray congnoissance évidente ?

I a il dame enquerante ou songneuse,

Qui ait raison d'estre plus amoureuse,

Qui ait amy tant aymable et si cher

Qui vaille tant de se faire chercher [40]

995 S'il se perdoit, qu'a celluy qui me perd,

Que monseigneur qui vouluntiers me sert ?

Pardonnez moy, célestes régions,

Et vous esprits, haultaines légions.

Si en voyant vostre claire excellence, 1000 Consyderant vostre belle ordonnance,

V02 nuicts et jours saigement disposés,

Voz mouvements par ordre composés,

Pardonnez moy si je n'ay faict debvoir

Au paravant d'enquérir et scavoir 1005 De voz secrets. Oncques n'eus pensement

976. au [ou] D — 979. marinière B — 980. maniers B — 983 . povre O

— 984. le [de] M? — 988. du ciel M5-M7 — 991. Y a l>, La TBM' ; Dame D* — 992. ayt D* — 995. ayt D* ; amiable PBM ; si omis M S-M7

— 994. Qu'il toutes èdit. sauf D — 996. voluntiers TM5 — 1004. scavoir D».

Que d'ung amy, qui est mon élément ;

C'est le Soleil qui me faict estre et vivre

Et qui le bien (quand j'en ay) me délivre *.

Mais s'il advient par grand malheur qu'il meure loio Et qu'avec vous choisisse sa demeure,

Comme il faira, quelcque part qu'il se cache,

Lieu n'y aura chés vous que je ne sache.

Ma voulunté, qui là me guidera,

Tout le scavoir humain surmontera.

1015 II est bien vray qu'amour me pourroit nuyre

A la clairté qu'en cela je désire

Au corps duquel mon ame est alliée ^ ;

Mais si par mort est toute desliée,

Qui sera l'heur que plus soubhaittera, 1020 En vostre ciel tout droict s'en voilera. Je ne croy pas ce qu'on dict aysément

Qu'en attendant le dernier jugement

Nostre ame dort, et tel est son repos [41]

Quelz ont esté ses faicts et ses propos. 1025 Je ne scay pas sur quelle intention

Hz ont fondé ceste dormition 3.

1007. et omis O — 1008. ne [me] P — loii. fera toutes idit. sau/D — 1012. sçache D», saiche P — 1013. volunté TM5 — 1014. sçavoir D' — 1015. ne [me] O — 1017. Le D' et autres édit.. Au D* — 1024. este D'.

1. Voir Caviceo, Peregrin, III, 19, f. 109 r° : « Anaxagoras philosophe, interrogué pourquoy il estoit né, respondit : pour contempler le soleil. Il ne dist pas le soleil pour la lumière solaire, mais pour le premier principe qui à toute créature preste la splendeur de l'entendement et de la vertu, à laquelle chascun se doibt adjoindre. »

2. Ces trois vers sont obscurs. Je crois qu'il faut les comprendre ainsi : Il est bien vrai que l'amour pourrait me nuire pour la clarté [pourrait m'empêcher de trouver la clarté ; nuire a deux compléments indirects] que je désire [que je regrette de ne pas trouver] en cela [pour la connaissance des secrets d'en haut] dans le corps auquel mon âme est unie.

3. C'est la doctrine des réformés qui est visée ici : voir Calvin, Inst. chrest., III, xxv, 6 ; voir aussi le Traicté de l'état des morts et des resuscitans par Thomas Bruuet, traduit par Jean Bion, ministre de l'Église anglicane

Mais je sçay bien que point ne dormira Le mien amy, et qu'au ciel s'en ira : Auquel si tost qu'on m'aura rappellée,

1030 Luyra la nuict que seray esveillée.

En cela gist mon espoir et ma gloire ; Et s'il n'est vray, si le veulx je ainsi croyre. Car s'il failloit, quand mourroit mon amy, Que je veillasse et qu'il fust endormy,

1035 Me trouverois en merveilleux esmoy. Il est bien vray qu'il songeroit de moy, Si tel sommeil de songer donne envye Ce qu'on a plus aymé toute sa vie.

Or soit content qui vouldra de tel songe,

1040 J'ayme le vray et non pas le mensonge. Si veulx je bien une fable compter.

Qui vous pourra de l'ennuy grand oster Ou je vous mects, en prévoyant les miens. On dict que pleine est une isle de biens,

1045 D'arbres, de fruicts, de plaisante verdure, Qu'en elle a faict son chef d'œuvre Nature, Et qu'immortelz les hommes y vivants Sont touts plaisirs et délices suyvants '. Là ne se rend ny jamais n'a esté

1028. yra D* — 1029. r'appellée D* — 1050. Liura MsM* — 1034. vueillasse B — 1037. envie D' — 1040. la mensonge D* — 1042. nous M — 1044. Isle D* — 1049. L'a D', Là D*.

(Rotterdam, Jean Hofhout, 1731), chap. iv ; — et du côté catholique, le Catéchisme du concile de Trente, part. I, art. xi, chap. xir, 2 et 3, qui soutient la doctrine de la pleine vitalité de l'âme depuis le jour de la mort jusqu'au jour de la résurrection corporelle, et le Petit epitome de toutes les controverses de religion..., par Fr. Véron (2* édit., Paris, Louys Boulanger, 1641).

I. Platon, Banquet, 207 A. C'est sur la théorie de l'immortalité que s'achèvent le discours de Diotime et le deuxième livre de la Parjaicte Amye.

1050 Froydeur d'y ver, ny la chaleur d'esté. La saison est ung gracieux printemps, Ou touts les plus malheureux sont contents. [42] De son bon gré terre produict le bien, On ne dict poinct entre eulx ny tien ny mien ;

10)5 Tout est commun, sans peine et jalousie. Raison domine et non pas fantasie ; Chascun scait bien ce qu'il veult demander, Chascun scait bien ce qu'il fault commander ; Ainsi chascun a tout ce qu'il demande,

1060 Chascun voit faict ce qu'à faire commande. Cette isle là se nomme fortunée ', Et, comme on dict, par Royne est gouvernée. Si bien parlant, si scavante, et si belle. Que d'ung rayon de la grand' beaulté d'elle

1065 Touts les pais voisins sont reluisants. Quand elle voit arriver courtisants, (Comme y en a de si très curieux Qu'ilz n'ont aulcun dangier devant les yeulx). Et aspirer à la félicité

1070 Qu'elle promect à ceulx de sa cité,

1050. en la M5-M7 — 1051. gratieux M$-M7 — 1057. SÇ^'^ ^' — 1058. sçait D^ — 1061. Isle D», ysle B — 1062. Reyne B ; est omis M5 — 106 ^. scavante D» — 1065. pays voysins D^ — 1066. Courtisants D» — io68. danger M$-M7.

I. Héroet s'inspire à la fois de la description du séjour des âmes heureuses (Platon, Pbédon, no B) et de la description de 1' « île fortunée » (Platon, Critias, 114 B et Timée, 20 B). Mais ce qui est relatif à la reine de l'île et aux épreuves qu'elle fait subir aux étrangers, n'est pas dans Platon. Ces détails sont peut-être de l'invention d'Héroet : on peut remarquer en d'autres endroits qu'il en use très librement avec les auteurs anciens, et qu'il modifie ou interprète Homère et Platon à sa fantaisie. Au surplus, la légende de 1' « île fortunée » jouissait alors d'une certaine vogue : Castiglione fait allusion dans le Courtisan, f. 155 v°, à « l'ysle ferme soubz l'arc des loyaulx amans » ; Ronsard a dédié à M. -A. Muret un petit poème intitulé les Iles Fortunées (édit. Blanchemain, t. VI, p. 170).

Les estrangiers faict ensemble venir, Lesquelz, devant que vouloir retenir, Envoyé touts dormir quelcque saison.

Quand asses ont dormy selon raison, 1075 On les resveille, et viennent devant elle ; Rien ne leur sert excuse, ne cautelle, Ny beau parler, ny les importuns cris ; Dessus leurs fronts sont leurs songes escripts. Qui a les chiens et les oyseaulx songé 1080 A promptement de la Royne congé ;

On les renvoyé avecques telles bestes. [43]

Qjai a resvé d'estre rompeur de testes, D'entretenir guerre et sédition, Honneurs mondains, extrême ambition, 1085 Semblablement est de la court banny. Qui a le front pasle, mort, et terny, Monstrant désir de biens et de richesse, De luy ne veult la Royne estre maistresse. Brief, des dormeurs nul en l'isle retient, 1090 Sinon celluy, quand esveillé revient,

Qui a songé de la grand' beaulté d'elle : ' Tant de plaisir a d'estre et sembler belle, Que tel songeur en l'isle est bien venu. Tout ce discours est pour fable tenu ; 109s Mais qui premier l'a faict et recité, Nous a voulu dire une vérité, Dont j'ayme myeulx qu'en vivant nous doubtions, L'amy et moy, que par foy en comptions. Que par sa mort je pleine de regrets iioo Aille scavoir de si haultains secrets.

1073. tous BM5-M7; quelque BMS — 1074. assez on B — 1075. resvueille B, recueille M4M5 — 1077. crys D» — 1080. Reyne B — 1081. Ou les renvoyt M5 — 1087. désir omis M1-M4 M», remplacé par copie [de biens copie] M5-M7 — 1089. Isle D», ysle B — 1091. beaulte Di — 1092. à D^ — 1093. Isle D* — iioo. sçavoir D^

Si suis je bien des ceste heure certaine

Que, reschappés de la prison mondaine ',

Irons au lieu, qu'avons tant estimé.

Trouver le bien qu'aurons le plus aymé. iioî C'est de beaulté jouyssance et plaisir,

Dont nostre amour est ung ardent désir. Là réunis et nous recongnoissants,

Serons tousjours (non par foys) jouyssants,

Et à jamais vivants amys ensemble, iiio Vertu voirrons, non pas comme elle semble, [44]

Mais comme elle est. Là beaulté trouverons

Et la bonté *. Là nous enyvrerons

De la liqueur, dont avons faict l'essay

Pour l'advenir. Voyla ce que j'en scay, U15 Quant à présent. Dames, poinct ne dormez.

Veillez, vivez, incessamment aymez.

Et m'escoutez, que vous veulx faire entendre

Deux poincts qu'avez toutes besoing d'apprendre. Le premier est que la félicité 1120 Nous vient d'amour sans nulle adversité. L'aultre, qu'amour est de telle efficace

Que qui son bien songneusement prouchasse.

S'il n'est aymé, bien tost il le sera.

Ce poinct prouvé par moy confortera

1104. avons toutes idit. saufD — 1106. ardant B — 1107. L'a D, Là BOM ; reunys D» ; congnoyssans B — 1108. Seront M5-M7 — 11 10. voirront M* M7 — iiii. La PO; trouverrons M" — 1112. bonté D' — 1114. sçay D» — 1115. Qjiand BM5 — 1116. Vueillez B — 1122. Que si M ; soingneusement T ; pourchasse PBOM'-M*.

1. Voir Castiglione, Courtisan, f. 219 v° : « Laquelle [raison] se trouivant noyée en la terrienne prison et privée de la contemplation spirtuelle... ne peult d'elle mesmes clerement entendre la vérité. »

2. Pour ce rapprochement de la beauté et de la bonté, voir Platon, Banquet, 206 A, et Castiglione, Courtisan, f. 222 V : « Comme ung cerne ne peult estre sans centre, beaulté ne peult estre sans bonté. »

1125 Celles de vous qui me semblez pensifves, Et d'accomplir voz vouluntés crainctifves.

Ne craignez plus, prenez ceste espérance Que vraye amour n'est point sans recompense.

1126. accomplyr B; voluntez M5.

DE LA

L'Amy, duquel je suis la créature, II 30 Disoit qu'ayant prins grand plaisir Nature En la façon de l'homme raisonnable, Luy enseigna de faire son semblable.

Puis prévoyant qu'au long continuer, Force et vouloir pourroit diminuer, 1135 Et tost après quelcque fureur passée, L'œuvre seroit ou nulle ou délaissée, Elle, songneuse inventrice et scavante.

Et nous aymant comme propre parente.

Voulant ses faicts longuement conserver, 1140 Et nous de fin soubdaine préserver, Parmy les fleurs de nostre humanité Entremesla certaine volupté.

Fille d'amour, à laquelle debvons

iiji. façon D^ — 1137- soigneuse PTM5; scavante D».

Scavoir bon gré de ce que nous vivons '. 1145 Sans elle estoit facile d'oublier

La loy, qu'avions de nous multiplier,

Sans elle estoit la vie desdaignée ;

Ny tout l'espoir de future lignée

Ny le désir grand d'immortalité, [46]

II 50 Que Ion acquiert par la postérité.

Ne suffisoit pour faire aymer l'ouvrage

En soy remply de laydeur et d'oultrage. Chascun, devant que vouloir commencer,

Eust demandé du temps pour y penser; II S 5 Puis y pensant sa peine eust dénié,

Ou octroiant luy eust tant ennuyé.

Que l'ennuy long eust faict rendre ocieux

Et puis périr ce monde précieux.

Mais volupté, dont nostre terre humaine 1160 En nous semant par nature fut pleine,

Ung naturel appétit ressuscite.

Et d'ung commun instinct touts nous invite

A travailler et à s'esvertuer

Pour les humains croistre et perpétuer.

ii6) Si volupté tout le monde maintient.

Si volupté d'amour son père vient.

Ne debvons nous à l'amour, comme autheur

De nostre vie et vray médiateur.

Sacrifier ? et touts, femmes et hommes,

1144. Sçavoir D*; estoit la vie desdaignée (doublon de 1147) B — 1149. grand' [d' owtj] T — 1151. ouvraige T — 1152. layddeur D» ; oultraigeT — iiS4- Fust B — 11 56, octroyant D* — 1162. tous TB — 1167. devons T — 1169. tous TB.

I. Ce troisième livre correspond aux discours d'Alcibiade et d'Agathon, dans le Banquet, sur la nature et les bienfaits de l'amour : l'amour donne la vie, le bonheur, la science, etc., tel est le sujet que traite Héroet en reprenant les idées de Platon, ou en interprétant sa doctrine.

1170 Le mercier de ce que par luy sommes? Dames, icy ne trouvez point estrange

Me veoir entrer en si haulte louange.

Ce seroit peu qu'il fust cause de l'estre,

Si ne vouliez par mes raisons congnoistre 1175 Que c'est luy seul, qui le bien nous délivre,

Et qui nous faict touts heureusement vivre. Pour ce seul poinct à aulcunes prouver,

Me fault amour invocquer et trouver [47]

En mon amy, affin qu'il favorise, 1180 Et que par luy myeulx de luy je devise. Le bien, ainsi qu'ung sage a definy.

Est tout en Dieu le bon et infiny ;

Beaulté, sagesse, et justice, et bonté

Sont propres noms de haulte deité, ii8> Que nous n'osons nommer ny appeller,

Que ne debvons en noz amours mesler.

Si le voulons prendre ainsi haultement.

Le bien ca bas ne se voit nullement.

Ainsi l'amour, duquel parlons, ne donne 1190 Ny heur ny bien à aulcune personne.

Qui est raison à mon propos contraire.

Pour y respondre, il m'est force de croyre

Que nous parlons du bien improprement,

Quand l'applicquons et nommons aultrement 119s Qu'en majesté saincte, divine et haulte.

Mais c'est l'erreur d'une commune taulte.

Et vray abuz de langage receu.

Ou chascun est par coustume deceu.

Pour explicquer et mieulx nous faire entendre

1171. troverez B — 1178. amour om/5 M'-M4 M*, remplacé par premier M5.M7— 1184. propre TB — 1185. ne [nyl PTBM'-M5 M» — 1188. ça D* — 1191. propre B — 1194. appliquons MS — 119). faicte [saincte] M7.

I200 Ce qu'on ne peult par aultres mots comprendre. Or puis qu'il fault parler correctement Et nul bien gist en terrestre élément, Quand les haults dons d'amour diffinirons, Au lieu de bien, moins de mal nous dirons;

1205 Appellerons moyns layde, au lieu de belle ; Estimerons la chose bonne, celle Qui entre nous sera la moyns maulvaise, [48]

Et tout plaisir, pourveu qu'il ne desplaise ; Puis que le plus nous reservons aux Dieux,

1210 Disons que rien on ne veoit en ces lieux,

Qui moins de mal, moins de laydeur apporte, Moins de malice et moins d'ennuy comporte Que nostre amour. Et quand nous enquerons De son estât. Dames, considérons

121 5 Que ce monde est voyage nécessaire.

Qu'il nous convient à jour nommé parfaire. En cheminant par dangereux sentiers.

Si quelcqu'un vient, qui s'offre vouluntiers A nous guider et tenir compaignie

1220 En touts les lieux, ou seulette il ennuyé. Si voulunté, mue de jugement.

De l'accepter donne consentement, Si pour ung temps que voyageons ensemble, Nul rencontrons qui plus propice semble

1225 Pour nous conduire et meiner au passage, Commencement de plus heureux voyage, Là nous fichons cueur, et vouloir, et ame. Il n'y a plus ny serviteur ny dame :

Amour l'enfant, qui ne veult seigneurie,

1203. noms [dons] toutes édit. saiifD — 1205. l'ayde D', laydde D* — 1207. vous D' ; moins D' — 1209. au dieux B — 121 }. enquerrons M5-M7 — 1218. quelcqu'ung D', quelqu'un M5 ; qui omis M', remplacé par et M*-M* — 1219. guyder D* — 1225. conduyre D* ; mener TBM5- M7,

TROISIEME LIVRE 6l

1250 Division double, ne menterie,

Des deux faict ung, et, se jettant parmy, Au lieu de serf Tung appelle l'amy, Et l'aultre amye, et non plus sa maistresse De tel accord et amoureuse addresse.

1255 Puis que le bien à nul qu'à Dieu convient.

Je vous diray peu de mal qui en vient ; [49]

Sans ce chemin nous voyons touts les jours Les ungs recreus désirer les séjours, Et doloreux se tenir ruinés

1240 D'estre en si long travail encheminés; Aultres pensants estre trop séjournes D'heureux loisir nous voyons destournés Et s'engendrer nouveaulx empeschements, Comme lassés de leurs contentements,

1245 Aulcuns trop tost en descente courir

Aultre en montaigne hors d'alaine mourir ; Aux esgarés aulcuns servent d'addresse.

Aux pèlerins aultre l'embusche dresse.

Brief, au chemin nommé l'humaine vie

1250 N'y a que mal, ambition, envie,

Peines, tourments. Et qui plus est en voye, Plus longuement se perd et se forvoye.

Mais la personne estant si fort heureuse Que d'estre aymée ensemble et amoureuse, 55 Entre vivants celle est, qui moins reçoit

Des maulx susdictz, et qui moins s'appercoit Du monde. Encore osé je dire ung poinct, S'elle a du mal, qu'elle ne le sent poinct '.

1231. jectant D» — 1232. l'appelle B — 1235. fiieu D', Dieu D^ — 1241. pesants M5-M7 — 1242. ioysir D» — 1243. s'omis MS-Mt — 1251. pis est M4-M8 — 1252. et forvoye B — 1255. repçoit D' — 1256. s'appercoit D* — 1257. Encores toutes édit. sauf Encore M5-M7 — 1258. point D».

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