‹ Œuvres poétiques choisies et précédées d'une introductionChapitre 60 sur 89 · I. Cf. Platon, Banquet, 204 B · texte numérisé non relu

I. Cf. Platon, Banquet, 204 B

Le plus grief mal qui advienne à personne, 1260 C'est cestuy là que l'ignorance donne.

L'ignorance est celle qui plus ruine

La part de nous précieuse et divine.

Qui ayme bien, quiconque amour honore.

Ou rien, ou peu, moins que tout aultre ignore '. 1265 Premièrement de ce qu'il veult scavoir, [50]

Comme de plaire et de plaisir avoir,

D'estre entendue et dextrement entendre

Les vouluntés d'une jeunesse tendre.

Par quelz moyens une craincte s'asseure, 1270 Comme l'acquest d'une asseurance dure,

Le resveilleur des esprits endormys

N'en laisse rien ignorer aux amys.

S'il n'est permis de la nommer scavante,

Y aura il femme moins ignorante 1275 Que ceste là, qui ses félicités,

Touts ses pais, et toutes ses cités.

Son tout le monde a mys en une chose.

Ou son esprit travaillant se repose ?

Si de personne ainsi d'elle estimée 1280 - Faict tant qu'elle est soingneusement aymée ;

Si celle scayt, sans trop s'en estre enquise,

Incontinent ce qu'il loue ou desprise.

Et s'accommode à toutes actions

1259. advient BMS-M? — 1265. qui [qu'il] MS-Mv ; sçavoir D^ — 1270 . laquest M3 — 1271. resuciteur T, ressusciteur B, resusiteur M", susciteur M^-M^ — 1273. scavante D* — 1277. Sont M5-M7 ; à une toutes èdit. saufD — 1278. Esprit D^ — 1280. soigneusement PM*, songneusement BOM5-M8 — 1281. sçayt D* — 1283. Si [Et] M.

I. Cf. Platon, Banquet, 189 D. — De même Castiglione insiste sur les bienfaits de l'amour, Courtisan, f. 152 sqq. : « Q.ui est celluy qui ne scait que sans les femmes l'on ne peult sentir contentement aucun en toute ceste nostre vie, qui sans elles seroit rusticque et privée de toute doulceur et plus aspre que celle des rudes bestes saulvages ? »

Ou son amy mect ses affections ; '1285 Si d'ung soubris, d'ung signe, d'ung baiser Scayt ung courroux advenu rappaiser, Ou prevoiant le garde qu'il ne vienne ; Si comme elle est tout entièrement sienne, Elle rend sien sans aultre recompense ;

1290 S'elle congnoist ce que son vouloir pense, Et l'accomplist devant que luy ait dicl, A ses désirs si point ne contredict, Si elle scait quelle chose l'irrite, Quelle façon le retarde ou l'incite ;

1295 Si de si grand' expérience abonde

Qu'elle congnoisse ainsi son tout le monde. L'oserons nous surnommer ignorante ?

Est il requis qu'elle soit congnoissante De tout le ciel et de son armonye ?

1300 Pas ne seroit messeant à l'amye,

Si, ce pendant qu'elle est en ce bas lieu. Elle scavoit aulcuns secrets de Dieu.

Mais comme on veoit que cela ne peult estre. Ainsi sachant que rien n'y peult congnoistre,

1305 A pour le moins scavoir et congnoissance De son malheur et de son impuissance ; Et en cela se sent moins entachée De l'ignorance, ou maincte est empeschée. Or puis qu'amour en ce passage addresse

13 10 Mon escripture à servir de maistresse, Et vostre cueur nostre fureur encline A bien semer entre vous ma doctrine.

1285. Sî d'und D* — 1286. Sçait D» — i287.prevoyant D' ; garder P ; qui M - 1288. toute TB — 1290. cognoist T — 1291. ayt D^ — 1292. poinct D* — 129}. sçayt D» — 1294. façon D^ — 1296. Q.uelle D — 1299. harmonie toutes édit. sauf D — i302.sçavoit D* — 1305. sçavoir D^ — 1308. mainte TBM 5 — 1309. adresse M 5.

Pour VOUS monstrer que moins est ignorante

Celle qui ayme et d'amour est contente ijis Que n'est nulle aultre, oyez, tenez de moy,

Que congnoissance et science de soy

En ce monde est tout le plus grand sçavoir

Que nous scaurions désirer et avoir,

Et si n'avons chose tant désirable.

1320 Celle qui peult congnoistre son semblable,

A elle pas presque la congnoissance

De soy, ayant celle de sa semblance.

Quand elle voit la perturbation, [52J

Tranquillité, l'ire et affection 1325 De son amy, et elle s'appercoit

Si raison guide, ou voulunté decoit ?

Ce que de l'ung ou de l'aultre en advient,

Quand de l'amy considère et retient

Quelles faveurs, quelles occasions 1330 Ont diverty ses persuasions,

Quand elle veoit la vertu et le vice.

Comme l'ung nuist, combien l'aultre est propice.

Quand dedans luy cherche et voit de maniera

Qu'elle se trouve aulcunesfoys entière, lîîS Quand en luy est myeulx qu'en soy ne peult estre.

N'est ce pas bien asses pour se congnoistre ? Certes ouy. Croyez que vraye amante

N'est jamais dicte à bon droict ignorante ;

Car l'ignorante ou sotte n'ayme poinct.

1340 Elle m'a beau dire qu'amour la poinct.

Qu'elle se sent desja morte ou transye.

Que d'ung amy nuict et jour se soucye,

1318. scaurions D* — 1325. s'appercoit D* — 1326. déçoit D' — 1326-7. déçoit? et advient, toutes édit.; il serait peut-être prèfér Me d' intervertir la ponctuation — 1331. voit TB — 1332. nuyst D^ — I334' Qjielle D — 1335. a luy B; mieulx D* — 1338. en bon M5-M7.

Qui bien l'aymoit quelque saison passée

Et maintenant l'a pour aultre laissée.

Quand j'oy parler de ce délaissement,

Je la condamne à peu d'entendement.

Cela ne vient que d'ignorance vile,

D'ung esperit voilage et inutile,

Qui ne scait pas, quand son bien est venu,

Comme estre doibt gardé et retenu,

Qui ne scait pas, après quelcque reproche.

Comme l'amant esloigné se rapproche, [53J

Qui n'eut jamais une doulceur requise

A n'estre poinct coupable de sottise.

Telle est vouée à maligne fortune.

Et ne se peult saulver d'estre commune ;

Mais sans amour, et sans scavoir, mal née,

Mérite pis que d'estre abandonnée.

Quant est de moy, j'ay heu telle asseurance Et de garder si certaine science, Qjae, pour vouloir mes forces esprouver. Je desirois perdre pour retrouver.

Puis essayant s'il estoit reclamé Tout aussi bien que le sentois aymé.

Craignant qu'il fust en ung seul lieu fasché, Souventesfois l'ay sus sa foy lasché, Luy promettant aultre neufve entreprinse. Mais quand voyois la proye à demy prinse. Le retiroys, prenant plaisir et gloire De triumpher du faict de sa victoire.

Dames, amour, dont m'estois accoustrée.

Diligemment m'avoit tel art monstrée ;

1543. blenD* ; quelcque T — 1349- sçait D» — 1 3 51. sçaitD*; quelque D* — 1552. reproche BM7 — 1353. n'eust TB — 1354. point T; coulpable M5 — i3S7- sçavoir D» — 1358. pyrs B — i5S9. Quand BM7 — 1362. desiroys D» — 1364. sentoys D^ — 1366. Souventesfoys D' ; sus

(la Mî M4 — 1368. veoys B' — 1371. m'estoys D', n'estois M5 ; accoustrer

'M5 — 1372. teir MS-M7.

Héroet. S

Et tout esprit ou seul il régnera,

Ou rien, ou peu, moins qu'aultre ignorera.

137s Or, quant au mal d'ignorance, suffise ;

Venons au corps. Y a il rien qui nuyse A femme tant, quelcque chose qu'on die, Que la laydeur ou que la maladie ?

Certes nenny. Car, comme la beaulté

1580 Est le pourtraict d'excellente bonté.

Ainsi laydeur est signe de tout vice [54]

Et se peult dire image de malice.

Femme, qui est aymée et amoureuse, Oncques ne fut layde ou malicieuse.

1385 II est bien vray que quelcqu'une, à tout prendre, Ayant vouloir la proportion rendre De la façon et couleur de ses traicts, N'aura aux yeulx si dangereux attraicts. Le tainct si cler, bouche si bien riante,

1390 Qu'auroit une aultre en beaulté excellente. Amour n'est pas enchanteur si divers.

Que les yeulx noyrs face devenir verds, Qu'ung brun obscur en blancheur clere tourne. Ou qu'ung traict gros du visage destourne ;

139s Mais s'il se trouve assis en cueur gentil, Si pénétrant est son feu et subtil, Qu'il rend le corps de femme transparent, Et se présente au visage apparent Je ne scay quoy qu'on ne peult exprimer,

1400 Qui se faict plus que les beaultés aymer. De bien vouloir, de conscience haulte, De n'avoir point à l'amy faict de faulte, Ung aise soit en la face luysant,

1373. Esprit D^ — 1375. O quant B; quand M' M4 M^ — 1382. yniage D^ — 1387. façon D* — 1390. beaulté D' — 1399. sçay D^ — 1403. ayse D».

A ung chascun qui la voit si plaisant, 1405 Que par la grâce en grand nombre advisée

Est la laydeur non veue, ou excusée.

A ceste cy, qu'amour ayt embellie,

Si comparons une beaulté polye.

Ou rien n'avoit la nature oublyé, 14 10 Qui n'a le cueur d'aultre chose lyé [55]

Que d'une gloire, ayant faict entreprinse

Prendre chascun et n'estre jamais prinse :

Vous trouverez l'une tant savourée,

L'aultre tant fade et si peu désirée 1415 Que jugerez, et je vous en asseure.

Qu'amour peult plus en beaulté que nature. Ne cherchez point les unguentz ny les eaux,

Pour maintenir voz visages tant beaulx.

Aymez, après asseurément pensez 1420 Que de beaulté les aultres avancez.

Qui n'ayme point, ne scauroit estre belle ;

Qui ayme bien, pour le moins devient telle

Qu'on ne la peult tenir pour ignorante.

Et du péché de laydeur est exempte, 1425 Qui sont deux maulx à éviter et craindre '.

Je veulx bien plus entreprendre et attaindre,

Prouvant que qui à aymer se dédie.

Ne sent jamais fiebvre ne maladie,

1409. oublié D* — 1421. scauroit D» — 1424. l'aydeur D — 1428. iiy [ne] D*.

I. Platon, Baitquet, 196 A. — Cf. Gistiglione, Courtisan, i. 218 t° : « Quant elle [la bonté divine] trouve ung visage bien mesuré et bien composé avecques une certaine aggreable concordance de couleurs distinctes et aydees du jour et de l'umbre et d'une distance ordonnée par traictz de lignes terminez, elle se fonde la et se monstre merveilleusement belle, et pare le subject ou elle reluyst, l'enlumine d'une grâce et splendeur merveilleuse. »

Les maulx du corps, comme l'on dict, mes dames, 1430 Viennent en nous et procèdent des âmes.

L'ame, qui est malade et affligée,

Faict que la chair, qui luy est obligée.

Incontinent se sente du tourment.

Mais ung amant, qui a l'entendement 14} S Tranquille, pur, et d'amours contenté,

Ne donne au corps que tout heur et santé. Et puis qu'entrer en médecine j'ose.

Il est certain que le corps se compose

De feu, de l'air, de l'eaue et de la terre ; [56]

1440 Et composé si bien se forme et serre,

Qu'esgalement touts les aultres possède.

Si puis après aulcun d'yceulx excède

Et que de l'ung la quantité s'augmente,

La fiebvre vient plus ou moins véhémente. 1445 Pour maintenir ung chascun élément

Et les mouvoir en nous esgalement,

Je ne voy rien plus seur ne plus propice

Qu'amour, qui faict de vray amour office.

De modérer les quattre il a puissance, 1450 Comme élément. Et est la quinte essence ;

Duquel qui bien chascun jour useroit

En vie saine immortel se feroit.

S'il vous souvient, à mon desavantage.

Que mon amy (ô fascheux tesmoignage !) 1455 Puis peu de temps fut malade et ploré,

Qu'on me voioyt le visage esploré

Souffrir le mal que luy mesrae sentoit,

1429. Ion D* — I433- sentent M7 — i437- medicine O — 1441esgallement TB — 1442. iceulx D* — i443- qualité toutes édit. sauf!) — 1446. esgallement TB — 1447. ny plus D^ — 1449- quatre D^ — i453- Si [S'il] Mi — 1456. veoioit P, veioyt T, veoyt B, veioit M' M*, veoit M5-M8.

Je vous responds, puis qu'en malaise estoit,

Qu'aulcunesfoys amour d'aymer se lasse

Et ce pendant la vie et santé passe.

Mais si du mal, ou repenser je n'ose,

Son amour las en mon endroict fut cause,

Le mien fut prest pour le sien guarentir,

Pour promptement sa douleur divertir.

Ne pensez pas qu'en si cruel tourment

Herbe, prière, ou aultre traictement

Ayt tant servy à luy qui se douloit,

Qu'afaict mon œil; lequel si fort vouloit [57]

Sa guerison, son ayse et sa santé,

Qu'en peu de temps fut son mal enchanté.

O quel pouvoir heut sur foyble personne L'enchantement d'une voulunté bonne !

O combien peult ardente affection !

Tant que je puis dire sans fiction, Apres avoir faict de la vertu preuve, Qui dans le cueur d'une dame se treuve. Qu'impossible est que, moy vivante, il meure. Si nous mourons, sera une mesme heure, Quand nostre vie aura finy son cours, 1480 Que ne pourrons entredonner secours. Asses de maulx me fussent ja venuz, Si son amour ne les eust retenuz ' ; Mais si forte est une voulunté sienne, Qu'il m'en guérit, avant que mal m'advienne.

1461. si a du Mî ; j'en M* M4 — 146}. garantir O — 1466. pierre toutes édit. sauj DO — 1469. et omis Ms — 1471- eust BO, heur M; feable Mî-M7 — 1472. voulenté O — 147?- peu B — 1475. preueve P — 1479- rostre M4-M8 — 1481. ne [me] M4 Ms M^ M* — 148J. voulenté O — 1484. n'en P ; n'advienne D*.

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