‹ Œuvres poétiques choisies et précédées d'une introductionChapitre 63 sur 89 · Cf. ce que dit Eryximaque dans Platon, Banquet, 193 B · texte numérisé non relu

Cf. ce que dit Eryximaque dans Platon, Banquet, 193 B

Nouvellement traduict de Latin ' en Francoys, par Antoine Heroet, dict La Maison Neufve.

Epistre de l'Avthevr AV Roy Françoys premier de ce nom

Ce me sera grande presumption, Veu le bas lieu de ma condition, Syre, troubler la divine Nature De vos espritz par indocte escripture.

Peu me vauldra mes rithmes excuser Sur la bonté dont vous soûlez user, Humainement ung chascun escoutant.

Qui va ses faicts et œuvres racomptant.

Ma hardiesse a bien ce jugement

Titre : Espistre de Maisonneufve présentée au Roy à Pa[ris] mil cinq cens trente six d ; en Françoys D * — 5 . rymes d — 6. Sus d — 9. se PBOM'-M4,

I. Hérofit s'est servi delà traduction de Marsile Ficin {cf. appareil critique, Androg. v. 141). — De nombreuses allusions sont faites à cette époque au mythe de l'Androgyne : cf. Marguerite de Navarre, Dernières Poésies, p. 217; Pontus de Tyard, Erreurs Amoureuses, I, XLvii ; du Bellay, Sonneli de IHonneste Amour, iv ; en 1551 parut un opuscule anonyme, dont le titre au moins semble une allusion au poème d'Héroet ; La louenge des femmes, invention extraide du commentaire de J'antqgru^.Sitr^. l'jindrogyne deJPJaton^ in-8°, sans indication d'auteur ni d'imprimeur ~^voir Notice biographique, p. xvu, n. i).

lo De croyre au vray que vostre entendement.

Sans se partir du naturel, s'applicque

Premièrement au régime publicque;

Puis, s'il demeure aulcune heure vacante, [65]

Le las esprit se repose et contente 15 Sur les discours d'ung non vulgaire autheur. O Roy, premier des lettres amateur,

Rien ne lisez qui ne soit elimé,

A nul parlez qui ne soit estimé ;

Les propos sont de science dorés, 20 Industrieux, graves, elabourés,

Que devant vous on ose présenter :

Ce qui m'a faict des miens mescontenter.

Et les tenir longuement en silence.

Si vault il myeulx rougir par ignorance, 25 En descouvrant mon style dur et rude.

Que d'encourir vice d'ingratitude.

Certes ingrat on pourroit estimer

Non seulement qui ne vouldroit aymer

La tresillustre et sacre majesté, 30 Mais qui Francoys en France auroit esté,

Aultant que moy, sans donner congnoissance

De son vouloir et serfve obéissance.

Le terrien en loysir maintenu,

Recongnoissant de vous son revenu, 35 Comme vassal vous faict foy et hommage. Ha, je vous doibs, Syre, bien d'aventage,

Et non moy seul ; moy et touts ceulx qui sommes

En voz païs mys au nombre des hommes.

10. nostre M 3 — 15. Sus d;le M s - M7 ; discordz B — 20. élaborés O — 21. présenter. D, présenter, d — 24. mieulx D* — 29. sacrée d — 30. que MS-M7; François D» — 32. mon d — 33. Le iiis. b ne donne l'épitre qu'à partir de ce vers\ loisir b — 35. fait d; hommaige d — 36. Sire b ; d'avantage D*, davantaige b — 37. tous b — 38. pays D^ ; mis b.

Ou qui scavons, ou qui voulons scavoir, 40 Plus vous debvons que ne pensons debvoir '. Nul ne se voit renommé de bien dire,

Nul n'a le bruict de chastement escrire, [66]

Qui ne vous ayt en ses vers imité,

Ou que n'ayez par bienfaicts invité.

4S Les ans passés des Princes sont records,

Qui à bon droict se disoient Roys des corps ;

Et telle gloire advenant de fortune

Ne laisse pas de vous estre commune.

Aultre louange avez, que des esprits 50 Et des meilleurs estes le myeulx appris.

A vostre tant indicible doctrine

Des plus scavants la liberté s'encline,

Non par voz dons : car ils ne scauroyent prendre

Présent plus cher, que vous suyvre et apprendre S S Tant que leurs biens de vertu soient venuz.

Combien vous sont touts voz nobles tenuz %

Qui de scavoir faisoyent si peu de compte

59. sçavons D ' ; voulions b ; scavoir D », savoir b — 40. devons b — : 41. veoit M S — 42. n'omis b; bruit b; d'eloquemment D» — 43. ait b; i ces M — 44. bienftaitz b — 45. passez b; recors b — 46. disoyent b — 47. En celle d — 49. Autre b; louenge M S-M7 b\ espritz b — 50. les [le] M * - M4M8 ; mieulx D»; apris b — 52. scavants D », scavans b — 53. ilz b; scauroyent D» — 54. aprendre b — $5. soyent D* — 56. tous B b — 57. scavoir D* ; faisoient b.

I. Voir le privilège accordé par François I" à son secrétaire, Jacques Colin, pour l'impression et la vente des traductions françaises d'auteurs grecs et latins laissées par Claude de Seyssel, en son vivant archevêque de Turin (Compiègne, 16 octobre 1527) : « Comme nous avons tousjours singulièrement désiré l'endoctrinement et édification de tous noz bons subjectz, principalement de ceux qui sont constitués en Testât de noblesse... » (Catalogue des actes de François I", t. I, p. ^27). Reprenant les termes de ce privilège, Jacques Colin indique à la fin de la traduction du Thucydide de Cl. de Seyssel que l'ouvrage est publié « par le commandement du treschrestien roy François premier de ce nom au prouffit et édification de la noblesse et subjectz de son royaulme ».

8o l'androgyne

Auparavant, qui le tenoient à honte, Quand celluy plus lettres dissimuloyt,

60 Qui plus sembler gentilhomme vouloit ? De ce temps là ne se fault esbahir Si noz voysins, qui nous souloyent hayr Comme rompeurs de querelleuses testes.

Les Roys de France appelloyent Roys des bestes.

6) Lors pour régir leur bestialité,

Dieu pourvoyoit de quelcque humanité Ung homme seul, qui bien les conduysoit. Et leur donnoit ce que plus leur duysoit '.

58. qu'ilz [qui] <£ ;tenoyent D*, tenoit B — 59. duantè; dissimuloît h

— 60. vouloyt D I, voulloit b — 61. se omis B — 62. voz PBM ; voisins b ; soulloient b — 63. quereleuses OM5 b — 64. Loy [Les] d; appelloient b — 65. bestiallité B — 66. pouveoyoit P; quelque B b

— 67. seul très bien bd — 68. qui d, 4 b.

I. Les étrangers eux-mêmes rendaient à François I" le même témoignage. Héroet semble se souvenir encore ici d'un passage curieux de Castiglione, Courtisan, f. 51 r° :

« ...Encores que les François congnoissent seulement la noblesse des armes et tout le demeurant estiment ung néant, de sorte que non seulement n'estiment les lettres, mais les ont à horreur et tous les autres estiment pour hommes très villains, et leur semble dire grant injure et villennie à quiconques ce soit quant ilz l'appellent clerc... : ceste erreur ja de long temps règne entre les François. Mais si la bonne sort et fortune veullent que monseigneur d'Angoulesme (comme on espère) succède à la couronne, j'estime que comme la gloire des armes fleurist et reluyst en France, ainsi verrez encores avecques ung suprême ornement fleurir celle des lettres, pour ce qu'il n'a pas long temps me trouvant à la court je veis le seigneur, et me sembloit que, oultre la disposition de la personne et beaulté de visage, eust en son regard telle grandeur de cueur conjoincte avecques une certaine gracieuse humanité, qu'il se povoit raisonnablement juger que le royaume de France luy deust tousjours sembler petit. J'entendis après de plusieurs gentilz hommes François et Ytaliens assez des très nobles coustumes siennes, de la grandesse de son courage, de sa valleur et libéralité. Et entre les autres choses me fut dict qu'il aymoit et estimoit grandement les lettres et avoit en très grande observance tous les lettrez, dampnoit et reprenoit les propres François de ce qu'ilz estoient tant aliénez et estranges de ceste profession, ayant mesmement en leurs maisons ung tant noble estude et université, comme celle de Paris ou tout le monde accourt. » — De même l'Arioste décerne de magnifiques éloges à François I"', Orlando furioso, XXVI, 44- 47. François I" avait cherché à attirer à sa cour les écrivains aussi bien

DE PLATON 8l

Or maintenant que sommes devenuz 70 Pleins de raisons et pour hommes tenuz, [67]

Bien que de tout Dieu soit le seul autheur,

Si nous a il prouveuz d'ung conducteur

Plus que mortel. Et estoit convenable

Que pour conduire ung peuple raisonnable 75 Le pasteur eust aulcune deité,

Moins de mensonge, et plus de vérité. Syre, pour tel nous vous recongnoissons,

Et vous debvoir touts Francoys confessons

Non seulement toute nostre puissance, 80 Mais, qui plus est, de Dieu la congnoissance. Livres estoient par énormes delicts

Auparavant morts et ensepveliz,

Doctes estoient par ignorantz tués ;

De vostre règne on voit restitués 8s Grec et Hebrieu (langages trop hays ')

Et les bannys remys en leur pais ^.

Soubz vostre nom, soubz vostre bon exemple.

On peult venter ce Royaulme tresample

70. Plains h ; raison B — 71. du [de] d\ aucteur b — 72. pourveu h, pourveuz M? ;d'un b — 75. eut MS-MT; aucune b — 77. Sire b — 78. tous BOM 5 b — 79. seullement b — 81. estoyent D^; delitz b — 82. mors b ; enseveliz OM s — 83. estoyent D» ; ignorans tuez b — 84. voyt D * ; restituez b — 85 . langaiges b — 86. pays D * — 88. vanter O b ; se DPBM s le M»-M8, ce O i </.

que les artistes d'Italie. Et c'était à sa demande qu'Alamanni (voir la thèse de H. Hauvette, p. 269) avait composé sa Coltiva^ione, comme Castiglione son Courtisan.

1. Cf. Clément Marot, épître « au Roy du temps de son exil à Ferrare » (i$35), et dans Rabelais la célèbre lettre de Gargantua à Pantagruel (liv. II, chap. 8).

2. François I" venait justement (1536) de faire rentrer Cl. Marot, exilé à Ferrare ; en 1526, il avait rappelé en France Lefèvre d'Étaples et Gérard Roussel, qui, après des tracasseries de la Sorbonne, s'étaient réfugiés à Strasbourg.

Héroet. 6

82 l'androgyne

De n'estre moins en lettres fleurissant 90 Qu'on l'a congneu par guerre trespuissant. Sur ce propos ma langue ne peult taire

Ce que vous doibt nostre langue vulgaire ',

Laquelle avez en telz termes reduicte,

Que par elle est la plus grand' part traduicte 95 De ce qu'on lict de toute discipline

En langue Grecque, Hebraicqueet Latine *,

91. Sus b d ; propoz h ; plume [langue] fe <;? — 95. tel terme M 5 - M 7 — 94. grant h — 95. lyct D ^ lyt h ; dissipline h — 96. hébraïque h.

1. Voir le privilège accordé par François I" à Denys Janot à propos du Premier livre des Discours de l'estat de paix ei de guerre de Messire Nicolas Macchiavegli. . . (1544, Denys Janot) :

« Nous ayans esté bien et deuement avertiz de la grande dextérité et expérience que nostre cher et bien amé Denys Janot a en l'art d'imprimerie et es choses qui en dépendent, dont il a ordinairement faict grande profession, et mesmement en la langue françoyse, et considerans que nous avons ja retenu et faict deux noz imprimeurs, l'un en la langue grecque et l'autre en la langue latine, ne voulans faire moins d'honneur à la nostre qu'ans dictes deux autres langues et en commettre l'impression à personnage qui s'en sçache acquitter, ainsi que nous espérons que sçaura très bien faire le dict Janot... » Sur les services rendus par François I" à la langue française, cf. J. du Bellay, Deffence, I, iv (édit. H. Chamard, p. 76 sqq.).

2. Des traductions importantes venaient de paraître coup sur coup : le Nouveau Testament (1523), lés Cinq Livres de Moïse (1^28), la Sainte Bible (1530) de Lefèvre d'Étaples, la Bible qui est toute la Saincte Escriture (1535) de P.R. Olivetan ; —les traductions de G. Tory : la Tabk de Cebes {i'^2()), l'Economie Xenophon (1531), \es Politiques de Plutarqiie C1532), la Mouche de Lucien (1533); — les Granti décades de Tytus Livius de N. Savetier (1530) ; — l'Histoire de Thucydide de Seyssel (1527). Dans la préface d'une édition postérieure (154$) de et Thucydide, ]AC(\\iQS Colin dit que François I" avait ordonné la publication des traductions de Thucydide, de Diodore et d'Appien qu'il avait « tous trois d'une mesme translation, tous trois reposans en la royale librairie, tous trois non trouvables ailleurs en vulgaire ». Un autre secrétaire du roi, Antoine Macault, venait de traduire « du latin » et de publier (1535) les Troys premiers livres de l'histoire de Diodore... « imprimez de l'ordonnance et commandement du dit seigneur ». D'autres traductions étaient en voie d'exécution ou même étaient achevées en manuscrit, à l'époque où Héroet s'adressait au roi (1536); quand il parle de cette « grand'part traduicte » d"œuvres anciennes, il ne fait pas simplement allusion aux traductions imprimées. Les Pbilippiques de Cicéron traduites par Macault ne parurent qu'en 1549, mais la dédicace à François P'est datée « en court,

Et a acquis telle perfection

Que Ion dira, sans adulation,

De vostre langue, ainsi que Ion disoit [é8]

100 Du temps que Tulle au Sénat devisoit ;

Romme brusloit de séditions villes,

César vaincquoyt en batailles civilles, i Les bons fuyoient; et toutesfoys j'entends,

Quiconques faict mémoire de tel temps, 105 Que siècle heureux chascun autheur le nomme;

Tant a valu la facunde d'ung homme.

De vostre Règne aussi, Syre, on dira,

A l'advenir quiconque en escrira,

Quant bien voz gens auroient les cueurs faillis 110 Aultant de foys qu'ilz seront assaillis,

Et les Francoys sentiroyent par leurs terres

Touts les malheurs qui proviennent des guerres ;

Bien qu'on ayt sceu les vostres conjurés,

Traitres aulcuns, aultres desasseurés, us Bien qu'on ayt veu la Provence destruicte,

Vous en bataille et l'Empereur en fuytte.

Et de l'efFroy tout le monde paoureux,

97. En [Et] M S — 98. adulacion b — 99. règne [langue] b d — 100. Tule b — loi. brusloyt D' ; discernions d — 102. vainquoit Mî - Mv t ; par [en] d — 104. duiconque d; fait b — loj. aucteur d — 106. faconde dun b — 108. quiconques M s - M 7 t ; en omis M 5 - M 7 — 109. Quand BM S ; auroyent D» ; cuers failliz b — iio. Autant b ; que seront b, que seroient d; assailliz b — iii. François D* ; sentiroient b — 112. Tous b; q apportent t, que y apportent i; les b d; deM^-Mi — 113. conjurez b

— 114. aucuns t; aultre D', autres M b; desasseurez b — 115. prouvence h

— 1 16. fuitte b — 117. effray b ; tout [de] M 5 - M 7.

l'an de vostre règne vingt-cinquiesme » . De même les Vies de huit excellens et renommez, personnages grecs et romains translatées par feu Georges de Selve parurent seulement en 1545, avec une dédicace au roi François I". Héroet n'ignorait pas qu'il restait beaucoup à faire : le premier, il a donné une traduction, ou du moins une paraphrase de quelques fragments de Platon.

84 l'androgyne

Si dira Ion le vostre siècle heureux.

Pourquoy heureux ? Heureux pour l'éloquence 120 Que seul aurez laissée à toute France.

Et, Syre, à vous, de si peu qu'il m'en vient,

Ma Muse tant obligée se tient

Que pour le moins je le confesseray.

Et pour le plus je vous presenteray 125 Non pas ouvrage extrait de mon scavoir,

Car je n'en ay, et je n'en puis avoir.

Et ne sçay rien, sinon que la science

Des plus scavants n'est que pure ignorance, [69]

Jusques à tant que l'ame soit purgée no De ceste terre, ou elle est obligée.

Si ce pendant que sommes endormys,

Si ce que Dieu a dans nostre corps mys,

Dict, ou faict bien, il le fault nommer songe,

Ou le tenir pour expresse mensonge, 155 Ou comme fable aux enfants racomptée :

Il en fut une aultre foys recitée

Entre les Grecz par Philosophe sage,

Que j'ay traduict, Syre, en vostre langage. ' Hardye elle est, si à vous se présente ; 140 Bonne sera, si vostre œil s'en contente.

118. onM4-M8;de [le] PBOM — 119. hereux b— 120. avez b — 121. Et sera a b ; qui men b, qu'y me rf — 123. confesseroys d — 124. presenteroys d — 125 ouvraige d; sçavoir D» — 126. ny [et] bd; peulx P — 127. riens b — 128. scavants D *, savans d — 129. soyt D' — 132. Si omis d ; dedans [dans] d — 134. Et le compter par jeu comme mensonge bd — 135. racomptée. D (suivi d'un nouvel alinéa v. 136) — 136. autresfois M7 bd — 137. saige b — 138. j'en traduict M 4 M 8, j'en traduis M 5 - M 7 ; Sire b ; langaige b — 140. contante b.

Page 1